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Full text of "L'Albanie inconnue"

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From  the  Library  of 

\     Henry   Tresawna   Qerrans 

Fellow  of  Worcester  Collège^  Oxford 
1882-1921 

aven  /AJoifer^ 


BINDINGLIS;  ;AUG  1     1923 


y 


L'ALBAN  IE 
INCON  NUE 


OUVRAGES     DU     MEME    AUTEUR 


VOLUMES 


LA 


LA 


LE 


POLITIQUE  FRANCO-ANGLAISE  ET  L'ARBI- 
TRAGE INTERNATIONAL  (Ouvrage  couronné  par 
l'Académie  française) .  i  vol.  in-16.  Perrin,  1904. 

QUESTION  DAUTRICHE-HONGRIE  dans  LES 
QUESTIONS  ACTUELLES  DE  POLITIQUE 
ÉTRANGÈRE  EN  EUROPE.  1  vol.  in-16,  Félix  Alcan, 
1907,  3e  éd. 

SOCIALISME  EN  AUTRICHE  ET  EN  HONGRIE 
dans  LE  SOCIALISME  A  L'ÉTRANGER.  1  vol.  in-16, 
Félix  Alcan,  1909. 
LA  QUESTION  SOCIALE  ET  LE  SOCIALISME  EN 
HONGRIE  (Ouvrage  couronné  par  l'Académie  des 
Sciences  morales  et  politiques.  Prix  Audiffret-Pasquier), 
1  vol.  in-8,  Félix  Alcan,  1909 

BROCHURES 

LES  NATIONALITÉS  EN  AUTRICHE  :  AUTOUR  DE 
TRIESTE  (ITALIENS,  SLAVES  ET  ALLEMANDS). 
Une  brochure  in-3.  Bibliothèque  des  questions  diploma- 
tiques et  coloniales,  1902  (épuisé). 

LA  PAPAUTÉ,  LA  TRIPLE  ALLIANCE  ET  LA  POLI- 
TIQUE EXTÉRIEURE  DE  LA  FRANCE.  Une  bro- 
chure in-8.  Bibliothèque  des  questions  diplomatiques  et 
coloniales,  1904  (épuisé). 

LE  SOCIALISME  MUNICIPAL  EN  ITALIE.  Une  bro- 
chure in-8,  F.  Alcan,  1904. 

LE  RÉGIME  DES  CHEMINS  DE  FER  EN  ITALIE.  Une 
brochure  in-8,  Giard  et  Brière,  1905. 

CHEZ  LES  SERBES,  notes  de  voyage.  Une  forte  brochure. 
in-8,  avec  cartes,  Bibliothèque  des  questions  diploma- 
tiques et  coloniales,  1906. 

L'AUTRICHE  NOUVELLE,  SENTIMENTS  NATIO- 
NAUX ET  PREOCCUPATIONS  SOCIALES.  Une. 
brochure  in-8,  F.  Alcan,  1908. 


/ 


IPEK.  LE  JEUNE  FILS  DU  RICHE  CHEF  ALBANAIS   ZENEL  BEY, 

UN    PARENT    ET    UN    SERVITEUR. 


L'Alli.-uiif  inconnue. 


l.  i,  Frontispi 


GABRIEL  LOUIS-JARAY 

L'ALBANIE 
INCONNUE 


OUVRAGE  ILLUSTRE 

DE    60    GRAVURES    TIRÉES    HORS    TEXTE 

ET  DUNE  CARTE  EN  NOIR 

PRÉFACE     DE  M.    G.    HANOTAUX 

de  l'Académie    Française. 
DEUXIÈME   ÉDITION 


L  ) 


LIBRAIRIE   HACHETTE   ET  Cie 

79.   BOULEVARD   SAINT-GERMAIN,   PARIS 
1913 


Tous  droits  de  traduction,  de  reproduction 
et  d'adaptation  réservés  pour  tous  pays. 
Copyright    by    Hachette   and    C»     1913. 


PREFACE 


Depuis  Tannée  1431,  date  où  les  Turcs  prirent 
Janina,  l'Albanie  est  inconnue  à  l'Europe,  in- 
connue à  ses  plus  proches  voisins,  on  pourrait  dire 
inconnue  à  elle-même.  Deux  noms  à  peine  sont 
dans  les  mémoires,  le  libérateur  d'un  moment, 
Scanderbeg,  et  Ali,  pacha  de  Janina  :  pour  tout  le 
reste,  l'obscurité  la  plus  noire  ! 

Qui  croirait  que  nul  voyageur  étranger  n'avait 
franchi  les  montagnes  centrales  de  Liuma  et  de 
Mirdite  avant  que  notre  énergique  compatriote 
Louis-Jaray,  poussé  par  un  instinct  vraiment  divi- 
natoire et  profitant  d'une  période  d'accalmie, 
suite  de  la  campagne  de  Djavid  pacha,  ait  accompli, 
en  l'été  1909,  le  redoutable  voyage.  Le  récit  de  cette 
excursion  hardie  nous  vaut  un  des  livres  les  plus 
intéressants  et  les  plus  «  opportuns  »  que  l'on 
puisse  lire. 

Si  les  diplomates  et  si  le  public,  sevrés  de  rensei- 
gnements sur  ce  sujet  difficile,  veulent  avoir  la 


PRÉFACE 


moindre  idée  de  la  question  qui  va  devenir,  pendant 
des  années,  une  question  européenne,  qu'ils  pren- 
nent ce  livre  et  le  méditent  ligne  par  ligne  :  ce 
sera  leur  Bible  et  leur  Coran. 

Du  pays,  de  ses  habitants,  des  aspirations  mul- 
tiples, des  complications  inévitables,  des  solu- 
tions possibles,  ils  ne  sauront  juste  que  ce  que  cet 
ouvrage  leur  apprendra  et,  après  qu'ils  l'auront 
lu,  ils  auront  appris  du  moins  —  que  c'est  effroya- 
blement compliqué  ! 

Il  y  a  quelque  temps,  mon  illustre  confrère,  le 
comte  de  Mun,  me  disait  avec  quelle  satisfaction 
il  avait  relu  et  étudié,  à  propos  des  événements 
actuels,  les  travaux  que  la  jeune  école  de  publicistes 
français  a  multipliés,  depuis  quelques  années,  sur  la 
question  d'Orient  et  les  questions  annexes.  R.  Pinon, 
Chéradame,  Loiseau,  R.  Henry,  R.  Moulin,  Bérard, 
Choublier  et  tant  d'autres  ont  prodigué  aux  gou- 
vernements et  à  l'opinion  les  renseignements  pris 
sur  le  fait,  les  aperçus  documentés,  les  conseils  pro- 
venant d'une  parfaite  connaissance  des  choses 
et  des  lieux.  Mais  l'Albanie,  mystérieuse,  inabor- 
dable, interdite,  était  restée  dans  l'ombre.  Louis- 
Jaray  a  fait,  au  péril  de  ses  jours  (c'est  à  la  lettre), 
le  voyage  impossible  ;  il  a  réalisé  le  tour  de  force 
et,  grâce  à  lui,  nous  savons  quelque  chose  de 
Y  Albanie  inconnue. 

(VI) 


PRÉFACE 


L'écrivain-voyageur,  avec  un  esprit  d'observa- 
vation  pénétrant,  avec  un  talent  :  pareil  à  sa  nature, 
décidé,  soutenu,  sain  et  vigoureux,  trace  à  grands 
traits  un  vaste  tableau  où  tous  les  détails  vivent, 
tandis  que  l'ensemble  reste  harmonieux  et  clair  : 
cette  littérature  des  voyages  est,  décidément,  à 
l'égal  de  la  littérature  des  mémoires,  une  ver- 
doyante annexe  du  domaine  intellectuel  français. 

On  suit  l'explorateur  et  ses  quinze  hommes  d'es- 
corte dans  la  marche  risquée  qu'il  accomplit  en 
boucle  depuis  Uskub  jusqu'à  l'Adriatique  par 
Pritchina,  Mitrovitza,  Ipek,  Prizrend,  Liuma, 
Orosch  au  pays  des  Mirdites,  Scutari,  Antivari, 
Giovanni  di  Medua,  Durazzo,  pour  revenir  à 
Uskub;  et  tous  ces  noms,  devenus  subitement 
célèbres,  s'appliquent,  en  suivant  son  itinéraire, 
à  des  réalités,  évoquent  à  la  fois  des  paysages 
sublimes  et  des  intérêts  humains,  racontent  des 
traditions  et  des  émotions  qui  donnent  à  l'Albanie 
un  caractère  à  la  fois  sauvage  et  antique  dans 
l'évolution  moderne  européenne.  Ce  peuple  tout 
jeune  est  un  peuple  très  vieux  :  cela  fait  le  plus 
singulier  mélange. 

Voici  un  petit  «  quadro  »  que  l'auteur,  selon  sa 

manière  si  prenante  et  si  vive,  trace,  à  Prizrend, 

d'après  le   «  Saint  »  de  la  région,  le  cheik  Adem 

(Adam).   Ne   nous   retrouvons-nous   pas  en  plein 

(vu) 


PRÉFACE 


Moyen  Age,  aux  temps  des  François,  des  Antoine 
et  des  Bernardin? 

«  Le  cheik  habite  une  petite  maison  retirée  loin 
de  la  ville,  entourée  d'un  jardin,  soigneusement 
abritée  par  des  murs  élevés  ;  quand  on  pénètre  dans 
cet  enclos,  les  yeux  sont  de  suite  charmés  ;  rien  n'est 
ordonné  et  tout  est  délicieusement  assemblé  ;  ce  sont 
des  fleurs  rares  jetées  comme  par  la  nature  à  travers 
la  verdure  des  herbes  et  des  arbres  ;  des  ruisselets 
d'eau  vive  courent  rapides  à  travers  le  jardin  et 
l'éclairent  de  leur  sillon  lumineux  ;  une  chatte 
blanche,  d'une  fourrure  immaculée,  glisse  entre  les 
fleurs.  Quand  nous  pénétrons,  le  cheik  Adem 
s'emploie  à  quelque  besogne  de  jardinage  ;  il 
accourt  ;...  L'expression  fine  et  intelligente  de  son 
visage  méditatif,  la  politesse  raffinée  de  ses  manières, 
la  voix  pure  et  chantante  dont  le  son  frôle  comme 
une  caresse,  le  langage  choisi  et  fleuri  et  l'usage 
d'une  langue  poétique  aux  vocables  harmonieux, 
l'aspect  enfin  du  personnage  dont  la  silhouette  et 
la  blancheur  saisissent,  tout  fait  comprendre  sans 
peine  l'attrait  qu'il  exerce  sur  les  hommes  cultivés, 
musulmans  ou  chrétiens,  la  vénération  extrême 
qu'il  inspire  à  tout  le  peuple  d'alentour  et  l'auto- 
rité qu'il  a  prise  sur  ces  âmes  naïves...  !  » 
C'est  bien  il  Santo  ;  mais  alla  turca. 


(vm) 


PRÉFACE 


Il  faut  descendre  du  rêve  dans  la  réalité  et  de 
la  poésie  à  la  prose.  Ce  n'est  pas  l'heure  de  s'attarder 
aux  «  fioretti  »  du  chemin.  Scutari,  Janina  sont 
assiégées.  La  question  de  l'Albanie  a  été  posée  devant 
l'Europe  par  l'ultimatum  foudroyant  des  événe- 
ments. 

Que  sera  l'Albanie?  Quelles  seront  ses  limites? 
Comment  se  rattachera-t-elle  au  reste  du  monde  ? 
Quel  est  son  avenir  politique,  économique,  interna- 
tional? Quelles  seront  les  influences  qui  s'exer- 
ceront sur  elle?  Quel  sera  son  futur  gouvernement? 
Louis-Jaray  n'est  pas  seulement  un  touriste  ami 
du  pittoresque,  c'est  un  politique.  Il  a  eu  l'intuition 
très  précise  de  tous  ces  problèmes  à  la  veille  du 
jour  où  ils  allaient  se  poser.  Il  les  aborde  franche- 
ment, il  les  élucide  ou  du  moins  les  explique.  Que 
penser  d'après  lui? 

Du  point  de  vue  albanais,  on  voit  bien  qu'il  n'y 
a  d'autre  solution  que  dans  une  large  autonomie, 
mais  une  autonomie  à  la  fois  pleinement  indépen- 
dante et  nettement  circonscrite.  Il  faudrait  que 
l'Albanie  fût  libre,  et  on  se  demande  si  elle  peut 
l'être  :  sa  situation  géographique  au  triple  front,  sa 
situation  religieuse  à  la  triple  croyance,  ses  voisi- 

(ix) 

h 


PRÉFACE 


nages  à  la  triple  influence,  son  histoire  elle-même 
à  la  triple  origine,  la  subordonnent  toujours  en  la 
provoquant  sans  cesse,  et  c'est  pourquoi  ce  malheu- 
reux et  beau  pays  s'est  attardé  dans  la  stagnation  et 
l'anarchie. 

L'Albanie  n'est  pas,  tant  s'en  faut,  un  pays  mort  : 
il  est  en  pleine  vie,  et,  si  j'ose  le  dire,  en  pleine 
offensive  contre  les  pays  voisins.  L'Albanais  lutte 
contre  le  Monténégrin,  refoule  le  Serbe,  balance  le 
Grec,  joue  habilement  des  ambitions  rivales  de 
l'Autrichien  et  de  l'Italien.  Il  fait  tête  partout  et 
ne  réclame  très  énergiquement  qu'une  chose  :  la 
liberté  et  «  son  fusil  sur  la  montagne  ».  Nul  ne  l'a 
dompté  et  nul  ne  le  domptera  qu'au  prix  de  sacri- 
fices inouïs  et  qui,  sans  doute,  ne  seraient  pas  récom- 
pensés. Un  millier  de  mânnlichers  aux  mains  de  ces 
grimpeurs  tiendraient  en  échec,  aux  passages  des 
montagnes  inaccessibles,  des  régiments  et  des  corps 
d'armée.  Pour  être  maître  de  l'Albanie,  il  faudrait 
dénicher  ses  habitants  jusque  dans  leurs  nids  d'aigle 
et  peut-être  les  détruire  jusqu'au  dernier.  Le  beau 
travail  ! 

«  Une  population  belliqueuse,  indépendante  et 
arriérée,  des  montagnards  énergiques,  agiles  et 
audacieux,  des  hommes  tous  armés  de  fusils  et  bons 
tireurs,  des  musulmans  et  des  catholiques  qui 
veulent,  avant  tout    rester  libres,  vivre  sous  leurs 


PRÉFACE 


lois  traditionnelles,  s'opposer  à  toute  autorité 
extérieure,  qui  ne  sont  pas  forcément  hostiles  aux 
étrangers,  mais  pleins  de  méfiance  à  l'égard  de 
leurs  entreprises,  des  particularistes  décides,  par- 
lant des  langues  différentes  et  qui,  jusqu'à  1912, 
ne  s'étaient  même  pas  entendus  entre  eux  »,  telle 
est  cette  nationalité  avec  laquelle  la  Turquie  a 
dû  compter  depuis  des  siècles  et  avec  laquelle 
l'Europe  aura  à  compter  désormais,  —  car  l'idée 
nationale  en  Albanie  domine  tout,  même  la  reli- 
gion. 

On  dit  :  «  les  Balkans  aux  Balkaniques  ».  Mais  les 
Albanais  sont  aussi  des  Balkaniques  et,  en  fait, 
les  seuls  qui  soient  restés  indomptés.  Aucune  puis- 
sance n'a  été  assez  forte  jusqu'ici,  ou  ne  sera  jamais 
assez  forte,  sans  doute,  pour  les  vaincre  :  mais ,  sont-ils 
capables  de  se  vaincre  eux-mêmes  ?  C'est-à-dire 
de  s'organiser  et  de  se  pacifier.  Comment  vivront-ils 
avec  leurs  voisins,  les  Serbes,  les  Bulgares,  les 
Monténégrins,  les  Grecs?  Musulmans  et  catholiques 
acceptent-ils,  et  sous  quelle  forme  acceptent-ils, 
leur  séparation  d'avec  la  Turquie?  Que  feront-ils  de 
leurs  ports  tant  convoités,  Saint-Jean-de-Mudua, 
Durazzo,  Vallona?  Comment  se  dégageront-ils  et 
se  dégageront-ils  jamais  des  influences  rivales  autri- 
chienne et  italienne?  En  un  mot,  l'Albanie  vivra-t- 
elle,  est-elle  digne  de  vivre? 

(XI) 


PRÉFACE 


Ces  questions  se  pressent  à  la  lecture  d'un  livre 
d'un  intérêt  si  passionnant,  et  ce  livre,  lui-même, 
aidera  à  les  résoudre.  Il  arrive  à  son  heure,  puis- 
qu'il révèle  à  l'Europe  la  plus  attardée  de  ses  pro- 
vinces au  moment  précis  où  elle  devient  la  plus 
jeune  de  ses  nations. 


Gabriel  Hanotaux. 


INTRODUCTION 


De  1908  à  1913,  V Albanie  a  joué  le  premier  rôle 
dans  la  question  d'Orient  :  en  1908,  c'est  elle 
qui  a  décidé  de  la  chute  de  l'ancien  régime  ;  de- 
puis 1909,  c'est  elle  qui  a  été  la  pierre  d'achoppe- 
ment du  régime  jeune-turc;  en  août  1912,  le  triomphe 
des  Albanais  victorieux  entrant  à  Uskub  a  sonné  le 
glas  de  la  domination  de  la  Sublime  Porte  en  Macé- 
doine ;  quand,  en  octobre  1912.  les  armées  des  Alliés 
balkaniques  sont  entrées  en  Turquie,  ils  sont  entrés 
dans  une  Turquie  anarchique,  je  veux  dire  dans  une 
Macédoine  où  les  autorités,  depuis  quelques  mois, 
avaient  été  en  fait  annihilées  et  parfois  chassées  par 
les  Albanais  ;  enfin  la  question  albanaise  est  le  plus 
grave  problème  qui  reste  à  résoudre  après  le  rejet  des 
Turcs  à  Constantinople  et  en  Asie-Mineure. 

Le  pays  et  les  hommes  qui  ont  joué  un  rôle  si 
important  dans  noire  histoire  d'hier,  d'aujourd'hui 
et  de  demain,  sont  cependant  des  inconnus.  Quelques 
voyageurs  ont  parcouru  les  abords  de  la  région,  soit 
en  Adriatique,  soit  en  Macédoine; presque  aucun  n'y 
a  pénétré,  et  nul  n'y  a  passé  depuis  mon  voyage. 

(xiii  ) 


INTRODUCTION 


Celui-ci  date  de  deux  années;  mais,  malgré  sadate,  ce 
témoignage  reste  le  plus  récent  et,  comme  il  est  presque 
unique  sur  quelques  points,  je  le  livre  au  public.  J'ai 
indiqué  les  événements  nouveaux  qui  se  sont  passés 
depuis  1910  et  dont  V authenticité  est  certaine  :  ils 
sont  en  petit  nombre,  les  faits  étant  presque  toujours 
défigurés,  quand  leur  écho  dépasse  les  limites  de  ce 
pays  et  même  quand  il  y  demeure.  Le  lecteur  trouvera 
avant  tout  dans  ces  pages  la  transcription  de  ce  que 
j'ai  entendu,  la  reproduction  de  ce  que  j'ai  vu  et  les 
impressions  qu'a  produites  sur  moi  un  contact  pro- 
longé avec  les  choses  et  les  gens  d'Albanie. 


L'Albanie  recule  ses  limites  jusqu'à  Uskub  ;  les 
Albanais  assignent  à  leur  pays  comme  frontière  du 
nord  la  Serbie  et  le  cours  du  Vardar.  Uskub  est  à  la 
fois  une  de  leurs  citadelles  avancées  et  une  de  leurs 
métropoles.  Cette  prétention  des  Arnaules  me  conduit 
à  choisir  ce  lieu  comme  point  de  départ  de  mon  voyage  ; 
j'y  arrive  au  début  d'août;  quelques  années  avant, 
à  la  fin  d'un  automne  froid  et  boueux,  je  suis  demeuré 
dans  celle  ville,  sans  désirer  y  prolonger  un  séjour  peu 
agréable.  Mais  j'eus,  à  ce  moment,  des  entretiens 
avec  un  homme  qui  est  au  fait  des  questions  alba- 
naises et  que  je  retrouve  ici  ;  de  ces  conversations  me 
vint  l'idée  d'entreprendre  un  voyage  de  reconnais- 
sance dans  cette  Albanie  difficile  d'abord  et  mysté- 
rieuse de  sentiments,  qui  subsiste  comme  une  survi- 


(XIV) 


INTRODUCTION 


vance  en  Europe,  à  la  porte  de  ï Italie  et  de  V Autriche, 
contrée  où  V étranger  ne  peut  pas  pénétrer,  qui  est 
plus  fermée  que  la  Chine  ou  V Afrique  centrale  et  dont 
les  tribus  montagnardes  paraissent  inhospitalières  à 
Végal  de  celles  de  l'Atlas  marocain. 

En  1907,  la  Macédoine  et  les  approches  de  V Albanie 
étaient  dans  un  étal  de  perpétuel  insécurité  ;  une  voie 
de  communication,  pour  être  utilisable,  devait  être, 
comme  la  voie  ferrée  de  la  frontière  serbe  à  Uskub, 
militairement  gardée  ;  si,  dans  la  ville  même,  V ordre 
était  sauf,  il  fallait  y  demeurer  comme  dans  un  refuge, 
dont  on  ne  pouvait  s'éloigner  et  où,  même,  il  était 
recommandé  de  rester  clos  chez  soi  après  la  tombée  du 
jour. 

Or,  voici  qu'en  entreprenant  en  août  1909  la  mis- 
sion qui  m'est  donnée,  j'ai  cette  chance  inespérée 
d'arriver  juste  pendant  la  période  courte  de  .quelques 
mois  où,  après  la  révolution  jeune-turc,  on  peut  cir- 
culer avec  un  minimum  de  sécurité  en  Albanie.  Dans 
le  cœur  de  l'Albanie  du  Nord,  à  travers  l'épais  bour- 
relet de  chaînes  qui  sépare  Uskub  de  l'Adriatique,  il 
était,  avant  cette  date,  presque  impossible  de  passer. 
On  cite  quelques  exemples  de  voyageurs  qui  suivirent 
à  grand' peine,  sous  un  déguisement,  la  rouie  du  Drin 
de  Prizrend  à  Scutari  ;  mais  l'ancien  régime,  même 
quand  les  tribus  albanaises  étaient  calmes,  ne  vou- 
lait pas  que  les  Européens  entrent  en  relation  avec 
elles  :  il  craignait  les  intrigues  ;  l'Albanie  musul- 
mane,  inviolée  et  inconnue,  lui  paraissait  la  plus 


(XV) 


INTRODUCTION 


sûre  garantie  de  sa  puissance  en  Turquie  d'Europe  : 
citadelle  naturelle,  où  il  était  interdit  de  pénétrer,  elle 
surveillait  les  chrétiens  de  Macédoine  et  du  Sud  qui  se 
battaient  sous  ses  bastions  ;  elle  les  repoussait  peu  à 
peu  vers  la  frontière  ou  vers  la  plaine;  Bulgare,  Serbe 
ou  Grec  sentait  en  V Albanais  la  vraie  force  musul- 
mane qui  dominait  la  Macédoine.  Bien  mieux,  non 
seulement  il  la  tenait  à  sa  merci,  comme  le  montagnard 
armé,  hardi,  sûr  de  V impunité  et  soutenu  par  le  pou- 
voir fait  ce  qu'il  veut  du  paysan  timoré  et  traqué  ; 
mais  il  descendait  de  ses  montagnes,  il  débordait  dans 
la  plaine  pour  conquérir,  par  une  émigration  à  moitié 
pacifique  et  à  moitié  guerrière,  les  terres  serbes  et  bul- 
gares. Combien  de  fois  au  cours  de  ce  voyage,  n'ai-je 
pas  entendu  dire  :  les  Albanais  sont  venus  ici  depuis 
cinq,  dix,  vingt  années,  ils  ont  peu  à  peu  pris  ou 
acheté  des  terres,  qu'ils  cultivent  le  fusil  en  bandouil- 
lière.  C'est  la  marée  albanaise,  dont  la  houle  se  fait 
sentir  très  loin  jusqu'à  la  frontière  serbe  et  jusqu'à 
Salonique.    Est-il   étonnant,   dès   lors,    que   l'ancien 
régime  ait  préféré  tenir  éloigné  de  ce  centre  d'action 
musulmane  l'Européen  curieux  ou  intrigant  ? 

Le  nouveau  régime  s'établit  :  au  lendemain  de  son 
triomphe  c'est  le  règne  du  baiser  Lamourelle  :  toutes 
les  races,  toutes  les  nations,  toutes  les  religions  sem- 
blent se  rapprocher  et  communier  dans  des  senti- 
ments  de  fraternelle  amitié.  Les  Albanais  musulmans 
des  montagnes  demeurent  plus  méfiants  ;  ils  ne  parti- 

(xvi  ) 


INTRODUCTION 


cipent  pas  à  V allégresse  générale  ;  la  constitution  n'a 
guère  de  sens  pour  leur  esprit  ;  toutefois,  elle  leur  est 
indifférente  ;  même,  comme  liberté,  pour  eux,  signifie 
autonomie,  ils  accueillent  la  révolution  sans  hostilité  : 
on  leur  persuade  que  «  la  constitution  »  signifie  «  le 
chériat  »,  c'est-à-dire  la  loi  musulmane  et  qu'elle  est 
une  garantie  d'indépendance  pour  l'empire  peut-être 
menacé  de  nouveaux  démembrements  depuis  l'entre- 
vue de  Reval  ;  c'est  grâce  à  ce  subterfuge  que  les  jeunes- 
turcs  purent  faire  connaître  qu'une  importante  assem- 
blée de  tribus  albanaises  avait  acclamé  la  constitu- 
tion à  Ferizoviich,  le  15  juillet  1908.  Cependant  la 
paix  régnait  dans  ces  régions,  troublée  seulement  par 
quelques  brigandages  ;  c'était,  pour  les  populations 
chrétiennes,  le  paradis  après  l'enfer. 

C'est  à  ce  moment  que  quelques  rares  voyageurs 
purent,  sans  se  travestir,  simplement  en  portant  le 
fez,  passer  des  plaines  d'Uskub  à  Scutari  par  le  Drin. 
Les  Jeunes-Turcs  laissaient  faire  ;  les  tribus  libres 
étaient  en  paix  ;  il  fallait  seulement  compter  avec  une 
certaine  méfiance  de  l'étranger  et  un  certain  fana- 
tisme. On  ne  doit,  du  reste,  exagérer  ni  l'un  ni  l'autre. 
Ce  n'est  pas  une  haine  aveugle  et  irraisonnée  ;  elle  n'est 
que  la  manifestation  de  certains  sentiments  ;  si  on  les 
ménage,  on  peut  échapper  à  leurs  conséquences. 

La  tribu  albanaise  est  méfiante,  parce  que  l'inconnu 
paraît  un  espion  qui  vient  voir  le  pays  pour  essayer 
de  l'asservir  ;  il  faut  donc  lui  être  présenté  comme  ami 
ou  du  moins  comme  voyageur  sans  mauvaise  inlen- 


[xvu) 


INTRODUCTION 


lion.  Ainsi,  lors  de  mon  voyage  dans  le  pays  de  Liuma, 
je  fus  1res  bien  accueilli  par  un  chef  de  tribu,  parce  que 
j'avais  pris  mes  précautions  pour  entrer  en  relations 
avec  lui  ;  il  eut  alors  assez  confiance  en  moi  pour  me 
remettre  une  lettre  pour  un  de  ses  amis  du  Monténégro. 
Or  ces  mêmes  gens  avaient  reçu  peu  de  jours  avant  le 
vice- consul  d' Autriche-Hongrie  de  Prizrend  à  coups 
de  fusil.  Ils  l'avaient  vu  escalader  une  montagne  avec 
une  forte  escorte,  examiner  le  pays  et  prendre  des  notes, 
sans  qu'il  soit  entré  auparavant  en  relation  avec  eux. 
D'où  méfiance,  crainte  et  incident.  Le  fond  de  leur 
sentiment,  c'est  la  crainte  pour  leur  liberté,  c'est  la 
passion  de  l'indépendance  et  du  particularisme. 

On  présente  aussi  l'Albanais  comme  très  fana- 
tique. Il  faudrait  mieux  dire  qu'il  est  musulman  très 
religieux  ou  plutôt  très  rigoriste  ;  tout  ce  qui  semble 
une  atteinte  à  la  sainteté  d'un  lieu  sacré,  au  respect 
dû  à  la  femme,  est  pour  lui  intolérable,  et  il  faut  qu'il 
la  venge  aussitôt.  Or,  étant  de  caractère  très  susceptible 
et  aussi  de  mentalité  parfois  un  peu  primitive,  il 
regarde  comme  une  offense,  par  exemple,  le  fait  de 
photographier  un  tombeau  de  saint  ou  de  regarder  un 
peu  fixement  une  femme,  et  un  coup  de  fusil  ou  de 
poignard  répond  de  l'insulte.  L'étranger  doit  donc  être 
d'une  extrême  prudence  ;  mais  ces  pratiques  un  peu 
farouches  n'empêchent  pas  l'Albanais  musulman 
d'accueillir  bien  l'étranger  chrétien,  d'être  avec  l'Alba- 
nais catholique  de  Mirdilie  ou  de  Diakovo,  avec  l'Alba- 
nais orthodoxe  d'El  Bassan  ou  de  Bérat  en  rapports 


(xviii) 


INTRODUCTION 


relativement  aussi  cordiaux  que  des  gens  d'Europe  de 
religions  différentes  le  sont  entre  eux. 

Mais  un  tel  milieu  est  plein  d' embûches ,  ei  on  ne 
peut  s'y  aventurer  qu'avec  précaution.  Aussi,  les 
premiers  voyageurs  qui  firent  la  traversée  de  l'Albanie 
du  Nord,  après  la  révolution,  se  contentèrent-ils  de 
suivre  la  rude  vallée  du  Drin,  où  l'on  ne  rencontre 
guère  d'agglomérations,  de  circuler  sur  la  rouie  de  cara- 
vane pratiquée  continuellement  par  les  indigènes,  où 
l'on  s'étonne  moins  de  voir  passer  des  visages  inconnus . 

Je  désirais  aller  plus  avant  et  pénétrer  dans  l'inté- 
rieur des  montagnes  albanaises,  où,  à  ce  que  je  crois, 
aucun  Européen  n'avait  encore  pu  entrer  (1).  L'événe- 
ment me  servit  à  souhait.  Mon  étoile  voulut  que 
j'arrivasse  au  moment  où  Djavid  Pacha  venait  de 
terminer  sa  première  campagne  et  allait  commencer  sa 
seconde.  Dès  la  fin  de  1908,  en  effet,  l'inimitié  naquit 
entre  Jeunes-Turcs  et  Albanais.  La  Jeune-Turquie  pré- 
tendait donner  la  liberté  à  sa  manière,  qui  n'était  pas 
celle  des  Albanais  ;  elle  pensait  leur  faire  admettre 
sans  trop  de  difficultés  la  domination  du  pouvoir 
central,  au  prix  de  certaines  concessions  de  formes  ; 
mais  les  tribus  albanaises  se  souciaient  fort  peu  du 

(1)  M.  Baldacci,  professeur  à  V  Université  de  Bologne,  écrit 
en  août  1911  (  Reu.  p.  et  pari.)  :  «  Tandis  que  les  tribus  mu- 
sulmanes de  Diakovo  et  de  Dibra  n'ont  encore  été  étudiées  par 
aucun  explorateur,  à  cause  de  leur  résistance  à  toute  pénétration, 
les  tribus  catholiques  admettent  plus  facilement  les  étrangers,  au 
prix,  toutefois,  de  grosses  difficultés,  et  à,  condition  que  ceux-ci 
soient  accompagnés  d'un  Albanais  connu  de  ses  compatriotes  et 
respecté  par  eux  » . 


(xix; 


INTRODUCTION 


nouveau  régime,  et,  quand  on  voulut  les  désarmer,  les 
hostilités  commencèrent.  L'hiver  de  1908-1909  fit 
régner  le  silence.  Dès  que  le  printemps  eut  rendu  les 
chemins  praticables,  l'agitation,  entretenue,  notam- 
ment, par  le  chef  albanais  Issa  Boletin  ou  Bolelinaz, 
recommença  :  le  Gouvernement  voulait  faire  livrer 
leurs  armes  à  des  hommes,  qui,  depuis  des  siècles, 
regardaient  comme  leur  titre  de  noblesse  le  droit  de 
porter  le  fusil  en  tout  temps.  Les  Albanais  mena- 
cèrent, en  avril,  les  communications  par  voie  ferrée 
entre  Uskub  et  Milrovilza  ;  aussitôt,  Djavid  Pacha  fut 
chargé  de  leur  infliger  une  leçon  et,  avec  moins  de 
2000  hommes,  il  parcourut  la  Vieille-Serbie,  la  plaine 
de  Diakovo,  détruisit  des  koulé,  exila  quelques  beys, 
s'empara  de  nombreux  fusils  ;  la  plaine  albanaise 
d'Uskub  à  Mitrovitza  et  à  Prizrend  paraissait  paci- 
fiée et  tranquille  ;  les  Hasi,  qui  étaient  entrés  en  lutte 
les  premiers,  semblaient  mis  à  la  raison.  Quant  aux 
tribus  plus  éloignées  dans  la  montagne,  elles  étaient, 
jusqu'alors,  restées  hors  des  prétentions  et  des  atteintes 
de  Djavid  Pacha,  et  leur  méfiance  ne  se  traduisait 
pas  encore  par  la  lutte  ouverte. 

En  somme,  quand  j'arrivai,  les  tribus  étaient,  les 
unes  surprises  et  matées,  les  autres  indécises  et  mé- 
fiantes ;  Djavid  Pacha  avait  établi  son  quartier  géné- 
ral à  Mitrovitza,  au  retour  de  sa  première  expédition  ; 
celle-ci  avait  été  une  sorte  de  promenade  militaire  pen- 
dant laquelle  on  avait  démoli  les  petits  châteaux  forts 
avec  le  canon  ;  les  bataillons  turcs  reprenaient  leur 


(XX) 


INTRODUCTION 

souffle,  et  le  général  se  demandait  jusqu'où  il  pourrait 
pousser,  sans  trop  grand  risque,  sa  seconde  prome- 
nade militaire,  qu'il  comptait  faire  au  début  de  V au- 
tomne. J'appris  les  intentions  du  commandement,  en 
allant  voir  Djavid  Pacha  à  Mitrovitza  ;  il  me  dit  en 
riant  :  «  //  faut  que  je  fasse  encore  une  petite  visite  à 
MM.  les  Albanais.  Je  la  leur  rendrai  cet  automne. 
Pariez  vite,  c'est  la  paix  de  l'été  et  l'armistice  entre 
deux  batailles  ;  il  vaut  mieux  que  vous  ne  vous  trou- 
viez pas  entre  nos  canons  et  leurs  fusils.  » 

Sur  ce  sage  conseil,  je  me  résous  à  partir  aussitôt. 
Mon  plan  général,  que  j'aurai  la  chance  de  pouvoir 
exécuter   intégralement,   est  le  suivant:   tracer   une 
grande   boucle  de  900  à  1000  kilomètres,  pariant 
d'Uskub  et  revenant  à  Uskub.  Mon  voyage  s'étend  sur 
plusieurs  régions  :  la  première  est  de  beaucoup  ta 
plus  facile  d'accès;  je  veux  voir  les  Albanais  de  la 
plaine  d'Uskub  à  Mitrovitza  et  de  Mitrovitza  à  Priz- 
rend.  De  la  sorte,  j'ai  l'avantage  de  me  rendre  compte 
des  conquêtes  albanaises  sur  les  Serbes  de  Vieille- 
Serbie  et  de  la  vie  des  Albanais  des  villes  ;  à  Uskub, 
Prichiina  et  Mitrovitza,  les  Albanais  sont  déjà  nom- 
breux; ils  sont  les  maîtres  incontestés  à  Diakovo, 
Prizrend  et  Ipek,  interdite  aux  étrangers  il  y  a  encore 
quelques  mois;  partant  d'Uskub  jusqu'au    sandjak 
et  de  là  gagnant  Prizrend  en  longeant  les  montagnes, 
je  visite  ainsi   les  Albanais  de  la  plaine  ;  c'est  là  que 
commence  V  «  Albanie  interdite  ». 

(xxi) 


INTRODUCTION 


Prizrend  est  V étape  d'où  l'on  gagne  l'intérieur  avec 
le  moins  de  difficultés  matérielles  ;  mais  je  ne  me  sou- 
cie pas  de  suivre  le  Drin,  par  une  rouie  qui  ne  côtoie 
que  des  han  (1)  sans  intérêt.  Aussi  mon  projet  est  de 
quitter  le  Drin  à  son  confluent  avec  le  Dr  in  Noir  et  de 
pousser  ensuite  droit  dans  le  Sud  à  travers  le  pays  de 
Liuma,  si  les  Liumioles,  dont  la  réputation  est  peu 
favorable,  veulent  bien  me  laisser  passer  ;  de  là,  je 
pense  remonter  au  nord  à  travers  la  Mirdiiie,  pour 
gagner  Orosch,  la  résidence  d'été  de  Vévéque  catho- 
lique mirdite,  puis  Scuiari.  Dans  cette  seconde  partie 
du  voyage,  je  traverse  le  bourrelet  des  montagnes  alba- 
naises de  la  plaine  à  l'Adriatique  et,  pour  la  pre- 
mière fois,  sans  suivre  la  vallée  du  Drin.  L'itinéraire 
est  nouveau  du  confluent  des  deux  Drin  à  Orosch  et 
n'a  encore  jamais  été  reconnu.  Je  séjourne  ainsi  chez 
les  tribus  les  plus  typiques  de  l'Albanie  du  Nord, 
Liumiotes  et  Mirdites. 

Je  projette  dans  un  voyage  ultérieur  de  revenir  à 
mon  point  de  départ  par  une  autre  rouie  :  descendre 
par  terre  de  Scuiari  à  Durazzo  est  possible,  mais  sans 
grand  intérêt  le  long  d'un  rivage  de  sables  et  de  lagunes, 
sous  un  soleil  torride  et  en  pays  connu.  Je  préfère  donc 
monter  de  Scuiari  à  Cettigné  et  redescendre  à  Callaro, 
où  un  bateau  du  Lloyd  autrichien  me  mène  jusqu'à 
Vallona,  dans  l'extrême-sud  ;  de  là,  je  reviens  à 
Durazzo  et  traverse  les  montagnes  de  l'Albanie  du 

(1)  Méchantes  auberges,  où  l'on  trouve  principalement  de  la 
vermine. 

(xxn) 


INTRODUCTION 


Centre,  de  Durazzo  à  Monastir,  par  El  Bassan  ;  mais, 
au  lieu  de  prendre  la  route  déjà  parcourue  de  Durazzo 
à  El  Bassan,  par  la  vallée  du  Scumbi,  je  désire  passer 
par  Tirana  la  verte,  célébrée  comme  la  plus  jolie  ville 
d'Albanie,  et  par  les  montagnes.  A  Monastir,  deux 
routes  se  présentent  au  choix,  pour  rejoindre  Uskub  : 
celle  de  Vesi  par  la  plaine,  et  celle  de  V ouest  par  la 
montagne  ;  celle  dernière  offre  le  grand  intérêt  de  tra- 
verser les  marches  albanaises  et  bulgares  et  de  permet- 
tre V observation  des  conquêtes  albanaises  de  ce  côté; 
elle  fait  visiter  les  villes  albanaises  de  Goslivar  et  de 
Kalkandelem  ;  V hésitation  n'est  pas  possible: 

Cet  itinéraire  d'ensemble  coupe  ainsi  l'Albanie  du 
Nord,  du  Centre  et  de  l'Est,  dans  toute  sa  largeur  ;  je 
passe  et  repasse  du  versant  de  la  mer  Egée  à  celui  de 
l'Adriatique  et  reconnais  les  tracés  projetés  de  chemin 
de  fer  destinés  à  relier,  d'une  part,  Uskub,  d'autre  part, 
Salonique  et  Monastir  à  l'Adriatique. 

Albanais  de  la  plaine,  d' Uskub  à  Prizrend,  en  riva- 
lité avec  les  Serbes  ;  Albanais  indépendants  des  mon- 
tagnes du  Nord,  de  Prizrend  à  Scutari  ;  Albanais 
musulmans  et  Albanais  catholiques,  Albanais  des 
villes  et  Albanais  des  campagnes,  Albanais  soumis  et 
Albanais  autonomes,  ils  seront  tour  à  tour  le  sujet  de 
mon  récit,  et  je  voudrais  quêteur  image  vive  dans  ces 
pages,  comme  dans  mon  souvenir.  Les  visions  que 
donne  un  tel  voyage  en  font  oublier  les  dures  fatigues 
et  les  dangers.  Vivre  quelques  semaines  dans  un  milieu 
qui  fait  remonter  la  pensée  à  des  centaines  et  je  dirais 
(xxm) 


INTRODUCTION 


presque  à  des  milliers  d'années  en  arrière,  abandon- 
ner noire  civilisation  pour  retrouver  celle  de  nos  aïeux, 
pouvoir  croire  qu'on  voit  des  tribus  gauloises  avec  leur 
beauté,  leurs  haines,  leurs  petitesses,  leur  courage,  leur 
rivalité,  avec  leur  vêtement  seyant  et  leurs  riches  armes, 
parcourir  ces  monts  en  caravane  armée  et,  des  sommets, 
par  un  temps  merveilleusement  clair,  distinguer  les 
pays  de  civilisation  que  Von  louche  et  qui  ne  vous 
pénètre  pas,  n'est-ce  pas  le  plus  rare  privilège  que 
puisse  souhaiter  un  voyageur  et  qui  me  fut  donné  par 
une  chance  merveilleuse  ? 


'-  ) 


L'ALBANIE    INCONNUE 


PREMIÈRE   PARTIE 

LES  ALBANAIS  DE  LA  PLAINE 

(d'uskub  a  prizrend) 

CHAPITRE  PREMIER 
USKUB 


Uskub  de  1907  à  1912.  —  L'administration  provinciale  ; 
chez  le  vali.  —  A  travers  Uskub  ;  les  races  ;  une  fête  de 
famille  serbe.  —  L'importance  historique  et  présente 
d'Uskub  ;  Uskub  centre  des  voies  de  communication  et 
centre  agricole. 

Nous  pouvons  difficilement  nous  représenter 
l'effet  magique  qu'a  produit  sur  toutes  les 
populations  serbes  du  royaume  et  du  dehors 
l'entrée  à  Uskub  de  l'armée  serbe  victorieuse. 

C'est  un  passé,  semblant  à  jamais  aboli,  qui 
renait  tout  à  coup  devant  les  yeux  de  ces  grands 
rêveurs  que  sont  les  Slaves  de  Serbie  et  de  Macé- 
doine. Quand  j'ai  visité,  comme  je  le  dirai  plus 
loin,  Kossovo-Pole,  le  fameux  champ  de  bataille 
situé  au  nord-ouest  d'Uskub,  où,  en  1389,  s'effon- 
dra, écrasé  sous  les  coups  des  Turcs,  l'empire  serbe 

(i) 


V ALBANIE  INCONNUE 


de  Douchan,  des  Slaves  de  Macédoine  m'accompa- 
gnaient et,  avec  eux,  j'entrais  dans  le  mausolée  du 
sultan  Mourad  :  construitsur  le  faîte  d'un  pli  de  terrain, 
il  domine  le  pays  ;  c'est  là  sans  doute  que  le  sultan 
victorieux  devait  se  tenir  avec  son  état-major, 
conduire  la  bataille  et  écraser  l'empire  chrétien. 
Les  Turcs,  pour  consacrer  leur  triomphe  à  jamais, 
ont  voulu  ensevelir  sur  le  lieu  même  la  dépouille 
du  chef  qui  les  avait  conduits  à  la  victoire,  comme 
pour  affirmer  leur  possession  éternelle  du  sol 
conquis.  Nos  compagnons,  avec  une  tristesse  sans 
espoir,  me  rappelaient  que  ce  lieu  était  le  centre 
de  leur  empire  historique,  et  aujourd'hui,  disaient- 
ils,  c'est  à  peine  si  nos  malheureux  compatriotes 
peuvent  sans  danger  labourer  pour  leur  maître 
musulman  le  sol  qui  leur  a  été  arraché,  en  même 
temps  que  l'indépendance  politique. 

Or,  cette  terre,  que  leurs  ancêtres  ont  quittée 
depuis  presque  cinq  siècles  et  demi,  voici  qu'ils 
la  reconquièrent  de  vive  force  ;  Koumanovo,  Prich- 
tina  tombent  sous  leurs  coups  et,  le  26  octobre  1912, 
ils  entrent  à  Uskub,  qui  se  rend  à  eux. 

Cette  grande  cité,  hier  turque  et  albanaise,  a 
été  tour  à  tour  le  siège  de  tous  les  événements  his- 
toriques de  Turquie  dans  le  passé  comme  dans  les 
plus  récentes  années  :  en  1908,  elle  était  le  centre 
de  la  révolution  jeune-turque  ;  hier  encore,  en 
avril  1912,  les  Albanais  révoltés  y  entraient  sans 
coup  férir,  s'y  installaient  et  en  prenaient  le  gou- 


(2) 


USKUB 


vernement,  tombé  des  mains  d'une  administration 
impuissante.  C'était  la  sanction  de  leur  triomphe. 
A  la  victoire  albanaise  de  l'été  succède  la  vic- 
toire serbe    de    l'automne,    moins    éphémère    sans 
doute,  et  le  drapeau  des  Karageorgevitch  flottera 
probablement  plus  longtemps  sur  l'ancienne  métro- 
pole  ottomane   que   les   étendards   des   Skipetars. 
Avant   qu'une   nouvelle    histoire   commence   pour 
cette  cité,    avant   qu'Uskub,    capitale    turque    du 
vilayetde  Kossovo,  ne  devienne  Skoplje,  seconde 
ville  de  la  Grande-Serbie,  visitons  une  dernière  fois 
ses  ruelles  et  ses  quais,  ses  populations  et  son  gou- 
vernement. 

J'ai  vu  Uskub  avant  et  après  l'établissement  du 
nouveau    régime,    avant    et    après    l'incendie    qui 
brûla  en  1908  une  partie  de  la  ville  ;  son  aspect 
n'avait  guère  changé.  C'est  toujours  la  ville  aux 
nombreuses    mosquées,    qui    jettent    dans    le    ciel 
leur  minaret  clair  et  reflète  dans  l'eau  grise  du 
Vardar  leur  silhouette  blanche  ;  le  long  des  berges 
du  Vardar,  les  maisons  étendent  sur  plusieurs  kilo- 
mètres leurs  constructions  inégales,  qu'aucun  plan 
d'ensemble  n'a  prévues  ;  la  voirie  est  inconnue  ; 
les  rues,  encombrées  de  poussière,  se  transforment,' 
après  qu'il  a  plu,  en  marécages  ;  à  la  fin  de  l'au- 
tomne, ce  sont  des  fondrières  qu'il  faut  traverser 
qu'on  veuille  aller  sur  la  colline,  d'où  la  caserne' 
domine  la  ville  de  quelques  mètres  seulement,  ou 

(3) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


au  consulat  de  France,  situé  au  loin  sur  les  rives 
du   Vardar. 

Le  cawas  (1),  qui  m'attend  à  la  gare  et  me 
défend  contre  la  cohue  des  gamins,  qui  montent  à 
l'assaut  de  l'Occidental  pour  lui  arracher  ses  bagages 
et  recueillir  quelque  monnaie,  me  conduit  au  con- 
sulat ;  je  retrouve  le  même  agent,  que  j'ai  déjà  vu 
quelques  années  avant  ;  il  vient  d'être  nommé  à 
Djeddah;  c'est  un  guide  sûr  et  bien  informé,  et  je 
sais  qu'il  a  envoyé  à  Paris  des  informations  très 
intéressantes  et  très  justes  sur  la  situation  du  pays. 
Nous  nous  rendons  ensemble  ausssitôt  chez  le  gou- 
verneur général  du  vilayet,  le   «  Vali  »  (2). 

Nous  suivons  le  Vardar  et  montons  sur  la  col- 
line ;  dans  la  grande  rue,  la  même  foule  bariolée 
patauge  comme  nous  dans  des  flaques  d'eau  et  de 
boue  ;  devant  les  boutiques  des  Turcs  placides 
fument  et  regardent  ;  des  Serbes  ou  des  Bulgares 
conduisent  des  attelages  rustiques  ;  des  marchands 
juifs  ou  slaves  offrent  leurs  articles  ;  d'ici  et  de-là, 
quelques  maisons  nouvelles  se  sont  construites  ; 
voici,  sur  le  chemin  de  la  gare,  l'auberge  transformée 
depuis  le  nouveau  régime  ;  ce  n'est  pas  que  son 
confort  se  soit  accru  ;  tout  au  contraire,  elle  est 
plus   mal   tenue   et  d'une   propreté  plus  douteuse 

(1)  Garde  des  consulats  étrangers. 

(2)  C'est  un  personnage  considérable  ;  on  sait  que  la 
Turquie  d'Europe  ne  comptait  en  dehors  de  Constantinople 
que  six  vilayet,  donc  six  valis  :  ceux  d'Uskub,  de  Scutari, 
de   Janina,   de   Salonique,   de   Monastir  et  d'Andrinople. 


(4) 


USKUB 


que  jadis  ;  mais  Y  «  Hôtel  Turrati  »  est  devenu 
«  Hôtel  de  la  Liberté  ».  En  face,  —  nouvelle  inno- 
vation, —  un  café  chantant,  et  quel  café  chan- 
tant !  s'est  installé  et  a  emprunté  son  nom  à  un 
de  ceux  du  boulevard  :  «  Petit-Casino  ».  Voilà  les 
emprunts  faits  à  l'Occident  ;  un  nom,  un  vice  ; 
le  reste  ne  change  guère  ;  c'est  assez  symbolique 
du  nouveau  régime. 

L'administration  se  fait,  en  Turquie,  d'une 
étrange  manière.  C'est  le  régime  de  l'égalité  démo- 
cratique. Tout  le  monde  pénètre  à  toute  heure  chez 
le  sous-préfet,  préfet  ou  gouverneur  ;  on  entre, 
on  s'asseoit  dans  une  salle  souvent  déjà  remplie  ; 
pas  d'autre  siège  qu'une  banquette  qui  court  tout 
autour  de  la  pièce  ;  quelquefois  une  table  pour  le 
préfet  ;  on  cause  avec  cette  lenteur  orientale  qui 
enguirlande  les  mots  autour  des  pensées  avant  de 
les  exprimer  ;  puis,  longtemps  après  avoir  fini  de 
causer,  on  part,  et  un  autre  vous  remplace  ;  les 
secrétaires  entrent,  exposent  leurs  affaires,  apportent 
quelques  papiers  à  signer,  et  toute  la  journée  il  en 
est  ainsi  ;  si  le  visiteur  est  de  marque,  une  tasse  de 
café  et  une  cigarette  lui  sont  offertes,  et  les  heures 
coulent  dans  le  farniente.  C'est  l'administration 
provinciale. 

Cette  démocratie  de  fait  a  peut-être  l'avantage 
que  tout  le  monde  a  accès  auprès  des  chefs  ;  mais 
comment  ceux-ci  peuvent-ils  travailler  ?  On  les 
dérange  pour  rien  et  pour  tout.  Je  me  rappelle 


(5) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


à  Ipek,  à  mon  arrivée,  le  cabinet  du  Mutessarif  :  il 
contenait  bien  quarante  personnes  ;  je  m'informe  ; 
c'était  la  vente  de  la  dîme,  et  tout  se  traitait  devant 
tout  le  monde  dans  ce  cabinet,  et  avec  quelle  lenteur 
et  quelle  réflexion  !  A  cette  remarque,  un  sceptique 
répond  :  mais  c'est  bien  simple  ;  ce  sont  des  Orien- 
taux ;  le  mot  :  travail,  ne  correspond  à  rien  dans 
leur  esprit,  si  ce  n'est  le  travail  manuel  ;  le  reste 
se  fait  en  causant...  et  on  cause. 

Il  est  certain,  en  tout  cas,  que  les  Turcs  n'ont  pas 
le  sens  des  distances  ;  n'importe  quel  mendiant 
entre  chez  le  vali  et  trouve  naturel  de  le  déranger, 
et  l'autre  ne  s'en  étonne  pas.  Voyez-vous  un  loque- 
teux entrant  tout  droit  dans  le  cabinet  d'un  de  nos 
gouverneurs  généraux  ou  de  nos  préfets  !  Ces  allures 
égalitaires  n'empêchent  pas  le  goût  des  titres. 
Tout  général  est  pacha  et  a  droit  au  titre  d'excel- 
lence, qu'il  ne  faut  pas  manquer  de  lui  décerner,  à 
toute  seconde,  dans  la  conversation;  tout  major  est 
bey  ;  par  politesse,  on  traite  aussi  de  bey  les  fils  de 
pacha  ;  c'est  une  espèce  de  noblesse  de  fonction- 
naire en  perpétuel  renouvellement  ;  elle  rappelle 
beaucoup  celle  d'Autriche,  où  le  général  est  excel- 
lence et  où  l'officier  supérieur,  après  vingt-cinq  ans 
de  service,  a  droit  au  «  von  ».  C'est  la  seule  noblesse 
que  les  Turcs  connaissent  ;  c'est  la  noblesse  manda- 
rinale.  Les  Albanais,  au  contraire,  ont  une  autre 
noblesse  ou  du  moins,  comme  au  temps  féodal,  le 
titre  de  bey  est  appliqué  à  une  classe  de  la  popu- 


(6) 


USKUB 


lation,  qui  est  celle  des  propriétaires  fonciers;  les 
beys  albanais  sont  des  chefs  de  tribus  et  des  pro- 
priétaires du  sol,  et,  à  ce  double  titre,  ils  dirigent 
leurs  clans.  On  verra,  du  reste,  au  cours  de  ce 
voyage,  qu'il  y  a  loin  du  pauvre  bey  en  guenille 
de  la  montagne  au  riche  bey,  qui  pratique  l'absen- 
téisme et  habite  à  Gonstantinople  un  palais  de 
marbre,  laissant  à  des  intendants  le  soin  de  ses 
terres. 

Nous  entrons  au  konak. 

Le  bâtiment  est  uniformément,  intérieur  et  exté- 
rieur, blanchi  à  la  chaux,  et  les  parquets  en  bois 
brut  subissent  un  arrosage  fréquent;  parfois, 
quelques  tapis,  quelques  tentures  ;  tous  ces  palais' 
administratifs  sont  d'une  effrayante  malpropreté  ; 
la  propreté  n'a  pas  de  sens  dans  ce  pays  ;  je  ne  me 
rappelle  avoir  vu  qu'un  seul  palais  en  convenable 
état:  c'est  celui  de  Djavid  Pacha,  à  Mitrovitza; 
il  était  encore  bien  tenu,  parce  que  tout  neuf  t>a- 
raît-il.  '  F 

Chez  les  gouverneurs  généraux,  le  luxe  s'exprime 
par  l'existence  de  chaises  et  de  bureaux,  et  l'éti- 
quette apparaît  ;  on  peut  causer  seul  à  seul  avec 
eux,  sans  être  dérangé,  sauf  par  des  fonction- 
naires ;  mais  la  maison,  qui  est  souvent  la  caserne, 
est  toujours  envahie  par  une  plèbe  venue  on  ne  sait 
d'où,  qui  reste  là,  regarde  et  attend,  fumant  ou 
mangeant  une  pastèque.  Les  antichambres  préfec- 
torales sont  des  places  publiques;  le  cabinet préfec- 

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L'ALBANIE  INCONNUE 


toral  l'est  à  peine  moins,  et  le  konak  tout  entier  est 
le  refuge  des  miséreux  sans  domicile. 

A  Uskub,  il  y  a  un  peu  plus  de  tenue  ;  d'abord 
la  seule  présence  des  consuls  étrangers  en  relation 
constante  avec  le  vali  y  oblige  ;  puis  le  vali  ou 
gouverneur  général  est  en  même  temps  chef  du 
corps  d'armée  et  ce  fait  introduit  une  certaine  dis- 
cipline dans  les  rapports.  Enfin  des  personnages 
considérables  ont  occupé  cette  charge  à  Uskub  et 
n'ont  pu  manquer  de  sentir  les  inconvénients  du 
système  administratif  traditionnel. 

Mais  voici  Hussein  Husni  Pacha  ;  il  s'excuse 
de  nous  avoir  fait  attendre  quelques  instants  ;  il 
était  en  conseil  d'administration  et  est  sorti  pour 
nous  recevoir.  C'est  un  type  de  vrai  militaire  turc, 
grand,  fort,  énergique,  bien  planté,  la  physionomie 
calme,  de  grands  yeux  gris  bleu  au  regard  ferme  et 
froid  qui  s'ouvrent  sur  un  visage  basané  ;  il  porte 
allègrement  ses  soixante  années  et  l'a  montré  en 
conduisant  son  corps  d'armée  contre  Constanti- 
nople,  au  moment  de  la  révolution.  Il  a  failli  diri- 
ger l'attaque  ;  au  dernier  moment,  Mahmoud 
Ghevfket  Pacha  lui  a  pris  le  commandement. 

Je  lui  indique  mon  projet  d'itinéraire.  Il  prend 
des  cartes  :  celle  de  l'état-major  autrichien  et  celle 
de  l'état-major  turc  ;  sur  la  première,  je  lui  montre 
mon  tracé.  Il  me  promet  son  concours  et  ajoute 
qu'il  va  de  suite  télégraphier  dans  la  zone  du  vilayet 
pour  que  partout  on  ait  ordre  de  me  prêter  appui. 


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USKUB 


Un  soldat  apporte  une  tasse  de  café  ;  une  pose  ; 
nous  sortons. 

A  la  sortie  du  konak,  des  soldats  en  costume 
de  toile  marquée  d'un  chiffre  énorme  travaillent 
à  des  terrassements  sur  le  chemin.  Renseignements 
pris,  ce  sont  les  soldats  des  régiments  de  Gonstan- 
tinople  qui  ont  tenté  la  révolution  du  13  avril  1909 
et  se  sont  mutinés  après  avoir  tué  quelques  offi- 
ciers des  écoles,  amis  du  Comité  jeune-turc.  A  ces 
«réactionnaires  »  on  a  octroyé  comme  punition 
d'aller  construire  les  routes  aux  quatre  coins  de 
l'empire  en  livrée  de  forçat.  Un  grand  nombre  ont 
été  envoyés  en  Thessalie,  lors  des  menaces  de 
guerre  avec  la  Grèce  ;  à  Uskub  et  dans  le  vilayet 
de  Kossovo,  quelques-uns  ont  été  répartis  ;  j'en 
trouverai  d'autres  occupés  à  construire  la  route 
d'Okrida  à  El  Bassan.  Ces  bataillons  de  terrassiers 
n'ont  pas  l'air  de  mettre  une  grande  activité  dans 
leur  travail  ;  ce  n'est  cependant  pas  la  besogne  qui 
leur  manque  ! 

Nous  faisons  en  ville  quelques  visites.  Uskub  est 
un  vrai  carrefour  de  races,  situé  au  confluent  des 
courants  d'expansion  serbe,  bulgare  et  albanais. 
Il  semble  certain  que  c'est  actuellement  ce  dernier 
qui  l'emporte.  D'après  de  bons  observateurs  locaux, 
Uskub  compterait  environ  45  000  âmes  ;  sur  ce 
nombre,  on  peut  évaluer  les  musulmans,  presque 
tous  Albanais,  à  25  000,  les  Bulgares  à  10  000  ou 


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V ALBANIE  INCONNUE 


15  000,  les  Serbes  à  3  000,  les  Juifs  2  000  et,  si 
l'on  ne  veut  pas  oublier  toute  la  variété  des  types 
qu'on  y  rencontre,  il  faut  encore  mentionner  des 
Tziganes,  des  Grecs,  des  Italiens  et  des  Occiden- 
taux. Aux  environs,  la  confusion  des  nationalités 
est  plus  grande  encore  :  si  l'on  visite  les  villages 
de  la  plaine  d'Uskub  et  qu'on  interroge  les  habi- 
tants, on  trouvera  les  variétés  les  plus  curieuses, 
propres  à  détruire  les  idées  toutes  faites  :  voici 
un  village  chrétien  ;  il  parle  un  dialecte  albanais  ; 
son  pope  est  orthodoxe  et  dépend  de  l'exarque  ; 
si  on  demande  aux  gens  de  ce  village  ce  qu'ils  sont, 
ils  répondent  nous  sommes  Bulgares.  Voici  un 
autre  village  :  les  paysans  sont  musulmans  ;  leur 
langue  est  le  slave-bulgare  ;  le  type  physique  est 
albanais,  et  ils  se  disent  Albanais  ;  à  côté, 
d'autres  cultivateurs  se  disent  aussi  Albanais, 
mais  ceux-là  sont  orthodoxes,  relèvent  de  l'exar- 
chat et  parlent  le  bulgare. 

Cette  plaine  d'Uskub  a  été  et  est  le  lieu  de  ren- 
contre et  de  lutte  des  migrations  de  peuples  ; 
l'alluvion  que  ces  courants  y  ont  déposée  en  se  heur- 
tant est  d'une  infinie  variété  ;  des  types  s'y  dégagent 
peu  à  peu  ;  l'action  politique,  l'assimilation  par  le 
plus  fort,  les  souvenirs  des  ancêtres,  la  réaction 
ethnique,  l'éducation  de  l'école  et  de  l'église  se 
mêlent,  se  confondent  ou  entrent  en  lutte,  jusqu'à 
ce  qu'un  des  éléments  prédomine.  A  ce  point  de 
vue,  la  plaine  d'Uskub  est  le  vraicœur  de  la  Macédoine. 


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USKUB 


Dans  la  ville  même,  comme  je  le  disais,  les  Alba- 
nais ont  conquis  la  première  place  ;  ils  possèdent 
leur  cercle,  distinct  du  cercle  turc,  et  beaucoup 
jouissent  d'une  certaine  fortune,  surtout  terrienne  ; 
ces  beys,  propriétaires  fonciers,  ont  des  fermiers  ou 
des  chefs  d'exploitations,  tantôt  albanais,  tantôt 
chrétiens,  et  un  monde  de  cultivateurs  et  de  servi- 
teurs ;  leurs  «  tchiflick  »  ou  maisons  de  campagne 
dominent  le  pays,  et  dans  une  grande  partie  de  la 
plaine  d'Uskub,  les  musulmans,  et  notamment  les  Al- 
banais, quoique  en  minorité,  sont  propriétaires  du  sol 
et  tiennent  en  leur  pouvoir  les  paysans  chrétiens. 
C'est  ainsi  qu'ils  ont  fait  élire  comme  député  d'Uskub 
Hassan  bey  et  qu'un  des  hommes  les  plus  influents 
du  vilayet  est  Negib  Draga  bey,  un  Albanais  connu 
et  cultivé,  sachant  parfaitement  le  français  et 
l'allemand  ;  c'est  un  des  chefs  du  parti  à  la  Chambre, 
où,  quoique  résidant  souvent  à  Uskub,  il  représente 
Mitrovitza  ;  il  possède,  dans  les  environs  de  cette 
ville,  une  grande  scierie  mécanique  à  vapeur, 
montée  avec  des  machines  européennes  surtout 
allemandes,  et  y  travaille  les  arbres  de  ses  immenses 
forêts,  que  s'appropria  par  le  droit  du  poing  son 
père,  le  fameux  Ali  Draga,  brigand  pour  les  uns, 
pour  les  autres  chef  d'une  grande  famille  féodale. 

Les  Serbes  se  développent,  mais  leur  colonie 
d'Uskub,  qui  compte  environ  300  maisons,  est 
encore  assez  pauvre  ;  le  consulat  mis  à  part,  un 
seul  Serbe  a  en  ville  une  situation  notable  :  c'est  un 


ai) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


médecin,  le  Dr  Ghouskalovitch,  que  j'ai  le  plaisir 
de  trouver  à  sa  petite  maison  des  bords  du  Vardar. 

L'élément  chrétien  aisé  se  rattache  plutôt  aux 
Bulgares  :  ils  possèdent,  à  Uskub,  un  millier  de 
maisons  et  remplissent  surtout  des  professions  com- 
merciales ;  mais  c'est  aussi  parmi  eux  que  se  recrute 
ce  que  l'on  peut  appeler  emphatiquement  «  l'intel- 
ligence »,  petits  instituteurs,  journalistes,  chefs  de 
bande  :  c'est  à  Uskub,  par  exemple,  qu'en  1908 
était  encore  professeur  le  fameux  Matoff,  chef 
de  l'organisation  intérieure  bulgaro-macédonienne  ; 
il  a  succédé  dans  ces  fonctions  à  Sarafof,  sans 
adopter  toutes  ses  idées  ;  à  l'idéal  des  popes  et  des 
monastères  désirant  le  rattachement  à  la  Bulgarie, 
il  oppose  le  plan  d'une  autonomie  macédonienne; 
j'aurais  voulu  connaître  plus  exactement  ses  idées; 
mais  il  est  absent  d'Uskub,  il  voyage  en  Macé- 
doine, et  on  ne  peut  ou  ne  veut  me  dire  où  il  se 
trouve. 

La  richesse  d'Uskub  provient  surtout  du  com- 
merce et  de  l'agriculture  ;  toutefois  l'industrie, 
presque  inexistante  dans  le  reste  du  vilayet,  com- 
mence à  apparaître  dans  la  ville  même  ;  un  atelier 
pour  la  réparation  des  wagons  et  des  locomotives 
emploie  un  personnel  assez  nombreux  non  loin  de 
la  gare  ;  une  fabrique  serbe  de  bière,  une  petite 
fabrique  de  fers  à  cheval,  quelques  briqueteries, 
des  fabriques  de  cordonnet,  aux  environs  quelques 
moulins,  bientôt  sans  doute  une  usine  électrique, 


(12) 


USKUB 


si  la  municipalité  aujourd'hui  sans  ressource  finit 
par  se  décider  à  éclairer  la  ville  autrement  que  par 
de  misérables  lampes  pendues  de-çà  et  de-là  ;  tel  est  le 
bilan  de  l'industrie  croissante. 

Ce  développement  de  l'industrie  et  du  commerce 
a  déjà  sa  contre-partie;  ateliers,  fabriques  etgrandes 
maisons  de  commerce  emploient  une  main-d'œuvre 
d'une  certaine  importance  ;  ce  sont  surtout  des  Bul- 
gares qui  y  travaillent  comme  ouvriers  ;  ils  y  sont, 
paraît-il,  effroyablement  malheureux.  Ils  gagnent! 
me  dit-on,  2  piastres  par  jour,  et  les  femmes  ne  tra- 
vaillant pas,  c'estavec  cela  qu'ils  doivent  faire  vivre 
leur  famille.  Mon  drogman,  un  maître  d'école 
bulgare,  fait  parmi  eux  de  la  propagande  socialiste, 
et  il  m'assure  que  sa  propagande  a  du  succès  et 
que  le  socialisme  fait  des  progrès.  D'après  lui, 
200  ouvriers  environ  font  partie  du  syndicat  créé 
à  Uskub,  qui  comprend  des  ouvriers  de  toutes  les 
corporations,  et  aussi  de  toutes  les  nationalités, 
quoique  en  fait  les  Bulgares  y  prédominent.  L'orga- 
nisation est  toute  récente  ;  elle  date  du  nouveau 
régime,  l'ancien  ne  permettant  pas  ces  associations. 
On  a  même  déjà  distingué  un  bureau  de  parti  et  un 
bureau  de  syndicats  ;  mais,  en  réalité,  les  mêmes 
personnes  forment  l'un  et  l'autre.  Tous  les 
dimanches  matin,  une  réunion  syndicale  se  tient, 
et  ce  commencement  d'activité  a  permis  de  former 
les  linéaments  d'une  organisation  d'ensemble.  Un 
congrès   socialiste  s'est  tenu   à   Salonique,  centre 

(13) 


V ALBANIE  INCONNUE 


du  mouvement,  où  furent  représentées  par  des 
délégués  les  villes  qui  comptaient  un  syndicat, 
Monastir,  Uskub,  Drama,  etc.  Gomme  à  Uskub,  ce 
sont  les  Bulgares  qui  forment  la  grande  masse  de 
cette  population  ouvrière. 

Si  les  Albanais  sont  principalement  des  pro- 
priétaires fonciers,  si  les  Bulgares  tiennent  le  petit 
commerce  et  comptent  beaucoup  d'ouvriers  indus- 
triels, les  Juifs  commencent  déjà  à  monopoliser 
certaines  branches  d'affaires,  notamment  celle  des 
«  sarafs  »  ou  changeurs.  Leur  nombre  augmente 
régulièrement,  et  ils  constituent  une  petite  colonie  ; 
ce  sont  tous  des  juifs  espagnols,  comme  à  Salonique, 
d'où  ils  viennent.  C'est  en  Serbie,  en  effet,  que 
passe  la  ligne  de  démarcation  entre  juifs  allemands 
et  juifs  espagnols  :  les  premiers  dominent  encore  en 
Serbie;  passé  la  frontière,  ils  disparaissent;  leurs 
colonies  n'existent  que  dans  les  très  grandes  villes, 
à  Gonstantinople,  où  elle  est  déjà  puissante,  et  à 
Salonique,  où  elle  se  constitue.  Partout  ailleurs, 
c'est  le  juif  oriental  de  rite  espagnol  qui  se  retrouve 
seul. 

Je  fais  visite  à  quelques  Serbes.  Le  consulat 
général  est  leur  centre  de  ralliement.  Le  consul 
général  vient  d'être  appelé  à  Salonique  ;  le  nou- 
veau, M.  Yovanovitch,  ancien  chargé  d'affaires  à 
Gettigné,  n'est  pas  encore  arrivé  ;  mais  j'y  ren- 
contre ses  deux  adjoints,  Protisch  et  Ristisch,  qui 
on   fait  tous   deux  leur  éducation   en   France,    à 


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USKUB 


l'École  des  sciences  politiques.  Gomme  les  Bul- 
gares et  les  Grecs,  ils  ont  leurs  agents  en  Macé- 
doine, et  je  leur  demande  des  lettres  d'introduction 
pour  mon  voyage. 

Je  profite  de  mon  séjour  à  Uskub  pour  assister 
à  une  fête  de  famille  serbe  ;  on  sait  que  les  anni- 
versaires sont  en  grand  honneur  dans  tous  les  pays 
orthodoxes  ;  mais  les  Serbes  ont,  peut-être  plus 
que  tout  autre,  gardé  la  tradition  de  la  fête  du 
saint  de  la  famille  ;  celle-ci  est  commémorée  par 
des  réjouissances,  des  réunions  de  parents,  des 
festins  et  des  jeux.  Ici,  en  pays  de  mission,  pour 
ainsi  dire,  où  tout  ce  qui  est  serbe  se  sent  plus  soli- 
daire, ces  fêtes  sont  une  occasion  de  se  retrouver 
avec  les  amis  éloignés,  venus  tout  exprès  de  Vieille- 
Serbie  ou  même  du  royaume. 

La  maison  de  mon  hôte  est  ouverte  à  tout 
venant  ;  elle  est  déjà  pleine  de  notables  et  d'amis. 
Gomme  tout  nouvel  arrivant,  je  prends  place  dans 
une  chambre,  à  côté  de  la  pièce  principale,  devant 
une  table  chargée  de  victuailles.  La  jeune  fille  de 
la  maison,  jolie  gamine  d'une  quinzaine  d'années, 
offre  à  chacun  les  choses  les  plus  variées.  Voici  des 
viandes  diverses,  des  fruits  du  pays,  cuits  ou  con- 
servés, des  confitures,  des  friandises,  de  grands 
gâteaux  de  pâte  parfumée,  dont  elle  a  la  juste  fierté 
d'être  l'auteur,  puis  des  alcools  distillés  ici,  des 
eaux-de-vie  mélangées,  enfin  des  cigarettes  odo- 
rantes,  toute   une   collation   de   mets   recherchés. 


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V ALBANIE  INCONNUE 


La  petite  lampe  pendue  en  veilleuse,  qui  brûle 
comme  dans  un  sanctuaire  pendant  toute  cette 
journée,  oscille  dans  un  angle  de  la  pièce,  et  de 
hautes  bougies  mettent  une  lueur  de  cierge. 

N'est-ce  pas  à  quelques  Pâques  sacrées,  à 
quelque  repas  liturgique  que  je  prends  part?  Mais 
mes  voisins  sont  tout  à  la  gaieté  et  à  la  causerie  ; 
ils  laissent  couler  la  conversation  dans  la  fumée 
grise  des  cigarettes  et  la  senteur  endormante  des 
parfums  d'Orient.  Un  parent  est  venu  de  Belgrade, 
et  on  l'interroge  avidement.  Et  cela  continue  ainsi 
tard  dans  la  nuit. 

L'importance  historique  et  présente  d'Uskub 
résulte  de  sa  situation  géographique.  Regardons 
une  carte  :  de  Hongrie  ou  de  Belgrade,  voulez-vous 
atteindre  la  mer  Egée  ?  La  route  naturelle  est  la 
vallée  de  la  Morava  et  celle  du  Vardar;  or,  de 
Belgrade  à  Salonique,  quelle  meilleure  étape 
qu'Uskub,  situé  sur  le  Vardar  au  passage  d'une 
vallée  à  l'autre. 

De  Bosnie-Herzégovine  et  de  l'Ouest,  voulez-vous 
gagner  la  Macédoine  et  la  mer?  Vous  êtes  forcé  de 
passerparledéfîlédeKatchaniket,  au  débouché, c'est 
Uskub.  Du  Nord  ou  de  l'Est,  voulez-vous  atteindre 
l'Adriatique,  vers  Durazzo  ou  Scutari?  C'est  d'Us- 
kub que  vous  irez  rejoindre  Dibra,  Prizrend  ou 
Diakovo,  d'où  partent  les  voies  de  communication 
qui  conduisent  à  la  côte  adriatique. 

(16) 


USKUB 


Par  suite  de  sa  position,  au  carrefour  des  routes 
menant  aux  deux  mers  et  à  l'intérieur,  Uskub  est 
devenue  une  capitale  naturelle,  une  grande  place 
commerciale  qu'alimentent  les  importations  euro- 
péennes et  les  exportations  agricoles  des  plaines  et 
des  vallées  divergentes  dont  la  ville  est  le  centre. 

Car  les  plaines  de  Kossovo  et  de  Diakovo,  la 
plaine  d' Uskub,  la  vallée  du  Vardar,  celles  de  ses 
affluents  sont  des  terres  fertiles,  qui  donneront 
une  production  agricole  merveilleuse  le  jour  ouïe 
pays  sera  pacifié  et  où  l'agriculture  ne  demeurera 
pas  dans  l'état  rudimentaire  où  elle  végète  aujour- 
d'hui ;  les  charrues  les  plus  primitives,  la  culture 
extensive,  les  terrains  laissés  en  jachère,  les  terres 
éloignées  demeurant  incultes,  les  procédés  de 
battage  les  plus  barbares,  c'est  le  spectacle  que  l'on 
voit  en  parcourant  le  pays.  Cependant  quelles  belles 
récoltes  y  pourraient  lever  !  Les  productions  les  plus 
variées  y  prospèrent  :  blé,  orge,  avoine,  seigle, 
maïs,  y  poussent  fort  bien  ;  la  vigne  donne  un  vin 
excellent;  dans  le  sud  du  vilayet,  le  riz  même  se 
cultive  ;  tous  les  fruits  viennent  en  abondance  ;  le 
tabac  y  pousse  de  partout  et  est  dès  maintenant 
une  des  richesses  du  pays  :  le  vilayet,  en  1911,  a 
produit  environ  5  millions  de  kilogrammes  de  tabac 
déclarés  et  1  ou  2  non  déclarés  ;  le  prix  moyen  du 
tabac  pris  chez  le  cultivateur  est  au  moins  de 
un  franc  le  kilogramme  (1)  ;  c'est  donc,  pour  la  seule 

(1)   Les  cultivateurs  divisent  leurs  tabacs  en  deux  qua- 


(17) 


V ALBANIE  INCONNUE 


culture  du  tabac,  de  6  à  7  millions  de  francs  que 
produit  le  vilayet  dont  Uskub  est  le  grand  mar- 
ché (1). 

Malgré  l'état  troublé  du  pays,  on  évalue  à  une 
cinquantaine  de  millions  le  commerce  du  vilayet 
avec  l'extérieur,  dont  un  tiers  environ  s'applique 
aux  ventes  à  l'étranger  et  deux  tiers  aux  achats. 
C'est  assez  dire  l'importance  de  cette  place  com- 
merciale ;  cette  importance  ne  pourra  que  s'accroître 
dans  une  large  proportion  si  les  projets  de  voies 
ferrées  à  l'étude  se  réalisent  ;  les  lignes  de  Serbie 
et  de  Bulgarie  reliées  à  l'Adriatique,  la  ligne  de 
Salonique  à  Mitrovitza  continuée  vers  la  Bosnie  et 
l'Autriche-Hongrie,  passent  par  Uskub  ;  Uskub 
peut  ainsi  devenir  la  grande  place  de  trafic  dans 
l'intérieur  de  la  péninsule  et  le  lieu  où  les  produits 
agricoles  du  pays  sont  déposés,  pour  se  répartir 
dans  les  directions  les  plus  diverses. 

Si  Uskub  demeure  serbe,  l'ancienne  capitale  de 
l'empereur  Douchan  peut  revoir  de  beaux  jours  et 
devenir  la  métropole  commerciale  et  le  centre  agri- 
cole de  la  Nouvelle-Serbie. 


lités  :  la  première  a  valu  en  1910  de  3  piastres  75  à  7,50  le 
kilogramme  ;  la  seconde,  de  1  à  3  ;  la  piastre  vaut  environ 
o  fr.  22. 

(1)  Le  tabac  est  consommé  sur  place  pour  une  part  ;  la 
régie  autrichienne  en  achète  2  millions  de  kilogrammes  et 
la  régie  ottomane  1  million  de  kilogrammes  ;  la  régie  ita- 
lienne et  les  marchands  allemands  s'approvisionnent  égale- 
ment à  Uskub. 


(18) 


USKUB 


RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

Indications  générales  pour  V ensemble  du  voyage.  —  Un  voyage 
dans  l'Albanie  du  Nord  n'a  d'un  voyage  ordinaire  que  les  appa- 
rences jusqu'à  Prizrend,  et  depuis  Prizrend  c'est  une  véritable 
exploration.  D'Uskub  à  Mitrovitza,  on  peut  utiliser  la  voie 
ferrée  existante.  De  Mitrovitza,  on  va  en  voiture  jusqu'à  Priz, 
rend  ;  à  partir  de  Prizrend,  seul  le  cheval  peut  être  employé. 

Un  drogman  est  indispensable  dès  Uskub  ;  le  consulat  de 
France  donnera  sur  ce  choix  délicat  des  conseils  utiles.  Le  prix 
d'un  drogman  est  d'un  medjidié  par  jour  (4  fr.  40  environ)  et 
tous  ses  frais  payés.  Il  doit  savoir,  outre  le  français,  le  turc, 
jusqu'à  présent,  le  slave  de  Macédoine  et  l'albanais  ;  le  grec  n'est 
pas  utile  si  l'on  ne  pousse  pas  dans  le  sud  de  la  Macédoine  ou 
de  l'Albanie  ;  par  contre,  à  partir  de  Scutari,  sur  les  côtes,  l'ita- 
lien ou  l'allemand  sont  utiles.  Le  français  n'était  parlé  que  dans 
les  gares  de  chemins  de  fer  turques  et  dans  les  hautes  adminis- 
trations ottomanes.  Le  drogman  devrait  faire  tous  les  changes 
de  monnaie  et  en  être  responsable  ;  cette  question  était  dans  la 
pratique  d'une  complication  extrême  ;  les  manières  de  compter 
la  valeur  d'une  même  pièce  étaient  différentes  selon  les  villes, 
et  les  pièces  elles-mêmes  n'étaient  pas  semblables.  On  trouve  en 
Albanie  une  variété  infinie  de  vieilles  pièces  qui  ne  sont  plus  en 
usage  ailleurs. 

On  se  munira  uniquement  d'or  français,  de  «  napoléons  »,  la 
seule  monnaie  qui  ait  cours  dans  toute  l'Albanie  et  les  Balkans, 
et  l'on  se  renseignera  sur  le  cours  à  Uskub  ;  pour  le  surplus  il  suffira 
de  savoir  que  l'unité  de  monnaie  est  en  pays  serbe  le  dinar, 
valant  1  franc,  et  en  pays  turc  la  piastre  (petite  pièce  en  argent, 
valant  à  peu  près  0  fr.  22  et  un  peu  moins  grosse  qu'une  pièce  de 
50  centimes),  et  que  les  deux  autres  pièces  courantes  en  pays 
turc  sont  le  medjidié  (gros  comme  une  pièce  de  5  francs  et  va- 
lant environ  4  fr.  40)  et  le  quart  de  medjidié  (gros  comme  une 
pièce  de  1  franc).  Toutes  les  fois  qu'en  Turquie  l'on  change  une 
grosse  pièce  en  de  petites,  on  perd  un  peu  et  c'est  sur  ce  principe 
qu'est  basée  l'industrie  des  sarafs  ;  elle  subsistait  à  cause  de 
l'insuffisance  de  la  monnaie  divisionnaire. 


(19) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


Une  escorte  était  indispensable  depuis  Mitrovitza,  et  il  fallait 
d'ailleurs  une  autorisation  spéciale  du  vali  d'Uskub  pour  dépasser 
cette  ville  ;  désormais  il  faudra  se  renseigner  pour  continuer  le 
voyage  auprès  des  autorités  serbes  d'Uskub  ou  de  Mitrovitza. 
L'usage  était  de  donner  un  large  bacchisch  aux  escortes  de 
souvarys  ou  gendarmes  à  cheval  qui  vous  accompagnaient.  Après 
Prizrend,  le  passage  n'est  possible  que  si  l'on  négocie  la  <<  bessa  » 
avec  une  tribu  ;  la  négociation  est  conduite  selon  les  circonstances. 
Le  passage  était  pratiquement  impossible  avant  1908,  et  depuis 
1910  il  l'est  redevenu  jusqu'à  présent.  Dans  chaque  tribu  on  laisse 
un  cadeau,  des  napoléons  ou  des  armes  que  l'on  offre  au  bey  ; 
on  ne  donne  rien  aux  gens  de  la  tribu  et  aux  escortes  albanaises. 

Une  prudence  extrême  est  nécessaire,  et  surtout  il  ne  faut  ni 
heurter  les  habitudes,  ni  prendre  des  libertés  contraires  aux 
usages  ;  près  des  tombeaux,  un  simple  sourire  pourrait  sembler 
une  provocation,  et  l'on  doit  cacher  autant  que  possible,  surtout 
près  des  lieux  sacrés,  son  appareil  photographique. 

Il  n'existe  nulle  part  d'hôtel,  sauf  à  Uskub,  où  1'  <<  hôtel  de 
la  Liberté  »  est  fort  mal  tenu  depuis  1908.  Les  <<  hans  »  sont 
sordides  et  infectes.  Les  consuls  à  Prichtina,  Mitrovitza  et  Priz- 
rend, les  abbés  aux  monastères  de  Gradchanitza  et  de  Detchani, 
le  gouverneur  à  Ipek  invitaient  des  hôtes  particulièrement  re- 
commandés. A  partir  de  Prizrend  jusqu'à  Orosch,  il  faut  loger 
comme  on  peut.  Je  recommande  de  voyager  pendant  les  mois  de 
juin,  juillet,  août,  et  pas  après  le  10  septembre  et  d'emporter  des 
tentes  et  des  fourneaux  portatifs  et  de  camper;  c'est  la  seule  ma- 
nière pratique  de  se  tirer  d'embarras.  A  Prizrend  on  louera  pour 
le  voyage  à  l'intérieur  le  nombre  de  chevaux  qu'il  faudra  pour 
les  voyageurs,  le  drogman,  le  conducteur,  les  objets  de  campe- 
ment et  les  provisions.  On  emportera  des  provisions  en  abon- 
dance ;  à  l'intérieur,  on  ne  trouvera  guère  que  de  l'eau  exquise, 
des  œufs  et  parfois  des  poulets  ;  encore  peut-on  rester  une  journée 
sans  trouver  même  cela. 

Les  chevaux  albanais  sont  très  sûrs,  petits  comme  des  mulet, 
habitués  à  la  montagne,  peu  trotteurs  ;  on  les  loue  surtout  à  Priz- 
rend, à  des  prix  à  débattre  par  votre  drogman  ;  le  mieux  est  de 
les  louer  pour  aller  jusqu'à  un  endroit  déterminé,  sans  fixer  le 
nombre  de  jours  du  voyage.  On  prendra  garde  de  retenir  les 


(20) 


USKUB 


selles  dites  espagnoles,  qui  sont  assez  rares,  au  lieu  des  selles  de 
pays,  qui  sont  faites  de  bâtons  de  bois  rapprochés. 

Les  journées  de  voyage  doivent  être  réglées  ainsi  :  le  départ 
se  fait  entre  trois  et  cinq  heures  du  matin,  selon  le  programme 
de  la  journée  ;  on  marche  jusqu'à  dix  ou  onze  heures  ;  à  ce  mo- 
ment, on  dîne  près  d'un  han  ou  d'une  rivière  dans  la  plaine  et 
près  d'une  source  dans  la  forêt  ;  puis  repos  jusqu'à  quatre  heures 
environ  et  marche  ensuite  jusqu'à  sept  heures  s'il  y  a  lieu  ; 
la  chaleur  est  torride  de  onze  heures  à  trois  ou  quatre  heures  ; 
les  matinées  et  les  soirées  sont  délicieuses  ;  les  nuits  sont  fraîches, 
mais  l'air  n'est  pas  humide  ;  on  peut  même  dormir  sur  un  lit  de 
fougères  ou  de  feuilles,  entouré  dans  sa  couverture,  pendant 
les  grosses  chaleurs. 

Une  seule  carte  peut  servir,  celle  de  l'état-major  autrichien, 
au  200  000e  ;  encore  doit-on  savoir  que  ni  toutes  ses  indications, 
ni  les  noms  ne  sont  exacts,  en  ce  qui  concerne  l'Albanie  des 
montagnes  du  Nord,  qui  n'a  été  observée  que  de  certains  som- 
mets par  les  officiers  du  service  cartographique. 


CHAPITRE  II 

D'USKUB  A  PRIGHTINA 

La  plaine  d'Uskub  ;la  plaine  de  Kossovo;  Serbes  et  Albanais. 
—  Prichtina  et  ses  environs  ;  le  monastère  de  Gradtcha- 
nitza.  —  Sur  le  champ  de  bataille  de  Kossovo  ;  le  tombeau 
du  sultan  Mourad. 

Les  chiens  des  rues  ont  hurlé,  la  nuit,  leur 
chanson  accoutumée.  Il  faut  s'y  résigner  ;  c'est 
un  des  mille  tourments  du  voyageur,  qui  doit 
apprendre   à   endurer  un  sommeil  difficile. 

Mon  drogman  vient  me  chercher.  Il  faut  partir. 
Dans  une  expédition  de  ce  genre,  le  choix  d'un 
drogman  est  aussi  important  que  difficile.  Je  ne 
connais  pas  le  premier  mot  du  turc,  de  l'albanais, 
du  serbe  et  du  bulgare,  langues  que  je  vais  entendre 
parler  sur  ma  route  ;  le  français  ne  me  sera  utile  que 
dans  de  très  rares  circonstances,  quand  il  me  sera 
donné  de  rencontrer  un  haut  personnage  turc,  par 
exemple.  Avec  le  monde  extérieur,  je  ne  puis  com- 
muniquer, en  quelque  sorte,  que  par  l'office  de  mon 
drogman  :  il  peut  tout  ;  mais  je  peux  tout  sur  lui, 
en  revanche,  car,  par  lui-même,  il  est  sans  défense 
devant  les  autorités,  les  soldats,  les  gendarmes,  les 
beys  ;  sa  qualité  de  Macédonien  chrétien  le  voue 

(22) 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


à  l'infériorité  par  rapport  à  tous  les  musulmans  ;  il  n'a 
dès  lors  de  recours  et  de  pouvoir  que  par  moi,  c'est-à- 
dire  par  l'étranger  qui  passe  avec  ses  droits,  ses 
privilèges,  les  concours  qui  lui  sont  fournis,  la 
crainte  des  sanctions  qu'il  peut  réclamer  par  l'inter- 
médiaire des  agents  consulaires.  Tout  sujet  ottoman, 
par  exemple,  ne  peut  circuler  et  surtout  sortir  du 
pays  sans  un  teskeré,  c'est-à-dire  sans  une  autorisa- 
tion spéciale  et  payante,  bien  entendu,  qu'il  faut 
renouveler  à  chaque  moment  et  qui  le  suit  comme 
une  tunique  de  Nessus.  Mon  drogman  n'en  eut  nul 
besoin  ;  étant  avec  moi,  il  profitait  de  mes  privilèges  ; 
à  la  douane  de  Scutari,  il  y  eut  quelques  difficultés  : 
mais  avec  un  peu  d'assurance,  il  ne  fut  pas  très  diffi- 
cile d'en  triompher. 

Ce  garçon  est  un  Macédonien  bulgare,  petit,  râblé, 
brun,  la  figure  ronde,  le  cou  court,  de  type  incertain, 
mais  fruste,  travailleur,  ayant  assez  d'entregent, 
l'air  fouineur  et  madré,  en  somme  assez  intelligent. 
L'assurance  lui  vient  peu  à  peu.  En  me  voyant 
tancer  d'importance  gendarmes  ou  autorités,  sa 
timidité  de  chrétien  roumi  fond  à  la  longue.  Qu'est-il 
de  son  métier  ?  On  ne  saurait  trop  le  dire  ;  le  drog- 
man du  Consulat  de  France  l'emploie  à  l'occasion  ; 
d'autre  part,  il  fait  des  affaires,  celles  qui  se  présen- 
tent ;  il  est  commerçant,  s'il  le  faut  ;  agent  d'émi- 
gration, quand  il  est  possible  ;  agent  politique,  peut- 
être  ;  il  me  conte  qu'il  fait  de  la  propagande  socia- 
liste et  est  assez  opposé  aux  popes  macédoniens 

(23) 


V ALBANIE  INCONNUE 


bulgarophiles  ;  il  note  en  même  temps  que  moi  ses 
impressions  de  voyage  et  les  envoie  comme  lettre  à 
je  ne  sais  quel  journal  de  propagande  ;  il  est  éton- 
namment fier  d'accomplir  des  prouesses  du  genre 
de  celles  que  nous  faisons  ;  pour  un  roumi  pauvre 
d'Uskub,  il  n'est  pas  facile  de  sortir  de  l'Empire  et 
de  courir  sur  la  mer  Adriatique.  Il  a  jadis  été  impli- 
qué dans  l'affaire  des  bombes  lancées  par  les  révo- 
lutionnaires bulgares  à  la  Banque  Ottomane  et  em- 
prisonné; il  a  toutefois  échappé  aune  condamnation. 
Il  a  la  mentalité  d'un  instituteur  d'une  culture 
primaire,  mais  n'en  sait  pas  moins,  outre  le  slave  de 
Macédoine,  mixture  de  serbe  et  de  bulgare,  le  bulgare 
littéraire  de  Sofia,  le  turc,  un  peu  d'albanais,  des 
bribes  de  grec  et  d'italien,  et  le  français  suffisamment. 
Non  seulement  il  parle  turc,  mais  il  le  lit  et  même 
l'écrit  quelque  peu.  Étrange  nature  que  ces  Slaves 
du  Sud,  où  on  rencontre  de  pauvres  gens  à  tout  faire 
qui  parlent  quatre  ou  cinq  langues  !  Il  est  enchanté 
d'être  engagé  par  moi  et  part  avec  allégresse,  au 
prix  d'un  medjidié  par  jour,  tous  ses  frais  payés. 

Le  voici  donc  harnaché,  chaussé,  guêtre,  prêt  au 
départ. 

Nous  partons  vert  sept  heures  pour  Prichtina  par 
le  petit  train  qui  va  jusqu'à  Mitrovitza.  Jusqu'au 
défilé  de  Katchanik,  c'est  la  plaine  d'Uskub,  arrosée 
par  le  Vardar,  et,  somme  toute,  assez  cultivée  :  un 
peu  de  blé  y  pousse,  des  herbages  pour  des  troupeaux 
de  toute  part.  Après  le  défilé,  c'est  la  plaine  de  Kos- 


(24) 


GRADTCHANITZA.     LA     VIEILLE     ÉGLISE. 


L'Albanie  inoonnut 


M.  2,  l'a-.-  2Ï. 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


sovo  qui  commence  ;  elle  va  jusqu'à  Mitrovitza,etle 
centre  en  est  la  ville  de  Prichtina.  Cette  plaine  est 
un  plateau  plus  élevé  de  300  mètres  dans  l'ensemble 
que  la  plaine  d'Uskub,  et  elle  constitue  un  centre 
géographique  et  politique  important  ;  c'est,  avec  la 
plaine  de  Diakovo,  dont  elle  est  à  peine  séparée  par 
un  dos  de  pays,  un  centre  de  dispersion  des  eaux; 
nulle  chaîne  ne  sépare  celles  qui  vont  à  l'Adriatique 
par  le  Drin,  celles  qui  vont  à  la  mer  Egée  directe- 
ment par  le  Vardar  et  celles  qui  vont  au  Danube  en 
Serbie  par  l'Ibar;  Ferizovitch,  qui,  dans  la  plaine  de 
Kossovo,  guette  la  sortie  du  défilé  de  Katchanik,  est 
le  lieu  indécis  de  séparation  des  eaux.  Cette  haute 
plaine  commande  ainsi  à  plusieurs  régions,  et  c'est, 
par  suite,  un  de  ces  territoires  importants  qui 
assurent  la  maîtrise  des  territoires  voisins,  d'où  l'on 
peut  déborder  facilement  par  les  rivières  divergentes. 
C'est  là  que  s'est  joué  le  sort  de  l'empire  serbe, 
vaincu  par  le  turc,  et  je  pense  visiter  demain  le  lieu 
de  la  fameuse  bataille  qui  décida  de  l'avenir.  C'est  le 
centre  historique  de  la  Serbie  et  des  Serbes,  aujour- 
d'hui repoussés  dans  le  royaume,  c'est-à-dire  dans  la 
montagne,  depuis  que  le  conquérant  a  pris  possession 
de  la  plaine.  Aussi  la  région  mérite-t-elle  le  nom  de 
Vieille-Serbie  et,  quand  les  Serbes  ont  pensé,  en  1912, 
refaire  leur  unité,  c'est  ici  qu'ils  en  ont  placé  fata- 
lement le  centre,  d'où  l'on  peut  passer  aux  extré- 
mités, c'est-à-dire  dans  le  Royaume,  en  Bosnie,  au 
Monténégro,  en  Macédoine. 

(25) 


V ALBANIE  INCONNUE 


Jusqu'à  la  victoire  serbe  de  1912,  les  malheureux 
Serbes  ne  paraissaient  pas  prêts  de  reconquérir  leurs 
villes  historiques  ;  la  population  serbe  était  peu  à 
peu  chassée,  repoussée  par  la  population  albanaise. 

L'Albanais,  jadis  refoulé  dans  les  montagnes,  en 
descend  peu  à  peu  vers  la  Vieille-Serbie,  Uskub, 
Monastir,  même  Salonique.  Il  fait  tous  les  métiers  : 
celui-ci  est  paysan,  cultivateur  ;  celui-là,  agent  du 
Gouvernement  ;  cet  autre,  gendarme  ;  le  garçon  de 
l'hôtel  de  la  Liberté,  à  Uskub,  est  un  Albanais  catho- 
lique ;  il  y  était  déjà  du  temps  des  patrons  précé- 
dents, des  Italiens  ;  il  y  est  resté  avec  les  nouveaux, 
des  Serbes  ;  quelque  soit  leur  métier,  ils  ont  le  goût 
ancestral  du  fusil  qu'ils  portent  traditionnellement, 
en  même  temps  qu'ils  labourent,  et  dont  ils  tirent 
volontiers.  Les  Serbes  les  disent  paresseux  ;  est-ce 
exact  ?  Les  Albanais  du  Nord  ont,  sans  doute,  pris 
dans  leur  pays  l'habitude  du  rien-faire,  car  ils  n'y  ont 
pas  la  possibilité  d'y  travailler  beaucoup  ;  leurs  mai- 
gres récoltes,  poussées  sur  des  terrains  rares,  les 
occupent  pendant  deux  ou  trois  mois  ;  le  reste  du 
temps,  ils  n'ont  que  des  loisirs,  fument  et  rêvent. 
Mais  ils  n'ont  pas  l'allure  d'une  race  paresseuse  et 
nonchalante,  tout  au  contraire.  Quoi  qu'il  en  soit, 
ils  s'établissent  un  peu  partout  en  Vieille-Serbie  ;  le 
Gouvernement  d'Abdul-Hamid  favorisait  naturelle- 
ment cette  immigration  à  moitié  pacifique,  et  les 
Albanais,  non  moins  naturellement,  en  usaient  et 
en  abusaient.  Dans  toute  cette  partie  du  voyage, 

(26) 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


nous  assistons  à  la  lutte  quotidienne  du  Serbe  et  de 
l'Albanais. 

Vers  midi,  le  petit  train  s'arrête  à  la  station  de 
Prichtina.  Le  vice-consul  de  Serbie,  le  seul  consu 
étranger  résidant  en  ce  lieu,  m'attend  très  aimable- 
ment à  la  gare.  La  ville  est  à  une  heure  environ  en 
voiture  ;  nous  traversons  des  terres  en  friche  sur  une 
piste  que  dessine  seul  le  passage  habituel  des  voitures 
et  des  gens  :  sa  largeur  incertaine  n'exclut  pas  des 
bosses  et  des  trous  ;  le  cocher  doit  se  conduire  au 
juger  et  s'écarter  des  trop  mauvais  passages. 

La  plaine  que  je  traverse  est  évidemment  fertile  ; 
c'est  une  belle  terre  noire,  grasse,  qui  produit  parfois 
deux  récoltes  par  an  ;  mais  la  plus  grande  partie 
n^estpas  cultivée  ;  ce  n'est  qu'en  approchant  de  la 
ville  que  le  sol  en  friche  se  fait  rare  ;  je  demande 
l'explication  ;  on  me  répond  :  jusqu'à  présent,  les 
paysans  serbes  craignent  d'aller  labourer  à  plus  d'un 
quart  d'heure  ou  d'une  demi-heure  de  la  ville  ;  ils  ne 
peuvent  porter  le  fusil  ;  ils  redoutent  toujours  une 
attaque  et  ne  veulent  pas  s'aventurer  trop  loin  ;  en 
cas  de  danger,  il  faut  pouvoir  se  réfugier  rapidement 
dans  la  ville. 

Nous  entrons  dans  Prichtina  ;  ici  commence  le 
pays  jusqu'à  présent  fermé  aux  voyageurs  ;  le  Gou- 
vernement turc  y  avait  encore  de  l'autorité,  mais  à 
condition  de  ne  pas  la  faire  trop  sentir.  L'Européen 
en  chapeau  y  est  dévisagé  avec  étonnement  ;  les 

(27) 


V ALBANIE  INCONNUE 


femmes  musulmanes,  malgré  leur  voile  épais,  se 
détournent  sur  mon  passage  ;  au  bazar,  la  contre- 
bande du  tabac  ne  se  cache  pas  ;  dans  les  larges 
récipients  comme  des  cuvettes,  un  tabac  blond, 
coupé  fin,  exhale  une  odeur  légère  et  douce;  on  dirait 
des  copeaux  d'or  mat  ;  la  régie  est  inconnue,  et 
l'Administration  des  tabacs  ottomans  n'ose  pas 
s'aventurer  en  ces  lieux. 

J'ai  la  surprise  de  trouver  ma  chambre  prête  en 
arrivant  chez  le  consul  et  d'y  rencontrer  l'accueil  de 
deux  charmantes  jeunes  femmes,  la  femme  du  con- 
sul et  la  belle-sœur  de  celui-ci  ;  on  ne  sait  pas  le  plai- 
sir du  voyageur  quand  il  trouve  une  table  agréable- 
ment servie  et  une  chambre  propre,  après  quelques 
jours  passés  dans  le  pays  à  la  fortune  des  rencontres  ; 
ici,  le  plaisir  se  double  de  la  façon  dont  il  est  donné. 

Je  demande  à  mes  hôtes  quelle  peut  être  leur  vie 
dans  ce  grand  village  de  pauvres  Serbes  et  d'Alba- 
nais divisés,  hostiles,  toujours  prêts  au  coupdemain. 
Le  consul  est  ici  en  pays  de  mission  ;  il  est  à  tout 
instant  sur  la  brèche,  tantôt  sur  la  défensive,  tantôt 
sur  l'offensive,  et  sa  situation  n'est  pas  sans  danger  ; 
un  Albanais  fanatique  a  tôt  fait  d'abattre  son  homme. 
La  femme  et  la  belle-sœur  du  consul  occupent  leur 
temps  comme  elles  peuvent  :  elles  lisent,  brodent, 
font  de  la  cuisine,  vont  chez  les  Serbes  et  visitent 
même  quelques  musulmanes.  Quelques-unes  de 
celles-ci,  qui  habitent  très  près  de  leur  demeure,  sont 
leurs  amies  ;  les  Serbes  leur  demandent  parfois  : 


(28) 


PRICHTINA.  —  FEMMES   SERBES  DEVANT   LEUR  MAISON. 


PRICHTINA.  —  FEMMES   MUSULMANES   DANS   LA   RUE. 


L'Albanie  inconnue. 


PI.  3,  Page  28. 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


«  Pourquoi  ne  voulez-vous  pas  voir  les  hommes  ?  » 
La  réponse  est  toujours  la  même  :  «  Cela  nous  serait 
très  indifférent,  mais  c'est  défendu  ;  c'est  défendu 
et,  si  nous  transgressons   cette  défense,  nous  crai- 
gnons la    vengeance  de   Dieu  sur  nos   enfants.    » 
Aussitôt  nubiles,  les  femmes   se  voilent,  et  ici  avec 
une   extrême  rigueur;  cette  sévérité  s'atténue  un 
peu  dans  la  campagne,  fort  peu  du  reste  ;  mais,  en 
ville,  c'est-à-dire  dans  ce  grand  village,  une  femme 
qui  laisserait  deviner  sa  figure  ou  son  corps  occa- 
sionnerait un   scandale    épouvantable.   Le  musul- 
man de  l'intérieur  est  dominé  par  deux  sentiments 
à  l'égard  de  sa  femme  :  il  en  est  férocement  jaloux 
et  il  la  méprise  comme  un  être  inférieur  ;  il  n'a  pas 
de  considération  pour  elle  ;  il  lui  fait  faire  les  travaux 
pénibles  de  la  maison  et  des  champs  ;  c'est  une 
domestique  ;  mais,  en  même  temps,  il  a  peur  que 
cette  chose  ne  demeure  pas  pleinement  à  lui,  et  il  la 
met  à  l'abri  de  tous  les  regards  ;  la  séquestration 
est  le    moyen    commode    d'assurer  la  domination 
absolue  du  musulman  des  classes  populaires  sur  sa 
femme. 

Non  loin  de  Prichtina,  à  une  heure  en  voiture, 
s'élève  le  vieux  monastère  serbe  de  Gradtchanitza. 
L'église  est  une  des  merveilles  de  l'art  serbe  ancien 
et  la  plus  vieille  de  toute  la  région  après  Detchani  ; 
je  suis  loin  de  penser,  chemin  faisant,  que,  peu  de 
temps  après  mon  passage,  on  célébrera  ici  même  en 
grande  pompe,  en  octobre  1912,  la  reconquête  serbe, 

(29) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


comme  dans  le  plus   illustre  sanctuaire  historique 
de  Vieille-Serbie. 

Accompagnés  de  cawas  du  consulat,  nous  allons 
le  visiter  ;  au  lieu  de  prendre  la  voie  droite,  nous 
dessinons  des  s  sur  la  plaine  ;  sur  ma  demande,  on 
m'explique  que  ces  huttes,  que  j'aperçois  à  1  kilo- 
mètre environ,  sont  un  village  d'Albanais;  il  convient 
de  l'éviter;  passera  côtéserait  dangereux  et  pourrait 
sembler  une  provocation  ;  sur  la  piste  que  nous 
suivons,  nous  en  croisons  quelques-uns  isolés  ;  tous 
ont  leurs  fusils  et  leurs  armes  ;  quand  ils  appro- 
chent, la  conversation  s'arrête,  on  s'observe  et  on 
passe.  Cette  vie  campagnarde  est  presque  une  vie  de 
camp,  en  tout  cas  une  existence  sur  le  qui-vive  et 
toujours  en  alerte  ;  au  loin,  je  vois  un  village  ;  il  est 
entouré  de  fortifications  rudimentaires,  mais  cepen- 
dant soigneusement  clos;  dans  un  cercle  de  plusieurs 
centaines  de  mètres  autour  du  village,  les  terres 
sont  cultivées  ;  puis  la  culture  s'arrête  ;  le  sol  reste 
en  friche  ;  un  peu  plus  loin  la  terre  recommence 
à  être  cultivée  ;  voici,  en  effet,  un  autre  village, 
serbe,  celui-là,  et  également  fortifié.  Nous  appro- 
chons de  l'abbaye  ;  tout  autour,  une  large  zone  en 
friche,  sorte  de  zone  neutre,  la  sépare  des  villages 
lointains  ;  puis  une  clôture  de  bois  avec  fossé  lui 
sert  de  fortification  ;  à  l'entrée,  des  gens  de  l'abbaye, 
toujours  aux  aguets,  nous  annoncent,  et  voici  l'ar- 
chimandrite Miron  Gyorgyevics  qui  s'avance. 

C'est  un  homme  majestueux  dans  sa  grande  robe 


(30) 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


noire,  sur  laquelle  pend  une  large  croix  d'argent  ; 
le  front  découvert,  la  coiffure  de  pope  posée  sur  des 
cheveux  longs,  la  barbe  grise  étalée,  la  figure  belle  et 
tranquille,  il  a  de  l'allure  et  contraste  singulièrement 
avec  trois  moines  qu'on  va  chercher  pour  me  faire 
honneur  ;  ceux-là  manquent  de  tenue  autant  qu'on 
peut  le  souhaiter  :  l'un  jeune,  l'autre  vieux,  le  troi- 
sième entre  deux  âges,  ils  ont  la  tenue  de  pauvres 
ères  et  semblent  effarés  de  ce  qui  leur  arrive. 

Le  couvent  est  un  peu  délabré  ;  les  moines  y  sont 
une  dizaine;  l'ordre  et  la  règle  ne  s'y  sentent  guère; 
l'archimandrite  m'offre  quelque  alcool  et  des  ciga- 
rettes, puis  il  me  fait  visiter  son  église.  Celle-ci  est 
vraiment  très  curieuse,  et  son  architecture  la  classe 
parmiles  plus  antiques.  La  tradition  veutqu'aucune, 
si  ce  n'est  Detchani,  que  je  visiterai  plus  tard,  ne  lui 
cède  en  ancienneté  dans  tout  le  pays.  Mais  l'inté- 
rieur est  misérable  ;  il  donne  une  impression  étrange 
de  solitude  et  d'inhabité  ;  il  y  a  des  intérieurs  de 
sanctuaires  qui  ont  une  vie  ;  ici  c'est  la  mort  ;  de 
très  vieilles  fresques  s'y  devinent,  mais  il  y  fait  une 
telle  obscurité  qu'il  faudrait  un  éclairage  et  des 
échelles  pour  les  bien  voir. 

Ces  couvents  sont  bien  moins  des  demeures  de 
prière  que  des  lieux  de  retraite,  de  refuge  et  de 
secours  ;  ils  sont  généralement  situés  dans  des  sites 
pittoresques,  près  d'eaux  claires  et  de  bois  touffus  ; 
pendant  les  jours  de  chaleur,  on  y  va  comme  nous 
à  la  mer  ou  à  la  montagne  ;  c'est  le  lieu  de  repos. 


(31) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


Quand  le  pays  traverse  des  heures  critiques,  quand 
on  se  défend  et  arme  des  bandes  contre  les  Albanais, 
c'est  dans  les  monastères  que  ces  bandes  trouvent  le 
secours,  l'argent,  l'asile  et  la  retraite  ;  le  couvent  est 
le  sanctuaire  de  la  nationalité,  et  le  dehors  religieux 
est  un  manteau  qui  voile  l'action  politique;  d'ailleurs 
la  plupart  reçoivent  des  subventions,  les  Serbes  du 
Gouvernement  serbe,  les  Bulgares  du  Gouvernement 
bulgare,  les  Grecs  du  Gouvernement  grec,  et  même 
Detchani,  dit-on,  du  Gouvernement  russe. 

Ici,  malgré  la  chaleur  d'août,  les  bois  proches 
entretiennent  une  agréable  fraîcheur  ;  le  petit  peuple 
des  cultivateurs  et  domestiques  du  couvent  va  et 
vient;  c'est  le  moment  des  récoltes  ;  là-bas  un  cheval 
bat  le  blé,  en  tournant  en  rond  et  en  piétinant  les 
épis  murs  ;  ici,  on  rentre  des  fourrages  ;  mais  voici 
les  premiers  bestiaux  qui  reviennent.  Il  se  fait  tard  ; 
il  faut  regagner  Prichtina. 

Au  retour,  on  me  montre  la  métropole  ;  c'est  en 
effet  à  Prichtina  que  se  trouve  la  résidence  du  métro- 
politain serbe.  L'ancien  patriarche  demeurait  à 
Ipek  ;  la  métropole  a  eu  ensuite  son  siège  à  Prizrend  ; 
mais,  devant  l'invasion  albanaise,  on  l'a  transportée 
au  cœur  de  la  Vieille-Serbie,  à  Prichtina,  le  mé- 
tropolite gardant  cependant  toujours  le  titre  de 
Prizrend. 

A  Uskub,  les  Serbes  ont  aussi  leur  évê  que,  et  ils 
réclament  la  possession  de  deux  autres  sièges,  celui 
de  Velès  ou  Kuprulu,  aujourd'hui  occupé  par  un 


(32) 


PRICHTINA.    LE    MARCHE    AUX    FRUITS. 


PRICIITINA.    UN    CARREFOUR. 


L'AI lianu-  incoiiniii'. 


PI.  4.  Page  32. 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


Bulgare,  et  celui  de  Dibra,  détenu  actuellement  par 
un  orthodoxe  grec. 

Mais  les  Serbes  avaient  déjà  assez  à  faire  pour 
se  maintenir  sur  leurs  positions,  et  Prichtina  était 
leur  dernière  redoute.  C'est  là  seulement  qu'ils  ont 
obtenu  sans  conteste  un  siège  de  député  ;  celui  de 
Kalkandlem,  qu'ils  possèdent  aussi,  est  le  paiement 
d'une  entente  entre  eux  et  les  Albanais  de  cette 
région  contre  les  Bulgares  :  les  Albanais  ont  soutenu 
les  Serbes  à  Kalkandlem  et  les  Serbes  ont  voté 
à  Tachlitza,  dans  le  vilayet  de  Monastir,  pour  un 
officier  albanais,  Vasfî  bey,  contre  un  Bulgare.  Sans 
doute,  il  convient  d'être  prudent  sur  les  indications 
que  donnaient  les  élections  :  on  sait  que,  si  le  droit  de 
suffrage  était  reconnu  à  tout  individu  âgé  de  vingt- 
cinq  ans,  il  ne  s'exerçait  qu'à  deux  degrés  ;  dès  lors, 
sur  les  délégués  élus  par  le  peuple,  le  Gouverne- 
ment et  le  Comité  jeune-turc  pouvaient  exercer  une 
action  d'autant  plus  efficace  qu'elle  était  plus  limitée. 
Toutefois,  la  Porte,  qui  ne  redoutait  pas  beaucoup 
les  Serbes,  ne  leur  était  pas  violemment  hostile 
et,  à  leur  égard,  le  résultat  des  élections  approchait 
de  la  vérité. 

Nous  traversons  les  ruelles  de  Prichtina  ;  nous 
croisons  des  musulmanes  à  la. robe  et  au  voile  noirs, 
portant  parfois  un  petit  enfant  tout  en  blanc  ;  elles 
vont  respirer  l'air  rafraîchi  par  l'approche  de  la  nuit 
prochaine  ;  en  me  voyant  arriver,  elles  s'écartent  et 
penchent  leur  ombrelle  noire  pour  que  je  ne  puisse 

(33) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


rien  distinguer  d'elles.  Sur  les  cailloux  pointus  des 
rues,  nous  marchons  aussi  vite  que  possible,  pour 
fuir  la  chaleur  de  ces  murs  blancs  percés  de  minus- 
cules fenêtres  ;  au  coin  d'une  rue,  on  me  montre  la 
voiture  de  luxe  du  pays,  celle  qu'emploient  les  riches 
pour  transporter  leur  maisonnée  ;  on  y  est  assis  à  la 
turque  sur  des  planches  recouvertes  de  tapis  ;  un 
châssis  fermé,  percé  dedeuxlarges  échancrures,  sert 
à  donner  de  l'air  et  à  permettre  de  prendre  place  à 
l'intérieur  ;  des  ressorts  font  tout  le  prix  de  ce  char 
que  traînent  deux  chevaux. 

Du  bazar  nous  passons  au  marché  aux  odeurs 
multiples  :  la  lumière  tout  à  tour  y  éclate  ou  est 
cachée  par  des  planches  mal  jointes  ;  au  marché  aux 
fruits,  un  mauvais  hangar  couvert  ici  de  tuile,  là 
de  chaume,  là  de  bois,  court  autour  d'une  place 
quadrangulaire  ;  marchands  agenouillés  ou  assis  à 
la  turque,  coiffés  du  fez  rouge  ou  de  la  coiffe  blanche, 
des  Albanais  restent  immobiles  derrière  leur  tas  de 
fruits,  étalés  à  même  le  sol  ;  ce  sont  des  pommes 
surtout,  des  melons  et  des  pastèques,  que  l'on  offre 
pour  quelques  sous  ;  bruni  sous  le  soleil,  attendant 
sans  impatience  l'acheteur,  s'il  doit  venir,  ne  marr 
quant  nul  empressement  à  lui  vendre,  le  marchand 
passe  son  temps,  qui  ne  compte  pas,  à  regarder  son 
tas  de  pommes,  à  échanger  quelques  mots  avec  les 
voisins  et  passants  et  à  attendre  que  l'on  ferme  le 
marché  pour  pouvoir  dormir. 

Je  croise  une  femme  serbe  avec  sa  petite  fille,  à 


(34) 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


l'entrée  de  la  porte  de  leur  pauvre  jardin  enfermé 
dans  ses  murs  en  terre  battue.  La  mère  est  assez 
jolie,  si  je  la  compare  à  toutes  celles  que  j'ai  vues  ici  : 
le  visage  fin,  les  cheveux  plats  séparés  par  une  raie 
et  nattés,  une  coiffe  blanche  sur  le  haut  de  la  tête,  la 
blouse  de  linge  brodé,  un  grand  tablier  blanc  qui 
l'enserre,  le  jupon  à  rayures  de  couleur  formant 
pantalon  et  resserré  à  la  cheville,  les  pieds  nus  dans 
des  sandales,  elle  n'a  pas  mauvaise  allure  dans  ce 
costume  de  travail.  Elle  se  laisse  photographier 
gentiment  sans  grimace  et  s'étonne  que  ce  soit  déjà 
fait. 

Par  la  chaussée  inégale  nous  regagnons  le  con- 
sulat et  nous  nous  installons  sur  le  balcon  ;  c'est 
l'heure  où,  par  la  grande  rue  de  Prichtina,  passent 
gens  et  bêtes  de  retour  du  travail  ;  les  chèvres  ren- 
trent les  premières  ;  puis  les  troupeaux  de  moutons 
sont  poussés  et  harcelés  par  chiens  et  petits  pâtres  ; 
enfin,  lourdement,  les  buffles  regagnent  l'étable  ; 
avec  et  après  ce  défilé,  les  paysans  reviennent,  por- 
tant leurs  outils  ;  tout  est  mis,  chaque  soir,  à  l'abri 
des  fortifications  du  village  ;  pendant  ce  temps,  le 
soir  tombe  ;  au  consulat  et  devant  le  han,  des  lan- 
ternes brillent  ;  les  derniers  passants  se  hâtent  ;  les 
portes  du  village  et  les  maisons  se  ferment  ;  c'est  la 
nuit  ;  maintenant,  rien  ne  bouge,  personnen'oseplus 
sortir  ;  la  ville  est  comme  endormie  ;  la  lune  se  lève 
et  éclaire  de  sa  lumière  astrale  le  minaret  qui, 
au  bout  de  la  rue,  jette  sa  pointe  blanche. 


(35) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


C'est  tout  près  de  Prichtina  que  s'est  joué  le  sort 
de  l'empire  serbe  de  Douchan  ;  c'est  là  qu'il  a  péri, 
écrasé  sous  les  coups  des  Turcs,  conduits  par  le 
sultan  Mourad,  le  victorieux.  De  Prichtina  on  y 
peut  aller  en  une  heure  environ  et  de  là  regagner  la 
gare  en  le  même  temps  ;  le  terrain  est  un  peu  mou- 
vementé ;  de-ci,  de-là,  on  devine  comme  des  tertres  ; 
le  sol  n'y  est  pas  cultivé,  et  mon  voiturier  prétend 
que  des  soldats  y  ont  été  enfouis  jadis  ;  sur  le  faîte 
d'un  des  plis  de  terrain,  d'où  l'on  domine  tout  le 
pays,  on  a  placé  un  mausolée  et  plusieurs  tombes  : 
ici  côte  à  côte  ont  été  enterrés  les  deux  porte-drapeau 
des  deux  armées,  victimes  de  leur  vaillance  à  une 
large  pierre  tombale  surmontée  de  deux  colonnes 
inégales  signale  le  sépulcre  de  Rifaat  Pacha,  le 
grand  vizir  du  sultan  Mourad  ;  quant  à  celui-ci,  on 
lai  a  élevé  un  monument;  c'est  un  bâtiment  carré 
surmonté  d'une  coupole  et  précédé  d'un  portique  ;  à 
l'intérieur,  tout  est  nu  ;  une  enveloppe  de  bois  cache 
le  tombeau  et  un  simple  linge  brodé  est  étendu  sur 
une  partie  du  bois.  Le  vieux  Turc  qui  garde  le  tom- 
beau et  nous  a  fait  entrer  paraît  peu  satisfait  de 
faire  visiter  ses  reliques  à  un  chrétien  curieux,  et,  s'il 
accepte  un  léger  bachisch,  c'est  d'un  air  mal  content 
qu'il  bredouille  quelques  mots  de  remerciement. 
Ainsi,  pour  consacrer  leur  triomphe  et  le  rappeler, 
les  Turcs  ont  voulu  ensevelir  sur  le  lieu  même  la 
dépouille    de    Mourad    le    victorieux    et    de    son 


(36) 


D'USKUB  A  PRICHTINA 


grand-vizir  ;  les  corps  de  ceux-ci  ont,  en  quelque 
sorte,  pris  possession  de  la  terre  qu'ils  ont  con- 
quise. 

RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

D'Uskub  à  Prichtina,  un  train  par  jour  fait  le  trajet  en  une 
matinée  (de  sept  heures  du  matin  à  midi).  La  ville  est  à  plus 
d'une  heure  en  voiture  de  la  gare.  Le  han  est  inhabitable.  En 
une  journée  on  peut  se  faire  conduire  à  l'abbaye  serbe  de 
Gradchanitza  (deux  heures  de  voiture)  et  au  tombeau  du  sultan 
Mourad. 


CHAPITRE    III 

MITROVITZA 

Les  villes  de  la  plaine  de  Kossovo  et  de  Diakova.  —  Le  han 
une  visite  à  Djavid  Pacha  ;  les  diverses  races  et  la  posses- 
sion de  la  terre  ;  les  consulats  étrangers. 

Dans  la  région  de  Kossovo  et  de  Diakovo,  les 
principales  villes  se  sont  bâties  au  pourtour 
de  la  plaine,  à  la  sortie  des  vallées  ;  leurs  dernières 
maisons  escaladent  les  premiers  contreforts  de  la 
montagne  ou  sont  construites  au  débouché  du  défilé 
que  les  fleuves  se  frayent  dans  le  massif  calcaire. 
Ipek,  par  exemple,  est  placé  à  l'endroit  où  la  Bis- 
trica  sort  de  la  montagne,  Diakovo  au  pied  des 
monts  de  Diakovo  et  au  confluent  d'une  multitude 
de  rivières,  Prizrend  à  la  sortie  de  la  vallée  de  la 
Bistrica  de  Prizrend  et  non  loin  du  défilé  du  Drin. 
Il  en  est  de  même  pour  Mitrovitza  :  ses  casernes, 
qu'on  aperçoit  de  loin  dans  leur  blancheur,  couron- 
nent les  derniers  contreforts  du  massif  du  sandjack 
de  Novi-Bazar  ;  la  ville  s'étend  à  leur  pied  le  long 
du  cours  de  l'Ibar,  que  traverse  seulement  un  mé- 
chant pont  de  bois  ;  elle  semble  surveiller  l'entrée 
de  la  vallée,  par  où  les  Turcs  craignaient  toujours  de 
voir  sortir  les  régiments  autrichiens,  naguère  cam- 

(38) 


MITROVITZA 


pés  dans  le  sandjak.  De  Sarajevo  à  l'Archipel,  la 
nature  a  édifié  une  série  d'étages  ;  celui  de  la  plaine 
de  Kossovo  est  intermédiaire  entre  la  Bosnie  et  la 
plaine  d'Uskub;  de  l'un  à  l'autre,  onpeut  descendre 
sans  trop  de  difficultés.  Le  sandjak  de  Novi-Bazar 
est  une  des  marches  de  cet  escalier,  et  l'accès  de 
la  suivante  est  commandé  par  Mitrovitza. 

En  arrivant  à  Mitrovitza,  mon  premier  soin  est 
de  rendre  visite  au  consul  de  Russie,  à  qui  j'ai  été 
annoncé  ;  il  est  malheureusement  absent,  et  per- 
sonne ne  le  remplace  ;  je  fais  donc  connaissance 
avec  un  des  «  han  »  de  la  ville.  Je  le  dis  sans  hési- 
ter, ces  nuits  passées  au  han  sont  le  supplice 
du  voyageur  ;  mieux  vaut  mille  fois  emporter  une 
tente  et  coucher  à  la  belle  étoile  ;  la  malpropreté 
de  l'entrée  et  de  la  cour  est  innommable  ;  les  eaux 
ménagères  sont  jetées  au  petit  bonheur  ;  un  esca- 
lier de  fortune  conduit  aux  chambres  qui  s'ouvrent 
toutes  sur  la  cour  intérieure  ;  dans  chaque  pièce, 
plusieurs  couchettes  montrent  leur  drap  taché, 
où  la  vermine  écrasée  laisse  voir  sa  trace  ;  le  plan- 
cher mal  joint  et  jamais  lavé  est  protégé  par  un 
enduit  de  crasse  contre  l'eau  de  toilette  que  l'on 
jette  à  même  dans  le  corridor  ;  les  murs  blanchis 
à  la  chaux  sont  le  domicile  des  parasites  les  plus 
variés  ;  un  bout  de  chandelle  posé  contre  l'appui 
d'une  fenêtre  sert  d'éclairage  ;  une  chaise  est  tout 
l'ameublement  ;  les  vitres  opaques  de  malpro- 
preté sont  consolidées  par  des  papiers  graisseux  ; 

m 


V ALBANIE  INCONNUE 


au  premier  coup  d'œil,  il  vous  vient  l'envie  de  fuir. 
Hélas  !  il  faut  rester.  Au  matin,  le  domestique  du 
han  entre  et  apporte  un  plat  de  cuivre,  en  tenant 
sur  le  bras  un  linge  et  de  son  autre  main  une 
aiguière  ;  il  se  propose  de  me  verser  un  peu  d'eau 
sur  les  mains  ;  avec  mes  mains  mouillées,  j'humec- 
terai mon  visage  ;  j'essuierai  figure  et  mains  avec 
le  linge,  et  chacun  à  tour  de  rôle  fera  ainsi  sa  toi- 
lette plus  que  sommaire  ;  j'ai  toutes  les  peines  du 
monde  à  obtenir  qu'on  me  laisse  et  l'aiguière  pleine 
d'eau,  et  le  plat  de  cuivre,  et  un  linge  approxima- 
tivement lavé  ;  mes  exigences  remplissent  d'éton- 
nement  valet  et  gens,  qui  se  complaisent  dans  l'in- 
fecte pourriture  où  croupit  la  multitude  des  Turcs. 
Je  commence  ma  tournée  de  ville  par  une  visite 
au  kaimakan  ou  sous-préfet,  Haïdar  bey  Lekitch, 
qui  était  déjà  informé  de  mes  projets  ;  je  lui 
demande  mon  escorte  pour  le  lendemain  ;  il  me  la 
promet,  et  je  prends  aussitôt  congé  de  lui  pour  aller 
voir  le  personnage  turc  le  plus  intéressant  de  Mitro- 
vitza,  Djavid  Pacha  ;  sur  la  colline,  auprès  des 
casernes,  un  bâtiment  neuf  et  encore  propre  abrite 
le  quartier  général  de  sa  division  ;  de  son  cabinet 
de  travail,  meublé  à  l'occidental,  on  domine  la  ville 
blanche  et  verte,  divisée  par  les  eaux  serpentant  de 
l'Ibar  ;  le  soleil  éclaire  la  pièce  et  met  une  flamme 
aux  yeux  gris  étrangement  brillants  de  Djavid 
Pacha.  Il  me  raconte  la  campagne  qu'il  vient  de 
poursuivre  contre  les  Albanais  ;  il  avait  emmené 


(40) 


tnr 


KOSSOVO-POLE.     LE     TOMBEAU     DU     SULTAN     MOURAD 

ET    LA    TOMBE    DU    GRAND    VIZIR    RIFAAT    PACHA 


MITROVITZA.    BATAILLE    D'INDIGÈNES. 


L'Albauie  inconnut 


'I.  ."i,   Pa^'i'  40. 


MITROVITZA 


avec  lui  1 400  hommes  et  trois  batteries  ;  avec  cette 
petite  troupe,  il  a  parcouru  la  plaine  de  Diakovo 
et  la  région  d'Ipek,  brûlé  les  koulé  des  chefs,  —  ces 
sortes  de  châteaux-forts  aux  murs  de  60  à  80  centi- 
mètres d'épaisseur  et  ne  prenant  jour  que  par  de 
minuscules  fenêtres  et  des  meurtrières  ;  il  a  laissé 
des  postes  de  côté  et  d'autre,  et  son  nom  est  devenu 
la  terreur  des  Albanais  ;  son  action  contraste 
singulièrement  avec  le  laisser-faire  antérieur,  et 
Djavid  Pacha  sait  bien  que  ce  n'est  qu'un  essai. 
Les  koulé  vont  se  reconstruire,  les  Albanais  se 
grouper,  et  il  faudra  recommencer  :  mais  Djavid 
Pacha  y  compte,  si  la  situation  extérieure  de  la 
Turquie  lui  en  laisse  le  loisir  ;  et,  jeune,  vif,  l'allure 
guerrière,  l'éclair  de  joie  aux  yeux,  il  conclut  : 
«  Partez  vite,  car  je  compte  faire  encore  une  petite 
visite  à  MM.  les  Albanais,  sans  doute  cet  au- 
tomne. » 

Au  bazar  et  au  marché,  je  fais, pour  la  route,  des 
achats  de  linge,  de  boîtes  de  conserves,  de  melons 
et  pastèques,  de  pains,  etc.,  sans  oublier  la  poudre 
insecticide,  bien  insuffisante,  hélas!  Le  propriétaire 
du  han  me  fait  cuire  des  poulets  étiques  ;  dans  des 
sacs  que  mon  drogman  confectionne,  nous  enfouis- 
sons le  tout,  prêt  à  être  chargé  le  lendemain. 

Le  marché  est  très  animé,  et  le  soir  les  ruelles 
sont  pleines  d'une  foule  disparate  au  possible  :  les 
Serbes  et  les  Turcs  y  coudoient  les  Albanais  ;  les  Bos- 
niaques musulmans,  fuyant  la  Bosnie  autrichienne, 


(41) 


V ALBANIE  INCONNUE 


y  trouvent  un  refuge,  en  attendant  que  le  Gou- 
vernement les  installe  sur  des  terres  voisines, 
aux  alentours,  en  effet,  le  pays  est  cultivé  aujour- 
d'hui par  les  races  les  plus  diverses  ;  le  vieux  fonds 
de  paysans  serbes  subsiste,  et  ceux-ci  servent  gé- 
néralement de  fermiers  ou  de  métayers  à  des  beys 
ou  à  de  grands  propriétaires  turcs  ;  à  Mitrovitza, 
le  plus  grand  propriétaire  est  un  Turc,  Fuad  Pacha, 
si  je  ne  me  trompe  ;  la  récolte  se  divise  entre  lui  et 
ses  métayers,  à  ce  qu'on  me  dit,  sur  la  base  d'un 
tiers  à  son  profit  et  de  deux  tiers  au  bénéfice  des 
paysans.  A  côté  de  ces  grandes  propriétés  et  des 
villages  de  fermiers,  se  trouvent  aussi  beaucoup  de 
petites  propriétés  ;  ce  sont  tantôt  les  domaines  de 
cultivateurs  albanais  indépendants  qui,  descendus 
de  la  montagne,  les  ont  acquis  ou  pris  et  les  tra- 
vaillent pour  leur  propre  compte,  tantôt  des  villages 
de  musulmans  bosniaques,  que  l'on  a  installés  sur 
des  terres  en  friche.  Dans  cette  partie  de  la  Vieille- 
Serbie,  le  chrétien  serbe  était  ainsi,  à  la  veille  des 
victoires  serbes,  refoulé  de  deux  côtés  par  l'Alba- 
nais au  Sud  et  le  Bosniaque  à  l'Ouest. 

L'élément  étranger  est  aussi  représenté  à  Mitro- 
vitza et,  notamment,  par  les  deux  consulats  de 
Russie  et  d'Autriche,  les  seuls  qui  y  aient  leur  rési- 
dence. Le  consulat  autrichien,  où  je  dîne  le  soir, 
est  une  demeure  confortable,  sans  doute  la  plus  élé- 
gante du  pays  et  le  meilleur  centre  d'information. 
Le  Consul  est  alors  M.  Rudnay.  Le  Gouvernement 


(42) 


MITROVITZA 


de  Vienne  place  dans  ces  postes  d'observation  ses 
meilleurs  agents,  et  il  ne  lésine  pas  sur  la  dépense  : 
la  politique  des  informateurs  balkaniques  a  tou- 
jours été  en  honneur  au  Ballplatz,  et  on  ne  saurait 
lui  en  faire  un  reproche.  Le  poste  peut  n'être  pas 
sans  danger.  On  se  rappelle  qu'il  y  a  quelques 
années  un  musulman  fanatique,  outré  de  l'établis- 
sement d'un  étranger  à  Mitrovitza,  étendit  raide 
mort  le  consul  de  Russie. 

RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

Mitrovitza  est  à  une  heure  et  demie  de  chemin  de  fer  de 
Prichtina.  C'est  un  centre  de  passagers,  qui  contient  de  nom- 
breux «  han  »  ;  ils  sont  d'une  malpropreté  effroyable  ;  le  marché 
est  assez  bien  approvisionné.  On  loue  ici  des  voitures  jusqu'à 
Prizrend  ;  on  peut  en  avoir  pour  15  medjidié  environ  (le  medjidié 
égale  4  fr.  50)  par  voiture.  Une  promenade  du  côté  des  montagnes 
du  sandjack  permet  de  voir  la  ville  et  le  pays. 


CHAPITRE    IV 

DE  MITROVITZA  A  IPEK 

La  route  de  Mitrovitza  à  Ipek  ;  une  alerte  ;  le  han  de  Rud- 
nik  ;  les  premières  tours.  —  Ipek;  le  mutessarifî ;  le  gou- 
vernement et  les  Serbes.  —  Le  monastère  de  Saint-Sava. 
—  Les  beys.  —  Chez  Zenel  bey.  —  Les  notables  albanais. 

Quitter  Mitrovitza,  c'est  déjà  s'enfoncer  en  terre 
inconnue.  Sous  l'ancien  régime,  les  voyageurs 
d'Europe  n'allaient  pas  au  delà  et  ne  pouvaient 
pénétrer  à  Ipek  ;  à  Mitrovitza,  on  ne  donne,  sur  la 
route,  que  des  renseignements  assez  incertains,  sur- 
tout quand  on  veut,  comme  moi,  pousser  jusqu'à 
Diakovo  et  Prizrend.  Par  précaution,  je  conclus  un 
contrat  avec  un  voiturier,  qui  promet  de  me  mener 
en  quatre  jours  au  plus  jusqu'à  Prizrend  ;  après 
maints  pourparlers  entre  mon  drogman  et  lui,  on 
tombe  d'accord  sur  le  prix  de  14  medjidié, 
environ  60  francs,  qui  pour  le  pays  représentent 
une  valeur  d'achat  deux  ou  trois  fois  plus  grande 
qu'en  Occident.  A  cinq  heures  du  matin,  mes  sou- 
varys  ou  gendarmes  à  cheval  qui  me  serviront 
d'escorte  sont  à  la  porte  du  han  ;  on  attend  la  voi- 
ture, qui  arrive  enfin.  Qui  dira  l'histoire  de  cette 
voiture  ?  Elle  a  peut-être  eu,  il  y  a  cinquante  ou 

(44) 


u  V 


DE   MITROVITZA  A   IPEK.  DES  ALBANAIS   BATTANT   LE  BLÉ. 


DE  MITROVITZA  A  IPEK.  MON  ESCORTE  D'ARRIÈRE. 


'Albanie  inconnu* 


PI.  6,  Page  44. 


DE  MITROVITZA  A  IPEK 


soixante  ans,  ses  heures  de  gloire  à  Paris  ou  à 
Vienne  ;  c'est  aujourd'hui  une  méchante  Victoria, 
de  formes  archaïques,  usée,  râpée,  rapiécée  et 
lamentable  ;  encore  suis-je  fort  heureux  d'en 
trouver  une  telle  ;  c'est  pour  le  pays  d'un  luxe  peu 
commun.  Je  rencontrerai  sur  mon  chemin  les  voi- 
tures du  pays  ;  elles  sont  toutes  du  modèle  que  j'ai 
indiqué  :  une  planche  posée  presque  sans  ressorts 
sur  le  cadre  de  la  voiture;  sur  la  planche,  un  châssis 
percé  des  deux  côtés  en  son  milieu.  Chacun  s'assoit 
à  la  turque  sur  la  planche,  et  je  vois  des  voitures 
où  six  ou  huit  voyageurs  sont  resserrés  en  un 
espace  où  ils  peuvent  à  peine  respirer.  Nous  partons 
en  retard  vers  six  heures  du  matin  ;  une  partie 
de  mes  souvarys  prennent  les  devants,  carabine  sur 
l'épaule  ;  le  reste  de  mon  escorte  passe  derrière  ma 
voiture  ;  pendant  trois  ou  quatre  heures,  la  route 
est  assez  jolie  ;  on  suit  la  rivière  l'Ibar,  à  travers 
des  gorges,  de  faible  hauteur,  mais  vertes  et 
fraîches  ;  puis  on  s'en  écarte  pour  traverser  un  dos 
de  pays  ;  on  monte  un  peu  ;  des  arbres  assez  nom- 
breux, notamment  des  pins,  se  rencontrent  en  bos- 
quet ;  parfois  de  larges  châtaigniers  donnent  une 
ombre  propice  ;  nous  sommes  en  cours  de  route 
rejoints  par  la  poste  :  c'est  un  jeune  Albanais  monté 
sur  un  fort  cheval,  des  deux  côtés  duquel  pendent 
de  gros  ballots  ;  ce  sont  les  lettres  pour  tout  le 
pays  ;  un  seul  gendarme  l'escorte,  et  il  est  enchanté 
de   se  joindre  à  nous,  car  MM.   les  brigands  ne 

(45) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


dédaignent  pas  d'arrêter  les  gens  porteurs  de 
lettres,  qui  contiennent  parfois  des  billets.  Son 
arrivée  est  le  signal  d'une  petite  fantasia  ;  mes 
souvarys  chargent  leurs  armes  à  blanc,  lancent 
leurs  chevaux  au  galop  et  tirent  en  l'air  ;  les  coups 
partent,  leur  visage  placide  se  réveille,  c'est  une 
partie  de  fête. 

Au  bout  de  deux  ou  trois  heures,  une  petite  alerte 
se  produit  ;  tandis  que  nous  montons  à  travers  des 
bois  maigres,  un  coup  de  feu  retentit  au  loin  ;  je 
fais  rectifier  la  marche  de  l'escorte  et  charger  les 
armes  ;  mais  rien  ne  se  décèle  ;  c'est  peut-être 
quelques  Albanais  en  veine  de  facétie. 

Vers  dix  heures,  nous  avons  franchi  les  petites 
collines  et  le  dos  de  pays  qui  séparent  la  plaine  de 
Kossovo  de  celle  de  Diakovo  ;  dès  lors  apparaît 
une  région  presque  plate,  avec  peu  d'arbres,  où  une 
broussaille  épineuse  couvre  tout  le  sol  ;  de  très 
rares  maisons  apparaissent,  et  la  halte  de  Rudnik, 
où  l'on  a  coutume  de  s'arrêter  vers  midi,  n'est 
qu'un  han  sordide,  où  la  pluie  et  le  vent  entrent 
à  leur  gré.  Nous  y  prenons  de  l'eau  et  du  café,  et  je 
fais  disposer  dans  une  mansarde  ma  couverture 
sur  la  paille  pour  déjeuner  à  part  des  gens  qui 
se  trouvent  déjà  là.  Nos  maigres  poulets,  nos  pains 
et  nos  pastèques  sont  les  bienvenus,  et  je  me 
demande  ce  qu'on  aurait  pu  nous  fournir  ici. 
D'ailleurs,  nous  sommes  en  Ramadan,  et  mes  sou- 
varys ne  devraient  rien  prendre  avant  le  coucher 


(46 


DE  MITROVITZA  A  IPEK 


du  soleil  ;  je  ne  sais  s'ils  observent  la  loi  du  Pro- 
phète, mais  en  tout  cas  ils  ne  l'enfreignent  que  bien 
peu  ! 

Durant  toute  la  route,  je  suis  frappé  des  diffé- 
rences qui  existent  entre  la  carte  de  l'état-major 
autrichien  et  le  pays.  On  sait  que  la  meilleure  carte 
de  la  Turquie  d'Europe  est  celle  au  200  000  que 
cet  état-major  a  dressée  ;  1  centimètre  de  carte, 
figurant  2  kilomètres,  peut  comporter  tout  le  détail 
de  ce  pays  presque  vide  ;  mais  j'ai  la  surprise  de 
voir  marqués  des  lieux  et  figurer  des  maisons  à  des 
endroits  où  je  ne  trouve  rien  ou  presque  ;  ainsi,  à 
Rudnik,  d'après  la  carte,  je  m'attendais  à  voir  des 
fermes,  plusieurs  maisons  et  plusieurs  hans,  un 
petit  village,  enfin  ;  en  réalité,  il  ne  s'y  trouve 
qu'un  pauvre  hangar,  où  l'on  peut  acheter  de  l'eau, 
du  café  et  du  foin. 

Vers  une  heure,  nous  repartons  ;  nous  descendons 
lentement  vers  le  fond  de  la  plaine  ;  les  broussailles 
deviennent  de  plus  en  plus  hautes  ;  une  poussière 
épaisse  et  d'une  blancheur  extrême  s'élève  de  la 
route,  couvre  tous  ses  à-côtés  et,  sous  le  soleil  tor- 
ride,  rend  le  voyage  pénible  ;  le  pays  paraît  triste 
et  désolé  ;  les  chevaux  sont  exténués  et  leurs  pieds 
heurtent  à  chaque  pas  ;  on  ne  rencontre  presque 
plus  de  verdure  ;  en  arrivant  à  une  rivière  qui  me 
paraît  être  l'Istok  de  la  carte  autrichienne,  hommes 
et  bêtes  font  halte  ;  les  chevaux  vont  et  viennent 
dans  l'eau  pour  boire  et  se  rafraîchir  ;  nous  prenons 

(47) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


un  peu  d'ombre  derrière  des  buissons,  en  attendant 
de  franchir  à  gué  la  rivière  qui  coupe  la  piste  ; 
comme  il  y  a  peu  d'eau,  c'est  besogne  aisée,  et  nous 
continuons  la  route. 

Les  premières  «  tours  »  apparaissent.  La  maison 
du  villageois  albanais  est  caractéristique  :  au  lieu 
d'une  cabane,  c'est  une  forteresse  ;  un  quadrilatère 
de  murs  solides  et  épais,  percés  à  peine  d'une 
fenêtre  et  de  nombreuses  meurtrières,  une  tour 
carrée  s'élevant  à  l'un  des  angles  assez  haut,  du 
sommet  de  laquelle  on  peut  observer  au  loin  :  ainsi 
apparaissent  ces  constructions  originales  d'un 
pays  de  combats  journaliers  et  d'attaques  impré- 
vues. Autour  de  la  «  tour  »,  une  fortification  rudi- 
mentaire  entoure  un  terrain  assez  restreint  ;  celle-ci 
n'est  composée  généralement  que  de  buissons  ou 
de  branchages  serrés  en  muraille  ;  la  vraie  défense 
est  la  «  tour  »  elle-même.  Une  des  premières  que 
nous  rencontrons  présente  l'aspect  d'un  vrai  petit 
château,  encadré  d'arbres,  avec,  au  premier  plan, 
un  cimetière,  c'est-à-dire  des  pierres  taillées  et 
piquées  droit  en  terre,  au  milieu  de  la  broussaille  ; 
beaucoup  sont  tombées  et  gisent  intactes  ou  bri- 
sées ;  nous  rencontrons  ainsi  sur  notre  chemin, 
bordant  la  piste  et  au  pied  des  maisons,  des  champs 
de  pierres  druidiques  ;  les  indigènes  passent  et  les 
vieux  musulmans  y  méditent  sur  la  fatalité. 

Les  «  tours  »  se  font  un  peu  moins  rares  ; 
quelques   paysans  circulent,   dont  deux   ou   trois 


(48) 


^&-  iH  JEEP     ^â                    ^B^  JÊÊk 

^^\TJ^ 

-                                                                     P 

DE     MITROVITZA     A     IPEK.     UNE     MAISON     VILLAGEOISE 

AI  BANAISE. 


DE     MITROVITZA    A    IPEK.    — ■    UNE    HALTE. 


'Albanie  iiiconn 


PI.  7,  Page  48. 


DE  MITROVITZA  A  IPEK 


armés  ;  au  loin,  une  tache  blanche  se  détache  sur  le 
vert  des  montagnes  que  nous  allons  atteindre  ; 
c'est  Ipek  qui  paraît  cachée  au  pied  de  la  chaîne, 
dans  le  creux  qu'y  fait  une  gorge.  Le  soleil  tombe  ; 
il  est  cinq  heures  environ  ;  en  voyant  une  voiture 
à  l'européenne,  les  soldats  d'une  caserne  située 
hors  la  ville  accourent  pour  nous  apercevoir.  Les 
souvarys  reforment  leur  rang.  Nous  entrons  dans 
Ipek  la  mystérieuse. 


Cette  entrée  dans  Ipek  restera  l'un  de  mes  plus 
curieux  souvenirs  de  voyage.  L'eau  qui  dévale  des 
montagnes  traverse  en  ruisseau  ou  en  rivière  toutes 
les  rues  et  ruelles  de  la  ville,  et  des  canaux  détachés 
serpentent  à  travers  les  propriétés  particulières. 
Mais  partout  une  chaussée  reste  à  sec  pour  les  pié- 
tons ;  à  l'entrée  de  la  ville,  du  côté  de  la  route  de 
Mitrovitza,  il  en  est  autrement  ;  c'est  le  lit  même 
du  torrent  qu'emprunte  la  route,  et  le  voyageur 
a  la  surprise  d'entrer  par  la  rivière  ;  elle  est  heureu- 
sement peu  profonde  en  cette  saison,  et  cette  façon 
d'arriver  ne  présente  que  de  l'imprévu. 

Mais  le  hasard  fait  que  j'entre  en  même  temps 
que  deux  voitures  du  pays  ;  je  n'y  prends  pas 
autrement  garde,  si  ce  n'est  pour  les  photographier, 
ayant  aperçu  leurs  ouvertures  hermétiquement 
fermées.  Mais,  à  peine  la  rivière  franchie,  ma  voi- 
ture et  mon  escorte  engagée  dans  l'étroite    ruelle 

(49) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


qui^sert^de  bazar,  je  me  vois  en  butte  à  une  curio- 
sité,"générale.  Il  est  bientôt  six  heures  ;  le  soleil  va 
se  coucher,  et  le  bon  musulman  prendre  sa  nourri- 
ture ;  il  y  a  foule  au  bazar  ;  de  tous  ces  magasins 
hétéroclites,  mille  paires  d'yeux  me  fixent  ;  des 
vieillards,  assis  à  terre,  s'arrêtent  de  fumer  pour 
mieux  voir  ;  Albanais  et  Serbes,  marchands  et  ache- 
teurs viennent  sur  le  pas  de  la  porte  pour  regarder  ; 
les  enfants  hurlent  et,  au  milieu  de  cette  foule,  les 
souvarys  ont  peine  à  faire  place  pour  laisser  passer 
la  voiture.  De  loin,  j'entends  les  conversations  les 
plus  animées;  chacun  dit  son  mot  ;  j'aperçois  les 
gestes  ;  à  mon  passage,  on  reste  immobile  et  on  me 
dévisage  curieusement. 

Mon  costume,  ma  voiture  devaient  attirer  l'atten- 
tion sur  moi,  mais  pas  au  point  où  je  la  vis.  Quelle 
en  était  donc  la  cause?  C'est  un  exemple  typique  des 
bruits  qui  courent  dans  ces  pays  d'Orient  et  sur- 
tout au  bazar,  grande  «  potinière  »  de  ces  petites 
villes.  Donc  on  avait  vu  passer  deux  voitures  closes, 
contenant  des  femmes,  sans  doute  celles  de  quelque 
riche  marchand  ;  la  mienne  suivait  ;  le  doute  n'était 
pas  possible  ;  dans  Ipek  l'inviolée,  dans  la  cité 
albanaise  par  excellence,  venait  d'arriver  un  étran- 
ger, qui  allait  s'y  établir,  comme  consul,  puisqu'il 
amenait  sa  famille  î 

C'est  sous  ces  fâcheux  auspices  que  j'entre  dans 
la  ville  ;  c'est  d'une  colère  née  du  même  motif 
qu'est  sorti  l'assassinat   du   consul    de   Russie   à 


(50) 


DE  MITROVITZA  A  IPEK 


Mitrovitza,  il  y  a  quelques  années.  Mais  Djavid 
Pacha  est  venu  par  là  ;  on  me  dit  qu'il  a  détruit  à 
Ipek  même,  ce  printemps,  dix  koulé  ou  châteaux  forts 
et  une  cinquantaine  aux  environs,  la  plupart  appar- 
tenant à  des  chefs  de  tribus,  à  des  beys  ;  aussi  un 
changement  notable  s'est-il  produit  dans  la  région  : 
il  y  a  seulement  un  an,  le  fait  de  prendre  une  pho- 
tographie mettait  à  quelques  pas  d'ici  un  diplomate 
français  en  sérieux  danger  ;  aujourd'hui,  je  puis  cir- 
culer librement  en  ville  sans  être  inquiété,  quoiqu'il 
soit  toujours  de  prudence  élémentaire  d'être  accom- 
pagné. Il  est  vrai  que  le  gouverneur  d'Ipek  est  un 
homme  énergique,  à  la  poigne  rude,  un  des  meneurs 
du  mouvement  constitutionnel,  venu  ici  parce 
que  Albanais,  pour  pacifier  le  pays. 

Ismaïl  Haky  (ou  Hakky)  bey,  mutessarifï  et 
commandant  d'Ipek  (tel  est  le  nom  porté  en  turc 
sur  sa  carte  de  visite  et  telle  est,  d'après  lui,  la 
transcription  française),  est  un  de  ces  officiers 
d'état-major  instruits  des  choses  d'Occident,  par- 
lant parfaitement  le  français,  connaissant  les  grandes 
villes  européennes,  cultivé  et  intelligent,  ardem- 
ment nationaliste  et  musulman  patriote,  sinon  re- 
ligieux, qui  ont  fait  la  révolution.  J'ai  vécu  deux 
jours  chez  lui,  déjeunant  et  dînant  avec  lui,  assis- 
tant à  la  réception  des  gens  qui  défilaient  à  son 
bureau,  couchant  à  la  caserne  qui  lui  sert  de  gou- 
vernement, parcourant  à  cheval  les  ruelles  et  les 
environs  d'Ipek,  et  je  comprends  mieux,  après  ces 


(51) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


heures  de  conversation  prise  dans  le  cours  de  la  vie 
pratique,  ce  qu'était  le  nouveau  régime  et  ceux  qui 
l'ont  établi.  A  l'école  des  nations  qu'ils  ont  étudiées, 
ils  ont  acquis  le  patriotisme  turc  ;  ils  sont  outrés 
de  ce  que  l'étranger  se  permet  de  faire  en  Turquie, 
«  État  souverain  »,  et  veulent  que  leur  pays 
devienne  un  État  comme  les  autres  ;  par  contre,  ils 
sont  résolus  à  maintenir  l'ordre  et  la  tranquillité  et 
à  ne  pas  tolérer  chez  eux  de  privilèges  légaux  ;  s'ils 
ont  une  secrète  tendresse  pour  le  musulman,  c'est 
par  solidarité  de  race,  ou  mieux  parce  qu'ils  le 
sentent  acquis  à  la  patrie  ottomane  ;  la  religion 
musulmane  leur  paraît  le  ciment  le  plus  fort  pour 
consolider  l'état  nouveau,  fondé  sur  le  nationalisme  ; 
d'ailleurs,  au  point  de  vue  religieux,  ils  sont  très 
tolérants,  pas  du  tout  fanatiques,  et  beaucoup  sont 
peu  pratiquants  (je  l'ai  vu  de  mes  yeux  en  temps 
de  Ramadan)  ;  la  religion  n'est  pour  eux  que  le 
plus  puissant  facteur  de  cohésion  et  de  solidarité  ; 
dès  lors,  s'il  se  trouve  un  musulman  séparatiste  et 
un  chrétien  loyaliste,  ils  pourront,  par  quelque  fibre 
secrète,  éprouverun  penchant  caché  pour  le  premier, 
qu'ils  regarderont  comme  un  frère  égaré,  mais,  dans 
l'ordre  politique,  ils  soutiendront  le  second,  confor- 
mément aux  intérêts  de  l'empire. 

C'est  exactement  ce  qui  se  passait  à  Ipek.  Ipek  est 
aujourd'hui  la  ville  albanaise  par  excellence  ;  mais 
ce  fait  est  assez  récent  ;  c'est  une  des  premières 
conquêtes  de  l'Albanais  descendant  de  ses  mon- 


(52) 


ENTREE     D  IPEK. 


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IPEK. LA  FEMME  ET  LA  MÈRE  DU  SERBE  MIKAEL  VASSILIEVITCI 


L'Albanie  inconnue. 


l'i.  8,  Page  52. 


DE  MITR0V1TZA  A  IPEK 


tagnes  et  chassant  devant  lui  le  Serbe  de  la  plaine  ; 
dans  cette  ville  qui  a  peut-être  de  5  000  à  10  000  âmes, 
les  Serbes  ont  conservé  une  colonie  importante  ;  ils 
sont  petits  commerçants,  prêteurs,  domestiques,  etc. 
sauf  deux  ou  trois  familles  de  commerçants  notables, 
ce  sont  tous  de  petites  gens,  la  noblesse  locale  et  la 
richesse  étant  exclusivement  albanaises  ;  or,  jus- 
qu'en 1908,  la  ville  et  les  environs  étant  effective- 
ment gouvernés  par  les  beys  albanais,  les  malheu- 
reux Serbes  étaient  un  peu  à  leur  merci  et  crai- 
gnaient chaque  jour  quelque  nouvelle  avanie  ; 
depuis  1908,  ils  respirent  ;  je  rends  visite  à  un  des 
notables  de  la  colonie  serbe,  Michaël  Vassilievitch, 
et  je  le  trouve  avec  sa  femme  et  sa  mère  dans  une 
maisonnette  que  précède  un  jardin  plein  de  beaux 
raisins,  où  court  un  ruisseau  d'eau  vive.  Il  me  dit 
à  quel  point  les  Serbes  d'Ipek  sont  heureux  du 
nouveau  régime,  après  leur  longue  servitude.  Ils 
trouvent  enfin  à  qui  recourir  et,  si  tout  n'est  pas 
parfait,  ils  ne  demandent  qu'une  chose,  c'est  que  la 
situation  présente  se  continue  le  plus  possible.  Ils 
n'espéraient  pas  alors  la  délivrance  que,  quelques 
mois  plus  tard,  l'armée  serbe  leur  apportait  com- 
plète, en  faisant  ici  même  sa  jonction  avec  l'armée 
monténégrine. 

Vassilievith  me  conduit  à  l'école  serbe,  qui  n'est 
pas  très  loin  ;  une  trentaine  ou  quarantaine  d'en- 
fants y  apprennent  à  lire  et  à  écrire  ;  l'instituteur, 
bien  stylé,  me  remet  une  image  sur  laquelle  est 


(53) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


figurée  une  femme,  que  je  suppose  être  la  sagesse  ; 
elle  porte  d'une  main  une  épée,  de  l'autre  un 
rameau  d'olivier.  Pauvres  Serbes  !  Ce  n'est  pas 
l'épée  qu'ils  montrent  à  leur  maître.  Au-dessous  des 
caractères  serbes,  une  main  gauche  d'enfant  a  ins- 
crit :  «  Bon  et  heureux  voyage,  Ipek  le  17  août  1909, 
direction  pour  les  secours  des  élèves  pauvres.  » 
A  cette  attention,  je  ne  puis  répondre  évidemment 
que  par  l'obole  désirée,  dont  ils  me  paraissent 
d'ailleurs  avoir  grand  besoin. 

Je  quitte  bientôt  ces  hôtes  aimables  pour 
rejoindre  Ismaïl  Hakky  bey  ;  il  fait  seller  des  che- 
vaux, et  nous  partons,  accompagnés  d'un  officier 
et  de  mon  drogman,  parcourir  la  ville  et  faire  une 
sortie  aux  environs  ;  je  remarque  que,  dans  la  popu- 
lation, presque  personne  ne  salue  le  gouverneur  ; 
on  lit  sur  les  visages  plutôt  la  crainte  que  tout  autre 
sentiment  ;  mais  pas  une  incorrection  n'est  com- 
mise, et  partout  on  s'écarte  docilement  pour  laisser 
passer  notre  petite  caravane.  Il  me  semble  sympto- 
matique  de  la  paçt  du  gouverneur  d'accomplir  ce 
tour  de  ville  aux  heures  où  tous  sont  dans  la  rue, 
en  compagnie  d'un  étranger  en  costume  européen, 
à  qui  on  paraît  faire  les  honneurs  du  lieu  ;  il  faut 
une  certaine  audace  pour  affirmer  si  haut  la  nou- 
velle politique  du  régime. 

Nous  continuons  notre  promenade  assezloinhors  de 
la  ville,  et  Hakky  bey  me  propose  de  pousser  jusqu'au 
monastère  serbe  de   Saint-Sava.  Une  demi-heure 


(54) 


DE  MITROVITZA   A   IPEK 


après,  nous  l'apercevons  avec  son  enclos  de  murs 
fortifiés,  joliment  situé  à  la  porte  d'un  défilé  mon- 
tagneux, au  milieu  des  arbres,  des  ruisselets  et  des 
sources.  Nous  mettons  pied  à  terre  au  couvent  ; 
le  plus  vieux  des  moines  vient  nous  souhaiter  la 
bienvenue  et  nous  fait  offrir  les  politesses  d'usage  : 
cigarettes,  eau  parfumée  et  café  ;  le  lieu  est  d'une 
fraîcheur  exquise,  et  nous  nous  y  reposons  avec 
volupté,  presque  sans  rien  dire  ;  une  très  vieille 
chapelle  est  à  côté  de  nous,  avec  des  dalles  antiques 
où  des  noms  et  des  dates  gravés  sont  presque  effa- 
cés ;  les  moines  me  paraissent  assez  ignorants  de 
leur  richesse  et  ne  peuvent  me  donner  que  des  ren- 
seignements bien  vagues  ;  d'ailleurs,  cette  architec- 
ture byzantine  aux  voûtes  et  aux  dômes  surbaissés 
produit  une  obscurité  telle  à  l'intérieur  qu'il  est 
presque  impossible  d'y  rien  voir.  Je  souhaiterais 
demeurer  ici  et  y  passer  la  nuit  ;  mais  Hakky  bey 
m'a  invité  à  dormir  sous  son  toit,  et  ce  serait  une 
indélicatesse  que  de  refuser. 

Hélas  !  quelle  nuit!  J'ai  déjà  dit  ce  que  sont  ces 
palais  de  gouverneur  ouverts  à  tout  venant,  où 
tout  les  loqueteux  de  l'endroit  élisent  domicile  sur 
les  marches  des  escaliers  et  sous  l'entrée  des  portes. 
Ici,  c'est  la  caserne  qui  sert  de  demeure  au  gou- 
verneur, à  la  fois  chef  militaire  et  civil  ;  au  rez-de- 
chaussée,  des  soldats  logent  en  masse  et  dans  une 
promiscuité  impossible  à  décrire  ;  au  premier,  une 
série  de  bureaux  est  aménagée  ;  dans  chacun  d'eux, 

(55) 


V ALBANIE  INCONNUE 


deux  ou  trois  divans  courent  le  long  des  murs  et 
servent  souvent  de  lit  aux  officiers  ou  employés  qui 
y  travaillent  ;  on  m'octroie  une  de  ces  chambres 
et,  par  une  attention  délicate,  on  fait  placer  sur 
un  des  divans  une  étoffe  de  4  mètres  de  long  en  gaze 
de  soie  rayée  et  colorée,  tout  à  fait  propre  à  faire 
des  tutu  de  danseuses.  C'est  un  drap  ;  je  m'enroule 
dedans  et  pense  dormir.  Mais,  à  peine  la  lumière 
éteinte,  je  m'aperçois  de  mon  erreur  ;  c'est  une 
invasion  sans  merci  ;  j'allume  la  chandelle,  et  le 
spectacle  des  murs  est  impossible  à  reproduire  ; 
pour  me  mettre  à  l'abri,  si  possible,  je  déménage 
deux  tables-bureaux,  les  mets  côte  à  côte,  étends  ma 
couverture  sur  eux,  puis  mon  étoffe  préalablement 
secouée  ;  j'arrose  le  pied  des  tables  de  larges  doses 
de  poudre  insecticide  et  m'étends  sur  cette  couchette 
improvisée  et  peu  confortable,  espérant  avoir  mis 
un  mur  entre  l'ennemi  et  moi.  Le  franchit-il,  ou  se 
laisse-t-il  tomber,  par  Une  astuce  qu'on  lui  prête,  du 
haut  du  plafond,  je  l'ignore  ;  mais  ce  que  je  sais,- 
c'est  que  je  dois  renoncer  à  la  lutte  et  m'avouer 
vaincu.  Je  n'ai  qu'une  ressource  :  m'habiller  et  sortir. 

Jusqu'à  dix  heures,  les  matinées  sont  déli- 
cieuses, quoique  nous  soyons  en  plein  mois  d'août  ; 
après  avoir  vu  la  veille  les  Serbes,  je  me  propose  de 
consacrer  ce  jour  à  visiter  les  Albanais. 

Ipek  est,  et  était  encore  plus  sous  l'ancien  régime, 
la  grande  ville  albanaise  du  Nord  ;  au  pied  des 
montagnes  qui  abritent  les  tribus  les  plus  farouches 


(56) 


DE  MITROVITZA  A  IPEK 


et  les  plus  indépendantes,  éloignée  de  toute  voie 
de  communication  naturelle,  séparée  de  Mitrovitza 
par  une  longue  journée  d'espaces  incultes  et  de 
broussailles  favorables  aux  surprises,  constituant  un 
centre  populeux  et  une  agglomération  riche,  elle  est 
le  séjour  des  plus  riches  beys  du  Nord  :  c'est  ici  que 
réside  ou  résidait  une  trentaine  de  familles  nobles, 
chefs  héréditaires  des  grandes  tribus  de  l'intérieur  ; 
à  côté,  en  effet,  de  pauvre  bey,  paysan  misérable, 
habitant  une  hutte  de  terre  battue,  il  en  est  d'autres 
qui  ont  constitué  de  véritables  fortunes.  Celui  qui 
passe  pour  le  plus  riche  de  tous  est  un  vieillard,  dont 
les  Jeunes-Turcs  ont  fait  un  député  et  qui  se  nomme 
Yachar  Pacha  ;  on  dit  communément  ici  qu'il  est 
le  seul  Albanais  d'Ipek  favorable  à  la  constitution, 
entendez  au  nouveau  régime,  et  je  le  crois  sans  peine, 
au  moins  en  ce  qui  concerne  les  riches  Albanais. 
L'influence  des  beys  héréditaires  s'étendait  en  effet 
sans  conteste  sur  tout  le  pays  ;  le  gouverneur 
n'était  qu'un  instrument  entre  leurs  mains  et,  s'il 
résistait,  on  le  brisait  aussitôt  par  une  dépêche 
envoyée  à  Gonstantinople  :  un  vœu  formulé  par  ses 
fidèles  Albanais  était,  pour  l'ancien  sultan,  un 
ordre  qu'il  accomplissait.  C'est  dans  des  circon- 
stances de  ce  genre,  raconte-t-on,  que  les  Albanaisou 
plutôt  un  de  leurs  beys  mit  à  la  porte  sans  ménage- 
ment Djavid  Pacha,  qui,  pris  au  débotté,  au  saut  du 
lit,  fut  conduit  sur-le-champ,  et  sans  autre  forme 
de  procès,  hors  la  ville.  Si  l'histoire  est  authentique, 


(57) 


V ALBANIE  INCONNUE 


Djavid  Pacha  a  pris  une  belle  revanche.  Quoiqu'il 
en  soit,  la  lutte  était  engagée,  à  la  veille  de  la  con- 
quête serbe,  entre  les  Jeunes-Turcs,  qui  voulaient 
diriger  le  pays  par  l'intermédiaire  du  mutessariff 
et  les  beys,qui  prétendaient  maintenir  leur  autorité. 
La  première  manche  a  appartenu  au  gouverneur  ; 
les  beys  ont  courbé  la  tête  ;  la  population  d'Ipek  et 
des  environs  était  en  partie  désarmée,  terrorisée  et 
matée  ;  mais  elle  n'était  pas  soumise  ;  à  l'heure  favo- 
rable, si  la  ville  a  été  tenue  en  bride  quelque  temps 
par  un  gouverneur  énergique  appuyé  sur  des  troupes 
fidèles,  la  campagne  de  nouveau  s'est  révoltée  et 
finalement,  en  août  1912,  les  Albanais,  conduit  par 
leurs  beys,  ont  dicté  la  loi  à  la  Sublime  Porte. 

La  tranquillité  actuelle  n'est  donc  qu'une  façade  ; 
la  fermentation  est  cachée,  mais  subsiste;  les  Jeunes- 
Turcs  ont  pu  faire  nommer  Yachar  Pacha  député 
favorable  au  nouveau  régime  ;  ils  ont  trouvé  en  lui 
un  homme  influençable  :  on  lui  prête  une  fortune 
d'un  million  de  napoléons,  gagnée,  paraît-il,  en  par- 
tie dans  les  adjudications  publiques  ;  ils  ont  imposé 
facilement  sa  candidature  ;  mais  les  sentiments 
albanais  ne  sont  pas  changés  pour  cela. 

La  plus  illustre  famille  d'Ipek  est  celle  des 
Mahmoud  Begovic,  d'une  antique  origine  et  d'une 
grande  richesse  :  on  lui  suppose  des  terres  et  des 
biens  d'une  valeur  atteignant  peut-être  500  000  na- 
poléons, comme  on  dit  dans  le  pays.  Le  chef  de  cette 
famille  est  actuellement  Zenel  bey,  dont  la  demeure 


(58) 


DE  MITROVITZA  A  IPEK 


est  à  Ipek  même  ;  c'était,  jusqu'en  ces  derniers 
temps,  le  véritable  chef  de  la  famille,  c'est-à-dire 
que  ses  rapports  sont  assez  froids  avec  Hakky  bey  ; 
cependant,  pour  l'instant,  il  ne  rompt  pas  en  visière 
avec  lui  et  lui  a  même  récemment  fait  visite.  Je  me 
rends  à  sa  demeure,  vrai  château  fort  construit  dans 
la  ville  ;  on  me  conduit  au  selamlik,  au  premier 
étage  ;  deux  ou  trois  petites  fenêtres,  qui  étaient 
hermétiquement  fermées,  sont  ouvertes,  et  on  me 
fait  asseoir  sur  le  divan  traditionnel  qui  court  tout 
autour  de  la  pièce  et  encastre  la  cheminée  ;  d'ail- 
leurs, comme  d'habitude,  aucun  meuble  dans  la 
pièce  ;  j'entends  dans  la  maison  un  grand  remue- 
ménage  ;  ma  visite  imprévue  dérange  les  habitudes 
et  surprend  peut-être  ;  un  jeune  garçon  de  la 
famille  ou  un  serviteur  m'apporte  d'abord  de  l'eau 
glacée  parfumée  de  violette  et  d'ambre  et  quelques 
confitures  ;  d'après  l'usage,  je  prends  une  cuillerée 
de  confitures,  délicieuses  d'ailleurs,  la  porte  à  ma 
bouche  et  avale  ensuite  un  des  verres  d'eau  ;  un 
instant  après,  un  autre  serviteur  m'apporte  du 
café  et  des  cigarettes  ;  Zenel  bey,  qui  arrive,  a 
dépassé  la  cinquantaine,  et  ses  cheveux  sont  presque 
blancs  ;  mais  il  a  conservé  une  singulière  verdeur 
de  démarche  ;  son  corps,  grand  et  svelte,  ses  yeux 
clairs  et  brillants,  son  allure  et  sa  conversation 
révèlent  un  chef  aussi  apte  à  l'action  qu'à  la  pru- 
dence; aujourd'hui  il  est  tout  à  la  prudence,  et  ce 
n'est  pas  de  lui  que  je  puis  tirer  grandes  lumières  ; 


(59) 


V ALBANIE  INCONNUE 


toutefois,  comme  je  lui  pose  la  question  d'une  divi- 
sion possible  entre  Albanais  riches  et  pauvres,  il 
fait  une  réponse  qui  signifie  à  peu  près  ceci  :  autre- 
fois, on  ne  payait  pas  la  dîme  ;  aujourd'hui  on  veut 
nous  la  faire  verser,  et,  si  on  ne  s'y  soumet  pas  encore 
de  partout,  du  moins  à  Ipek  et  dans  les  environs,  on 
la  perçoit  déjà  ;  jadis,  nous  ne  faisions  pas  de  ser- 
vice militaire,  si  ce  n'est  quand  nous  le  voulions  ou 
en  cas  de  danger  ;  aujourd'hui  on  veut  que  les  tri- 
bus donnent  des  soldats,  ou,  en  place,  50  livres  ; 
devant  ces  exigences  nouvelles,  tous  les  Albanais 
ont  les  mêmes  intérêts. 

Dans  la  cour  de  sa  maison,  en  sortant,  j'aperçois 
un  petit  garçon  de  sept  à  huit  ans,  au  regard  curieux 
et  à  la  physionomie  éveillée,  qui  guettait  mon  pas- 
sage pour  me  regarder  ;  derrière  lui,  osant  à  peine 
se  montrer  dans  l' entre-bâillement  d'une  porte, 
d'autres  têtes  d'hommes. 

Je  lui  demande  qui  il  est  et  quel  est  son 
compagnon  ;  il  répond  avec  beaucoup  d'assurance 
qu'il  est  le  plus  jeune  fils  de  Zenel  bey  et  que  son 
compagnon  est  un  de  ses  parents  ;  il  porte  un 
costume  assez  différent  des  costumes  albanais 
ordinaires  :  au  lieu  de  la  culotte  blanche  col- 
lante avec  grosse  passementerie  noire  venant 
enserrer  la  cheville  et  formant  sous-pied,  il  a  une 
culotte  bouffante  marron  avec  de  larges  bandes 
bleu  clair  ;  au-dessus  de  la  haute  ceinture  d'étoffe 
retenant  le  pantalon,  cachant  d'ordinaire  un  rang 


(60) 


IPEK.    UNE    RUE    D  IPEK. 


IPEK.    LE     MARCHE. 


L'Albanie  incom 


l'I.  '.),  l'a-,-  (il). 


DE  MITROVITZA  A  IPEK 


de  cartouches,  il  porte  une  sorte  de  gilet  rayé,  avec 
revers  de  broderie  d'or  laissant  apercevoir  le  haut 
d'une  chemise  de  flanelle  ;  la  calotte  blanche  posée 
sur  le  sommet  de  la  tête,  dégageant  des  cheveux 
divisés  par  une  raie  que  vient  de  faire  sa  mère,  un 
ruban  passé  autour  du  cou  et  soutenant  quelque 
amulette,  complètent  le  costume,  qui  est  vraiment 
seyant.  Les  hommes  remplacent,  en  général,  le  gilet 
d'étoffe  par  un  boléro  brodé  d'or  ou  en  simple  tissu 
qui  s'ouvre  largement  sur  la  chemise  blanche.  Mais 
la  toute  petite  calotte  de  feutre  blanc  est  de  rigueur 
et  constitue  vraiment  la  coiffure  nationale  des  Alba- 
nais ;  quelquefois,  elle  s'élargit  et  forme  une  demi- 
sphère  au  lieu  d'un  cône  ;  mais  c'est  assez  rare  ; 
pourtant,  en  traversant  le  marché  d'Ipek,  quelques 
instants  après,  plusieurs  personnes,  et  notamment 
des  enfants,  portent  des  coiffures  ayant  cette  forme. 
Il  faut  avouer  que,  pour  nos  yeux  d'Occidentaux, 
elle  termine  une  silhouette  d'une  façon  un  peu 
imprévue  ;  mais  on  s'y  habitue  très  vite,  et  l'on 
finit  même  par  la  trouver  beaucoup  plus  plaisante 
que  le  fez  rouge. 

En  sortant  de  chez  Zenel  bey,  je  vais  rendre 
visite  à  un  autre  notable  albanais  ;  ils  sont  ici  trois 
ou  quatre  riches  commerçants,  Elias  Aga,  Djelo 
Effendi,  Jifco  Effendi,  qui  ne  sont  point  pacha,  ni 
bey,  mais  qui  ont  acquis  dans  des  industries  diverses 
une  grosse  fortune.  Le  plus  considérable  de  tous  est 
Elias  Aga  ;  au  lieu  d'être  un  simple  «  effendi  »,  un 


(61) 


V ALBANIE  INCONNUE 


«  monsieur  »,  c'est  un  «  aga  »  ou  propriétaire  ;  le 
titre  est  intraduisible,  mais  est  à  égale  distance  de 
«  monsieur  »  et  de  «  seigneur  »  ;  celui-là  a  acquis  sa 
fortune  dans  les  farines  ;  c'est  lui  qui  moud  dans 
des  moulins  aménagés  mécaniquement  tout  le  blé 
(il  y  en  a  peu)  et  le  maïs  du  pays.  Il  est  absent  de  son 
domicile  et  loin  d'Ipek  en  ce  moment.  Mais  sans 
doute  flatté  de  la  visite  d'un  étranger,  son  fils  vient 
me  la  rendre  aussitôt,  et,  en  guise  de  présent, 
m'apporte  un  mouchoir  de  soie  filée  chez  lui  ;  il  me 
fait  mille  compliments  et  souhaits  de  bienvenue,  me 
répète  que  lui,  son  père,  sa  famille  sont  très  sen- 
sibles à  l'honneur  que  je  leur  ai  fait  ;  il  voudrait  que 
je  retourne  chez  eux  et  vienne  y  prendre  mon 
repas  le  soir  ;  mais  j'ai  annoncé  déjà  mon  arrivée 
au  couvent  de  Detchani,  et  je  dois  décliner  son 
invitation.  Il  part  en  ne  tarissant  pas  de  vœux  et 
de  saluts,  et  c'est  sous  ces  auspices,  plus  heureux 
qu'à  l'arrivée,  que  je  quitte  Ipek  la  mystérieuse. 

RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

Il  faut  partir  de  Mitrovitza  en  voiture  à  cinq  heures  du  matin, 
en  s' arrêtant  seulement  deux  heures  en  route,  on  n'arrive  qu'à 
cinq  heures  du  soir  ;  la  deuxième  partie  de  la  route  est  très  pé- 
nible à  cause  de  la  poussière  dans  une  plaine  broussailleuse. 

A  Ipek,  on  doit  être  recommandé  à  un  habitant  qui  vous  loge  ; 
le  monastère  de  Saint-Sava,  à  une  demi-heure  d'Ipek,  peut  vous 
accueillir.  C'est  une  très  jolie  promenade,  comme  d'ailleurs  tous 
les  environs  d'Ipek.  Il  est  bon  d'avoir  des  lettres  de  recomman  - 
dation  pour  toutes  les  villes  à  partir  d'Ipek. 


(62) 


CHAPITRE  V 


D'IPEK  A  PRIZREND 


D'Ipek  à  Detchani  ;  le  monastère  de  Detchani.  —  Diakovo  ; 
chez  le  kaimakan  ;  les  catholiques  albanais  ;  les  beys  de 
Diakovo;  le  commerce.  —  Départ  pour  Prizrend  :  les 
paysans  sur  la  route. 

îpN  trois  heures  et  demie  de  voiture,  on  gagne  faci- 
*~J  lement  le  monastère  de  Detchani,  parune  route 
qui  peut  porter  ce  nom  ;  on  longe  le  pied  des  monta- 
gnes à  travers  un  pays  moins  désolé  que  celui  qui 
sépare  Mitrovitza  d'Ipek  ;  il  est  un  peu  cultivé  pen- 
dant les  deux  tiers  du  chemin  et  le  reste  du  temps 
envahi  par  les  broussailles  ;  nous  traversons  deux  ou 
trois  villages,  assez  importants  :  Lubenitz,  Strtlza 
(le  Strelci  de  la  carte  autrichienne);  dans  le  premier, 
nous   surprenons   une   assemblée   d'une   vingtaine' 
d'Albanais,  assis  en  cercle  sur  la  terre  de  la  place  du 
village  ;  il  en  est  venu  de  tout  le  pays,  et  je  n'ai 
aucun  doute  qu'ils  délibèrent  sur  la  conduite  à  tenir 
à  l'égard  du  gouvernement  après  les  récoltes  ;  à 
notre  passage,  le  plus  grand  silence  se  fait  et,  qui 
sait?  peut-être  quelque  hodja  albanais  tirera-t-il 
un  effet  considérable  sur  l'assemblée  du  passage 
d'un  Européen  vêtu  à  l'occidental.  A  Strltza,  nous 

(63) 


VALBANIE  INCONNUE 


faisons  halte  sous  de  superbes  arbres,  à  l'ombre 
desquels  coule  une  source  glacée  ;  quelques  paysans 
albanais,  portant  un  costume  de  toile  blanche, 
recouvert  d'un  boléro  de  tissu  foncé,  causent  et 
regardent  ;  le  village  est  fortifié,  et  chacune  des 
maisons  que  nous  apercevons  est  une  petite  forte- 
resse ;  ce  sont  toutes  des  «  tours  »  ou  «  koulé  »,  à 
l'architecture  caractéristique  :  la  balle  n'y  pénètre 
pas  ;  il  faut  l'obus  pour  les  détruire,  tant  les  murs 
sont  épais  et  les  ouvertures  minuscules. 

Nous  remontons  par  de  mauvais  chemins  la 
rivière  de  Detchani  et,  à  la  tombée  de  la  nuit,  nous 
apercevons  le  monastère.  La  montagne,  au  lieu  de  se 
continuer  en  droite  ligne,  s'incurve  en  un  cirque 
comme  pour  faciliter  le  passage  de  la  petite  rivière 
qui  sort  de  la  chaîne  ;  les  pentes,  couvertes  de  forêts, 
laissent  entre  elles  un  terre-plein  d'un  kilomètre  à 
peine  enserré  d'un  demi-cercle  de  montagnes  et 
s'ouvrant  en  face  sur  la  plaine  de  Diakovo.  C'est  le 
plus  antique  des  monastères  serbes,  dit-on,  et  un 
des  plus  riches  ;  une  double  muraille  et  un  fossé  le 
défendent  contre  les  attaques  ;  on  ne  peut  entrer  et 
sortir  que  par  un  pont-levis,  protégé  par  un  petit 
fort  ;  ce  monastère  est  une  vraie  forteresse  serbe 
en  pays  albanais  ;  à  l'intérieur  de  l'enceinte,  des  bâ- 
timents considérables  servent  d'habitations  aux 
moines,  aux  hôtes,  aux  nombreux  serviteurs,  fer- 
miers et  gardiens  de  troupeaux,  qui  constituent  une 
colonie  serbe  au  complet  ;  le  couvent  possède  des 


(64) 


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D  IPEK   A  DETCHANI.  UNE   HALTE   A  STRLTZA. 


DETCHANI.  LES  ENVIRONS. 


L'Albanie  inconnue. 


10,  Page  64. 


D'IPEK  A  PRIZREND 


terres  en  grand  nombre  ;  tout  ce  monde  les  cultive 
et  trouve,  chaque  soir,  un  refuge  assuré  dans  l'en- 
ceinte ;  aux  heures  de  crise,  on  les  arme  et,  à  l'abri 
des  murailles,  ils  peuvent  résister  à  toutes  les 
attaques.  Actuellement,  ils  possèdent  même  un  poste 
de  soldats  réguliers  avec  un  officier,  qu'a  placé  là 
Hakky  bey  pour  assurer  la  tranquillité  dans  le 
pays. 

Hakky  bey  a  télégraphié  mon  arrivée  et,  depuis 
plusieurs  heures,  on  m'attend  :  sur  le  pont-levis, 
je  trouve  l'archimandrite,  l'officier,  quelques  moines 
et  un  peuple  de  serviteurs  ;  l'archimandrite  est  un 
vieillard  cassé  et  bonace,  au  nez  rouge  bourgeon- 
nant, à  la  grande  barbe  blanche,  qui  coule  comme 
un  fleuve  sur  une  vieille  soutane  noire  ample,  à  la 
manière  d'une  robe  de  chambre  ;  comme  il  est  tard, 
nous  entrons  à  peine  à  la  chapelle  ;  c'est  un  édifice 
roman  en  pierre  de  deux  couleurs,  surmonté  d'une 
coupole  byzantine  ;  on  le  répare  en  ce  moment,  et 
tout  le  bâtiment  vient  d'être  recrépi. 

Le  monastère  est  vaste  et  permet  d'hospitaliser 
des  hôtes  en  grand  nombre  ;  on  me  donne  une  cham- 
bre très  convenable  avec  un  lit  propre,  une  table, 
des  chaises,  une  toilette  ;  c'est  un  luxe  pour  ce  pays  ; 
nous  dînons  simplement,  mais  assez  bien  ;  le  monas- 
tère respire  l'abondance.  On  dit  communément  qu'il 
est  soutenu  par  l'argent  russe  ;  je  remarque  en  tout 
cas  aux  murs  des  gravures  du  tsar  et  de  la  tsarine 
et  des  tsars  antérieurs.  Nous  restons  assez  long- 


(65) 


VALBANIE  INCONNUE 


temps  dans  la  petite  salle  à  manger  à  boire  et  à 
causer  ;  les  moines  nous  font  déguster  de  l'excel- 
lente liqueur,  qu'ils  distillent  et  des  vins  qu'ils  font. 
Ils  ont  de  beaux  vignobles,  qui  produisent  du  vin 
rouge  un  peu  haut  en  couleur  et  en  alcool,  mais 
généreux  et  de  franc  goût  ;  les  légumes,  les  fruits, 
tout  vient  en  abondance  ici.  Quel  pays  de  Cocagne, 
si  l'on  y  vivait  en  paix  ! 


Six  heures  de  voiture  séparent  le  monastère  de 
Detchani  de  Diakovo  ;  la  première  partie  de  la 
route  est  une  plaine  de  broussailles  et  de  poussière, 
à  travers  laquelle  nous  ne  rencontrons  qu'un  Alba- 
nais à  cheval,  suivi  de  sa  femme  à  pied  ;  avec  les 
plus  grandes  précautions  je  les  photographie,  car 
l'Albanais  pourrait  voir  en  ce  geste  une  insulte  à  son 
honneur,  sa  femme  étant  avec  lui. 

Bientôt  les  arbres  réapparaissent,  et  nous  traver- 
sons le  village  de  Skivien,  ou  une  mosquée  entourée 
de  tombes  dresse  son  minaret  entre  les  peupliers. 
Au  détour  de  la  route,  on  devine,  dans  le  lointain, 
les  premières  maisons  de  Diakovo  ;  aucune  fortifi- 
cation n'indique  les  limites  de  l'agglomération  ;  le 
rayon  de  la  ville  est  très  étendu  et  les  premiers 
murs  très  éloignés  du  bazar  et  de  la  rivière,  qui  sont 
les  vrais  centres  de  la  ville.  Le  Prna  (Krena  sur  les 
cartes  autrichiennes),  qui  traverse  Diakovo,  est 
presque  à  sec;  mais,  au  printemps,  c'est  un  torrent 


(66) 


MONASTERE    DE    DETCITANI. 


I  • 


II  III». 


DETCHANI. L  ARCHIMANDRITE,  UN  OFFICIER  TURC  ET  UN  MOINE. 


L'Albanie  inconnue. 


PL  il,  Page  60. 


/ 


D'IPEK  A  PRIZREND 


qui  corrode  ses  rives  escarpées  et  remplit  son  lit 
profond.  Par-dessus  le  fleuve  a  été  jeté,  il  y  a  des 
centaines  d'années,  un  vieux  pont  de  pierre,  bâti 
à  la  façon  romaine,  très  large  et  très  long,  sans  garde- 
fou,  aux  arches  basses,  faisant  un  dos  d'âne  très 
accentué.  Il  donne  à  la  ville  le  plus  curieux  aspect  ; 
il  est  commandé,  en  quelque  sorte,  par  un  «  koulé  » 
très  élevé  et  puissant,  dont  les  meurtrières  sont 
face  au  pont;  sur  les  côtés,  des  murs  à  moitié  tombés, 
au  loin  le  bazar  et  la  grande  mosquée  achèvent  le 
paysage. 

Le  kaimakan  a  ses  bureaux  non  loin  du  pont  : 
pauvres  bureaux  et  pauvre  homme  ;  c'est  assuré- 
ment un  fonctionnaire  de  l'ancien  régime  laissé  là 
par  le  nouveau,  ignorant  et  paresseux,  se  déchar- 
geant du  soin  des  affaires  sur  son  secrétaire,  un 
Albanais  jeune  encore  qui,  —  fait  curieux,  —  écrit 
bien  le  turc,  mais  ne  le  parle  pas.  Il  nous  offre  des 
cigarettes  et  des  pastèques  coupées  ;  comme  la  cha- 
leur est  torride,  elles  rafraîchissent  la  bouche  agréa- 
blement, et  nous  passons  un  moment  à  en  savourer 
les  morceaux  juteux  et  à  nous  reposer. 

Le  secrétaire  du  kaimakan  s'offre  à  nous  con- 
duire à  travers  la  ville  ;  elle  paraît  presque  vide  ; 
au  bazar,  seuls  quelques  enfants  viennent  nous  voir 
passer  ;  dans  le  fond  des  magasins  obscurs,  on 
devine  des  silhouettes  d'Albanais,  couchés  ou  assis, 
qui  fument  ou  dorment,  accablés  par  la  chaleur. 

Un  petit  fait  bien  caractéristique  se  produit  pen^ 


(67) 


V ALBANIE  INCONNUE 


dant  cette  promenade  ;  jusqu'au  bazar,  le  secrétaire 
du  kaimakan  reste  à  ma  gauche  en  causant  slave, 
puisqu'il  ne  parle  pas  turc,  avec  mon  drogman  ; 
nous  ne  rencontrons  personne,  mais,  un  peu  avant 
d'atteindre  le  bazar,  il  s'excuse  auprès  de  moi  de 
s'éloigner;  il  nous  rejoindra,  dit-il,  à  la  sortie  ; 
comme  je  m'étonne,  il  explique  qu'il  craint  d'en- 
courir la  haine  de  certains  de  ses  compatriotes 
anatiques,  s'il  paraît  au  bazar  en  compagnie  d'Eu- 
ropéens accompagnés  de  gendarmes  turcs.  L'action 
exercée  à  Ipek  par  le  régime  jeune- turc,  Djavid 
Pacha  et  Ismaïl  Hakky  bey,  ne  s'est  pas  encore  fait 
sentir  au  même  degré  à  Diakovo  ! 

En  passant  dans  une  rue  éloignée,  le  secrétaire 
m'indique  la  cure  catholique  albanaise  ;  je  demande 
si  le  curé  est  visible  ;  une  vieille  femme  ratatinée  qui 
lui  sert  de  servante  me  répond  qu'il  dort,  mais  qu'il 
faut  entrer  cependant  ;  il  sera,  dit-elle,  très  content 
de  me  voir.  J'entre  donc  avec  le  secrétaire,  mon 
drogman,  trois  de  mes  souvarys  qui  ne  me  quittent 
pas,  et  bientôt  descend  le  curé,  réveillé  à  la  hâte  et 
les  yeux  gonflés  de  sommeil.  Malgré  son  nom  à  la 
désinence  serbe,  —  il  s'appelle  Glasnovic,  —  il  est 
Albanais  et  dessert  avec  un  vicaire  une  grande 
paroisse,  qui  comprend  Diakovo  et  tous  ses  envi- 
rons ;  le  vicaire  me  paraît  un  homme  jeune,  actif, 
intelligent  et  assez  instruit,  et  nous  causons  longue- 
ment en  attendant  le  déjeuner,  car  le  brave  curé  me 
retient  de  force  pour  partager  avec  lui  un  plat 


(68) 


D'IPEK  A  PRIZREND 


d'oeufs,  des  légumes  pimentés,  du  café  et  des  alcools 
du  pays. 

La  paroisse  catholique  albanaise  de  Diakovo 
dépend  de  l'archevêché  d'Uskub,  dont  l'arche- 
vêque réside  aujourd'hui  à  Prizrend.  Elle  compte, 
paraît-il,  environ  1  200  catholiques,  répartis  en 
quinze  maisons  dans  la  ville  et  300  dans  les  envi- 
rons. 

Il  existe  chez  les  Albanais  trois  hiérarchies  catho- 
liques ;  la  première  est  celle  des  couvents,  apparte- 
nant aux  Franciscains  et  qui  sont  subventionnés  par 
l'Autriche  ;  à  Ipek,  par  exemple,  il  existe  un  petit 
monastère  de  Franciscains,  qui  est,  de  fait,  sous  le 
protectorat  autrichien.  La  deuxième  est  celle  des 
paroisses  rangées  sous  une  hiérarchie  épiscopale  :  le 
métropolite  albanais  réside  à  Scutari  d'Albanie 
(Scudra  ou  Scodra)  ;  deux  archevêques  ont  leur 
siège  l'un  à  Durazzo  et  l'autre  à  Uskub,  ce  dernier 
ayant  sa  résidence  de  fait  à  Prizrend  ;  enfin  trois 
évêques  demeurent  à  Pulatti,  à  Alessio  (siège  de 
Kalmeti)  et  à  Nenshati  (siège  de  Sapa,  vis-à-vis 
Scutari).  Sur  ces  évêques  et  sur  ces  paroisses  qui 
en  dépendent,  l'Autriche  prétend  au  droit  d'un 
protecteur  ;  mais  les  simples  prêtres  vous  disent 
tous  :  nous  ne  sommes  ni  Autrichiens,  ni  Italiens, 
seulement  Albanais  ;  en  fait,  certains  reçoivent  des 
secours  tantôt  d'Autriche,  tantôt  d'Italie,  parfois 
des  deux  côtés  à  la  fois  ;  parfois  aussi  ils  en  ignorent 
l'origine,  connue  des  seules  autorités  hiérarchiques, 


(69) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


qui  reçoivent  de  l'Autriche  des  subventions  régu- 
lières (1). 

Enfin,  la  troisième  organisation  catholique  alba- 
naise est  la  plus  importante  de  toutes  et  aussi  la 
plus  connue  :  c'est  celle  des  Mirdites,  la  grande 
tribu  albanaise,  dont  le  territoire  s'étend  au  sud  de 
Scutari  et  qui  tout  entière  est  catholique  ;  on  estime 
à  une  dizaine  de  mille  le  nombre  d'hommes  quelle 
peut  armer,  et  à  elle  seule  elle  compte  peut-être  plus 
de  catholiques  que  chacune  des  autres  régions  de 
l'Albanie  ;  elle  est  divisée  en  seize  paroisses,  placée 
sous  l'autorité  de  l'abbé  mitre  d'Orosch,  que  je 
visiterai  plus  tard  à  Scutari  et  qui  me  recevra  à 
Orosch.  Celui-ci  dépendait  autrefois  du  métropolite 
albanais  de  Scutari  ;  mais,  en  1888,  l'abbé,  en  reve- 
nant d'exil,  se  fît  accorder  par  Rome  une  juridiction 
autonome,  et  aujourd'hui  il  n'est  plus  suffragant  de 
Scutari  ;  il  dépend  directement  du  Vatican  et  a  rang 
d'archevêque. 

Les  catholiques  de  Diakovo  s'entendaient  assez 
bien  avec  le  gouvernement  jeune-turc  ;  ils  sont  prêts, 
me  dit  le  curé,  à  payer  la  dîme  et  à  accomplir  le  ser- 
vice militaire,  même  en  temps  de  paix,  sur  quoi 
le  secrétaire  lui  réplique  :  «  Vous  êtes,  en  somme, 

(1)  D'après  les  renseignements  recueillis  ici,  on  évalue  à 
30  0001e  nombre  des  fidèles  dépendant  de  la  métropolie  de 
Scutari,  à  13  000  ceux  rattachés  à  l'archevêché  de  Durazzo, 
à  16  000  ceux  ressortissant  à  Uskub-Prizrend  ;  en  outre  les 
catholiques  dépendant  d'Orosch  seraient  16  000  ;  il  est  très 
difficile  de  vérifier  ces  chiffres,  qui  d'après  l'abbé  des 
Mirdites  devraient  être  plus  que  doublés. 


(70) 


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DE    DETCHANI    A    DIAKOVO.    RENCONTRE    D'UN    ALBANAIS 

DANS    LA    BROUSSAILLE. 


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DIAKOVO.  LE  CURÉ  CATHOLIQUE  ALBANAIS. 


I, 'Albanie  inconnue 


PI.  12,  Page  70. 


D'IPEK  A  PR1ZREND 


Jeunes-Albanais.  —  C'est  cela,  répond  l'autre,  et  il 
n'en  existe  pas  encore  beaucoup.  »  Les  relations  avec 
les  Albanais  musulmans  sont  ici  excellentes  ;  il 
n'en  a  pas  toujours  été  ainsi,  surtout  à  la  fin  du 
règne  d'Abdul-Hamid,  et  mes  interlocuteurs  attri- 
buent ces  divisions  à  l'action  de  l'Autriche  et  de 
l'Italie  dans  le  pays.  Quant  aux  rapports  avec  les 
Serbes,  il  est  inutile  d'en  parler  :  à  Diakovo,  sur  les 
3  000  maisons  de  la  ville,  on  compte  à  peine  une 
douzaine  de  maisons  de  pauvres  serbes  et  pas  une 
aux  environs. 

Le  pays  est  donc  purement  albanais  et,  comme  à 
Ipek,  dominé  par  quelques  familles  de  puissants  et 
riches  beys  :  la  plus  vieille  est  celle  de  Riza  bey,  que 
l'ancien  régime  avait  exilé  pour  raison  person- 
nelle et  que  le  nouveau  régime  a  habilement  rappelé  ; 
il  a  fait  du  fils  de  celui-ci,  qui  était  officier,  le  député 
de  Diakovo  ;  un  autre  bey  est  aussi  officier  à  Uskub, 
c'est  Bayram  Tzura  ;  les  autres,  comme  Ahmed 
bey,  comme  Djlaledin  bey,  —  le  plus  riche  peut- 
être,  ses  terres  valant  bien  un  million  et  demi  de 
piastres,  —  habitent  à  Diakovo.  Tous  ont  leur 
fortune  en  terres,  aucun  en  moulins  ou  en  usines, 
comme  à  Ipek  ou  à  Mitrovitza,  et  cela  seul  indique 
que  nous  sommes  ici  en  pays  de  grande  propriété, 
—  la  petite  propriété  ayant  d'ailleurs  sa  part. 

Cette  propriété  est  assez  cultivée,  et  Diakovo  est 
un  centre  important  du  commerce  de  céréales.  Il  est 
aujourd'hui  dirigé  tout  entier  du  côté  de  Salonique 


(71) 


V ALBANIE  INCONNUE 


par  route  et  voie  ferrée,  et  les  commerçants  de  Dia 
kovo  s'inquiètent  de  le  détourner  vers  l'Adriatique 
et  Scutari,  en  s'entendant  avec  les  commerçants  de 
Scodra.  C'est,  me  dit-on,  un  grand  commerçant  de 
Diakovo,  Ghaquir  Ispay,  et  un  autre  de  Scudra, 
Petro  Daragaty,  qui  s'en  occupent,  et  Murtesam 
Abdulraluman,  le  secrétaire  du  kaimakan, 
m'affirme  s'entéiesser  à  ces  projets  par  ordre  du 
Gouvernement  ;  leur  idée  serait  de  constituer  une 
société,  dont  les  commerçants  des  deux  villes  seraient 
les  actionnaires  et  qui  exécuteraient  les  travaux 
nécessaires  :  ces  travaux  se  résument  en  deux 
points  :  rendre  leDrin  navigable  depuis  Spach  et  dra- 
guer la  Boyana.  On  sait  que  le  Drin  se  jette  dans  le 
lac  de  Scutari  et  que  celui-ci  est  réuni  à  la  mer  par 
la  Boyana  ;  or,  la  Boyana  est  ensablée  et  le  Drin 
n'est  pas  navigable  par  suite  d'une  cataracte  de 
7  mètres  placée  au  coude  du  fleuve,  au-dessus  de 
Spach;  d'après  les  gens  de  Diakovo,  si  l'on  régulari- 
sait le  lit  en  cet  endroit,  —  travail  qu'ils  avouent 
d'ailleurs  difficile,  —  on  pourrait  remonter  jusqu'à 
Spach  en  bateau  et  de  là  passer  assez  facilement  à 
Diakovo  par  la  piste  dont  on  se  sert  aujourd'hui  et 
qu'on  transformerait  en  route. 

Le  projet  est-il  exécutable,  est-il  sérieux?  Je  serais 
embarrassé  d'avoir  une  opinion  ;  d'ailleurs,  autant 
que  j'ai  pu  le  savoir,  les  commerçants  de  Diakovo 
n'en  savent  guère  plus  long  que  moi,  car  ils  n'ont  pas 
encore  envoyé surles  lieux  un  ingénieur  ou  un  techni- 


(72) 


DIAKOVO.   PONT   SUR   LE    PRNA. 


DE    DIAKOVO   A   PRIZREND.   LE    PONT   SUR   LE    EVENIK. 


L'Albanie  inconnut 


PI.  13,  Page 


D'IPEK  A  PRIZREND 


cien.  Quoi  qu'il  en  soit,  même  germée  prématuré- 
ment dans  des  cerveaux  imaginatifs,  l'idée  est  assez 
ingénieuse  et  montre  chez  les  Albanais  un  souci 
d'aménagement  économique  de  leur  pays  par  leur 
propre  force  et  dans  leur  intérêt  de  race. 

Vers  trois  heures  du  soir,  je  quitte  Diakovo,  et 
ma  voiture  court  sur  une  vaste  plaine  poussiéreuse 
qui  s'étend  jusqu'au  pont  sur  l'Evenik  (ou  Erenik), 
que  nous  traversons.  C'est  un  pont  d'un  kilomètre 
peut-être,  terrible  à  passer  ;  les  pierres  sont  si  peu 
taillées  qu'on  marche  sur  des  pointes  de  cailloux  ; 
mes  souvarys  préfèrent  passer  à  gué,  mais  avec 
grande  précaution,  car,  dans  le  lointain,  nous  avons 
entendu  des  coups  de  feu  et  aperçu  un  groupe 
d'Albanais  assis  à  l'ombre  de  leurs  chevaux  et  sem- 
blant se  concerter  ;  je  fais  armer  les  fusils,  mais 
inutilement  :  nous  continuons  notre  route  sans 
encombre. 

Mon  voiturier  s'est  trompé  dans  son  horaire  ;  il 
faut  six  heures  de  marche  forcée  pour  atteindre 
Prizrend,  et  quand  nous  y  arrivons,  la  nuit  tombe 
déjà.  C'est  jour  de  grand  marché  et,  pendant  les 
deux  dernières  heures  de  mon  voyage,  je  croise  sur 
la  route  au  moins  trois  ou  quatre  cents  paysans, 
presque  tous  Albanais,  hommes  et  enfants  surtout, 
dont  un  bon  quart  sont  armés.  Le  désarmement  est 
donc  bien  loin  d'être  complet,  même  dans  la  plaine, 
comme  on  me  l'affirmait  ;  fusil  sur  l'épaule,  cartou- 
chières autour  du  corps,  pistolet  et  poignard  passé 


(73) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


dans  la  large  ceinture  qui  les  entoure  de  l'estomac 
aux  cuisses,  ils  marchent  d'un  pas  élastique  et 
rapide  ;  la  plupart  vont  à  pied  ;  quelques  montures 
les  suivent  chargées  de  provisions  et  d'achats  de 
toute  sorte  ;  tous  me  regardent,  mais  avec  une 
curiosité  atténuée.  Prizrend,  où  j'arrive,  connaît 
de  longue  date  les  étrangers  et  compte  même  en  per- 
manence deux  consulats.  La  nuit  est  complète, 
quand  ma  voiture  s'arrête  devant  le  consulat  de 
Russie,  au  terme  de  la  première  partie  de  mon 
voyage. 

RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

Une  voiture  met  trois  heures  et  demie  à  franchir  la  distance  de 
Ipek  à  Detchani.  L'étranger  présenté  est  très  bien  reçu  à  Det- 
chani  ;  le  couvent  est  riche,  bien  tenu  et  l'hospitalité  s'en  res- 
sent. Il  faut  s'y  arrêter  un  jour. 

Diakovo  est  à  trois  heures  et  demie  de  voiture  de  Detchani  ; 
la  ville  ne  présente  aucune  ressource  ;  il  vaut  mieux  ne  pas  y 
demeurer  et  repartir  si  l'on  peut  le  jour  même  pour  Prizrend. 


CHAPITRE    VI 

PRIZREND 

Vue  d'ensemble  de  Prizrend  ;  industries  locales.  —  Prépa- 
ratifs d'un  voyage  pour  l'intérieur.  —  Une  visite  au  cheik 
Adem  ;  la  vie  d'un  saint  et  d'un  solitaire. 

Prizrend  est,  après  Uskub,  la  plus  importante 
agglomération  du  vilayet  de  Kossovo  ;  pour  bien 
voir  l'amas  de  maisons  resserrées  au  pied  de  la  mon- 
tagne, les  ruelles  si  étroites  que  d'un  peu  haut  tous 
les  murs  semblent  se  toucher,  les  lourdes  mosquées 
coiffées  d'un  dôme  de  pierre  blanche  brillante  au 
soleil,  les  minarets  à  la  silhouette  élancée,  qui 
jalonnent  la  ville  de  leur  aiguille  claire,  les  cyprès 
parsemés  entre  les  maisons,  qui  donnent  au  tableau 
leur  note  sombre,  pour  d'un  regard  embrasser  ce 
panorama  et  apercevoir  les  pauvres  masures  qui 
escaladent  les  flancs  de  la  montagne  et  s'accrochent 
comme  elles  peuvent  au  sol  pierreux  et  mouvant, 
il  faut  monter  à  la  citadelle  qui  couronne  la  ville 
de  ses  murs  en  ruine  et  de  ses  créneaux  déchiquetés. 
Gomme  partout,  la  caserne  y  est  placée,  qui  tient 
la  cité  sous  l'obéissance  de  ses  fusils  prêts  à  partir. 
Sur  le  sentier  raboteux  qui  y  conduit,  le  panorama 
se  déroule  et  s'étend  peu  à  peu  sous  mes  yeux,  et  la 

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L'ALBANIE  INCONNUE 


ville  paraît  nichée  sous  la  protection  du  mont  qui 
la  domine. 

Les  villes  albanaises  aiment  d'ordinaire  la  ver- 
dure et  l'eau  ;  mais  l'eau  de  la  Bistrica  de  Prizrend 
descend  sur  une  brusque  pente  des  gorges  de  la  mon- 
tagne et  creuse  la  ville  plus  qu'elle  ne  la  sillonne, 
pour  aller  s'étaler  dans  la  plaine  et  par  un  coude 
brusque  se  jeter  dans  le  Drin,  qui  l'a  captée.  La 
verdure  n'a  pas  de  place  ici  ;  elle  est  refoulée  aux 
pourtours  de  la  ville  dans  la  campagne  plate  ;  Priz- 
rend, grand  centre  d'échange  entre  les  plaines 
d'Uskub  et  de  Diakovo,  d'une  part,  et  les  tribus 
montagnardes  du  Nord  de  l'Albanie,  d'autre  part, 
est  le  lieu  d'un  important  marché  commercial  en 
même  temps  que  le  siège  d'une  petite  industrie 
locale  très  prospère  ;  le  marché  et  le  bazar  sont  le 
vrai  cœur  de  la  ville  ;  un  important  poste  de  police 
en  occupe  le  centre  et  a  fort  à  faire  parfois  pour 
apaiser  les  contestations  entre  gens  de  l'intérieur 
et  gens  de  la  ville  ou  de  la  plaine  ;  trois  ou  quatre 
rues  sont  bordées  de  boutiques,  où  s'exercent  les 
petits  métiers  les  plus  divers  :  ici,  on  travaille 
l'argent  en  filigrane  et  l'incruste  d'or  ;  là,  on 
façonne  les  peaux  et  prépare  les  cuirs  ;  là-bas,  on 
tisse  des  tissus  de  toile  etdesoie  ;  ailleurs,  on  fabrique 
couteaux  et  poignards  ;  mille  petits  métiers  occu- 
pent une  population  industrielle  et  commerçante. 

Le  consul  de  Russie,  avec  une  extrême  obligeance, 
non  seulement  m'offre  l'hospitalité,  mais  s'emploie 


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PRIZREND 


activement  à  préparer  mon  voyage  dans  l'intérieur  ; 
ce  n'est  pas  chose  facile,  et  il  nous  est,  par  exemple, 
à  peu  près  impossible  d'obtenir  des  renseignements 
exacts  sur  la  route  à  suivre  pour  les  deux  premières 
journées  seulement,  ne  poussant  pas  mon  ambi- 
tion au  delà  ;  jusqu'à  Kukus,  que  les  uns  appellent 
Kuks,  la  plupart  Kuksa,  tout  le  monde  sait  ici  que 
la  route  suit  le  Drin,  et  l'on  peut  m'indiquer  approxi- 
mativement le  temps  nécessaire,  sept  à  huit  heures 
de  cheval  ;  mais,  au  delà,  le  chemin  n'est  pas  connu. 
Le  consul  de  Russie  fait  appeler  ses  cawas  et  leur 
demande  de  le  renseigner  ;  les  indications  rappor- 
tées sont  très  incertaines  ;  nous  allons  alors  ensem- 
ble rendre  visite  au  consul  d'Autriche-Hongrie,  un 
jeune  homme  blond  et  petit,  qui  doit  connaître  le 
pays,  puisqu'il  a  été  reçu  à  coups  de  fusil  par  les 
gens  de  Kuksa,  où  je  vais  ;  sans  faire  allusion  à  ce 
fâcheux  incident,  je  lui  demande  s'il  connaît  la 
route,  les  étapes  possibles, les  difficultés;  il  l'ignore, 
mais  il  fait  venir  un  de  ses  cawas  albanais,  qui  est 
allé  jusqu'à  Bissac,  où  il  a  des  amis  ;  par  malheur,  il 
ne  peut  donner  que  des  notions  très  vagues  sur  le 
chemin.  Nous  nous  rendons  ensuite  chez  le  mutes- 
sariff,  Fuzi  bey,  pour  organiser  le  voyage  définitive- 
ment. Très  aimablement,  il  demande  d'abord  à  ses 
officiers  de  rechercher  des  gendarmes  connaissant 
le  pays  ;  mais,  parmi  les  gendarmes  turcs  ou  alba- 
nais présents,  aucun  n'est  allé  aussi  loin  :  entre 
Kuksa  sur  le  Drin  et  Orosch,  l'intérieur  est  inconnu. 


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V ALBANIE  INCONNUE 


Nous  décidons  alors  de  nous  en  tenir  au  plan  sui- 
vant :  le  mutessariff  me  fournira  une  escorte  offi- 
cielle de  souvarys  et  de  gendarmes  à  pied  ;  au  pont 
sur  la  Liuma,  un  peu  avant  d'arriver  à  Kuksa,  je 
ferai  halte  et  enverrai  en  avant  un  gendarme  alba- 
nais, parent  de  gens  de  ce  village  ;  je  le  chargerai 
d'un  message,  et  il  négociera  mon  passage  avec  le 
bey  de  Kuksa  ;  ensuite,  d'accord  avec  ce  dernier,  je 
recruterai  une  escorte  d'hommes  de  la  tribu  et,  avec 
ces  deux  escortes,  je  traverserai  le  pays  de  Liuma. 
En  même  temps,  le  mutessariff  télégraphiera  au  vali 
ou  gouverneur  général  de  Scutari,  afin  de  lui  faire 
connaître  mon  départ  de  Prizrend  et  pour  que 
celui-ci  envoie  à  ma  rencontre,  jusqu'à  Orosch,  un 
officier  et  des  hommes. 

Alors  se  pose  la  «  question  du  chapeau  »  :  le  jour 
de  mon  départ,  le  consul  de  France  d'Uskub  me  fit 
tenir  un  mot  d'urgence,  de  la  part  du  gouverneur 
général  du  vilayet  :  «  Le  vali  que  j'ai  vu  hier  soir, 
y  est-il  dit,  m'a  prié  de  vous  demander  comme  une 
faveur  de  revêtir  pour  votre  voyage  de  Mitrovitza 
jusqu'à  Scutari  la  calotte  rouge  ou  fez.  Il  est  per- 
suadé que  dans  ces  conditions  tous  les  incidents 
seraient  évités.  Votre  drogman,  par  suite,  aurait  à 
adopter  la  même  coiffure.  Il  vous  appartient  de 
donner  à  ce  désir  de  notre  gouverneur  général  la 
suite  qu'il  comporte.  »  Sur  le  moment,  je  pris  la 
résolution  d'obéir  à  ce  désir,  quelque  répulsion  que 
j'en  ressentisse.  Mais,  à  Mitrovitza,  Djavid  Pacha 


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PRIZREND 


me  détourna  de  cette  pensée.  Je  soumets  donc  la 
question  au  mutessarifî  de  Prizrend  et  au  consul; 
finalement,  je  décide  de  garder  ma  coiffure  d'Euro- 
péen, et  je  crois  agir  ainsi  avec  prudence.  Escorté  de 
gendarmes,  avec  mon  costume,  ma  tournure,  l'im- 
possibilité de  m'exprimer  en  albanais,  je  ne  puis 
songer  à  tromper  le  plus  naïf  enfant  ;  arborer  un 
fez,  c'est  vouloir  me  faire  prendre  soit  pour  un  Turc, 
soit  pour  un  chrétien  qui  se  dissimule  ;  ni  l'un  ni 
l'autre  ne  sont  tellement  bien  vus  que  je  doive 
chercher  à  leur  ressembler  ;  reste,  il  est  vrai,  une 
considération  :  quelque  obscur  fanatique  peut  res- 
sentir une  commotion  d'horreur  en  apercevant  un 
chapeau,  au  lieu  d'un  fez  ;  mais,  en  ce  cas,  c'est  à 
mon  escorte  à  me  protéger.  De  toute  manière,  il  est 
donc  plus  sage  d'aller  hardiment,  de  déclarer  ouver- 
tement la  nationalité  «  franque  »  et  de  demander 
le  passage  et  le  soutien. 

Reste  la  question  du  transport.  Il  va  sans  dire 
que  la  plus  minuscule  voiture  ne  peut  pénétrer  dans 
l'intérieur  ;  les  routes  sont  moins  que  des  sentiers,  à 
peine  des  pistes,  où  l'homme  grimpe  comme  une 
chèvre,  aux  flancs  des  montagnes  et  au  hasard  des 
rochers.  Il  faut  faire  choix  de  chevaux  pour  un  tra- 
jet de  six,  peut-être  sept  jours  ;  de  Prizrend  à  Scu- 
tari,  en  effet,  le  chemin  direct,  en  suivant  le  Drin, 
prend  de  deux  à  trois  jours,  mais  notre  route  des 
écoliers  dessine  un  crochet  très  ample  vers  le  Sud. 
Çawas  et  drogmanfs'en  mêlent;  on  visite  les  mar- 


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L'ALBANIE  INCONNUE 


chands  de  chevaux  et  les  voituriers  ;  finalement, 
le  «  védi  »,  —  tel  est  le  nom  de  l'homme,  —  consent 
à  m'accompagner  et  à  me  louer  trois  chevaux,  à 
raison  de  6  livres  turques  ;  l'un  d'eux,  qui  m'est 
destiné,  devra  être  sellé  à  l'européenne  d'une  selle 
espagnole  qu'on  me  montre.  La  clause  est  impor- 
tante, car  les  selles  du  pays  sont  des  engins  de  tor- 
ture :  elles  sont  plus  propres  à  porter  des  charges 
qu'à  recevoir  des  hommes  ;  elles  sont  constituées 
de  traverses  de  bois  dont  la  réunion  permet  d'en- 
fourcher la  bête  ;  les  gendarmes  jettent  sur  celles- 
ci  une  couverture  ou  un  manteau  et  cheminent 
ainsi.  L'une  des  bêtes  me  servira  de  bête  de  somme 
pour  mes  valises,  provisions  et  paquets  divers  :  le 
védi  sera  spécialement  chargé  de  sa  conduite  et 
de  la  garde  de  mon  cheval  aux  passages  dangereux, 
quand  je  mettrai  pied  à  terre.  Mon  conducteur  est 
un  type  d'Albanais  dégénéré  :  le  front  bombé,  les 
joues  caves,  le  nez  busqué,  les  yeux  rentrés  ;  sa 
calottes  blanche  est  plantée  très  en  arrière  sur  des 
cheveux  roux,  et  il  fera  tout  le  voyage  avec  une  che- 
mise de  flanelle  aux  manches  trop  courtes,  sur- 
montée d'un  boléro  d'étoffes  rapiécées  ;  une  grande 
ceinture  rouge  est  passée  autour  du  corps,  dans 
laquelle  il  enfouit  armes,  provisions,  foulard  et  ar- 
gent ;  des  sandales  en  lambeaux  complètent  le  cos- 
tume ;  tuberculeux,  semble-t-il,  et  alcoolique,  il  ne 
suit  guère  la  loi  du  Prophète  :  il  cache  une  bouteille 
d'alcool,  de  raki,  dans  une  poche  de  son  pantalon, 


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PRIZREND.    VUE    DE    LA   VILLE. 


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PRIZREND.  —  LES  MAISONS  GRIMPANT  VERS  LA  CASERNE. 


L  Albanie  in< 


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PR1ZREND 


et  en  secret  il  en  avale  des  gorgées  ;  tantôt  bavard, 
tantôt  silencieux,  il  ne  m'inspire  qu'une  confiance 
limitée  ;  mais  il  n'y  a  à  redouter  ni  une  astuce,  qu'il 
ne  possède  pas,  ni  une  intelligence,  qui  est  absente. 


Avant  de  quitter  Prizrend,  je  fais  visite  au  saint 
de  la  région,  le  cheik  Adem  (c'est-à-dire  Adam), 
chez  qui  je  suis  amené  par  son  ami  le  consul  de 
Russie. 

Le  cheik  habite  une  petite  maison  retirée,  loin  de 
la  ville,  entourée  d'un  jardin,  soigneusement  abrité 
de  murs  élevés  ;  quand  on  pénètre  dans  cet  enclos, 
les  yeux  sont  de  suite  charmés  ;  rien  n'est  ordonné, 
et  tout  est  délicieusement  assemblé  ;  ce  sont  des 
fleurs  rares  jetées  comme  par  la  nature  à  travers  la 
verdure  des  herbes  et  des  arbres  ;  leurs  tiges  hautes 
mêlent  à  la  moindre  brise  leurs  coroles  aux  cou- 
leurs éclatantes  et  variées  ;  des  ruisselets  d'eau  vive 
courent  rapides  à  travers  le  jardin  et  l'éclairent  de 
leur  sillon  lumineux  ;  une  chatte  blanche,  d'une 
fourrure  immaculée,  glisse  entre  les  fleurs  ;  dans  un 
angle,  une  tourelle  de  vignes  aux  feuilles  épaisses 
met  un  coin  d'ombre,  et  des  grappes  énormes  pen- 
dent, si  lourdes  qu'elles  semblent  prêtes  à  tomber  ; 
des  acacias  assurent  une  ombre  propice  au  repos, 
et  sous  leur  abri  des  chaises  rustiques  sont  dispo- 
sées. Quand  nous  pénétrons,  le  cheik  Adem  s'em- 
ploie  à    quelque    besogne  de  jardinage  ;   à  notre 

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6 


L'ALBANIE  INCONNUE 


vue,  il  accourt  ;  c'est  un  homme  d'une  cinquantaine 
d'années  ;  une  grande  barbe  grisonnante  et  légère 
s'étale  sur  sa  poitrine  ;  un  nez  et  des  sourcils  arqués 
creusent  les  yeux  et  mettent  en  relief  des  traits  fins 
et  une  peau  claire  ;  le  front,  qui  paraît  élevé,  est 
caché  sous  une  coiffure  de  laine  blanche  haute 
comme  un  turban  ;  ses  oreilles  sont  percées  de 
boucles  noires  qui  adhèrent  ;  son  vêtement  l'entoure 
de  clartés  :  une  longue  chemise  de  flanelle  blanche 
et  fine  est  resserrée  à  la  taille  par  une  ceinture  bro- 
dée d'or  ;  la  chemise  tombe  sur  des  chaussettes  de 
laine  blanche,  et  le  pied  repose  sur  de  simples  san- 
dales ;  sur  le  vêtement  de  dessus,  il  jette  une  houp- 
pelande de  laine  blanche  épaisse  qu'il  laisse  ouverte, 
sur  la  poitrine  ;  l'expression  fine  et  intelligente  de  ce 
visage  méditatif,  la  politesse  raffinée  des  manières, 
la  voix  pure  et  chantante  dont  le  son  frôle  comme 
une  caresse,  le  langage  choisi  et  fleuri  et  l'usage 
d'une  langue  poétique  aux  vocables  harmonieux, 
l'aspect  enfin,  du  personnage,  dont  la  silhouette  et 
la  blancheur  saisissent,  tout  fait  comprendre  sans 
peine  l'attrait  qu'il  exerce  sur  les  hommes  cultivés, 
musulmans  ou  chrétiens,  la  vénération  extrême  qu'il 
inspire  à  tout  le  peuple  d'alentour  et  l'autorité  qu'il 
a  prise  sur  ces  âmes  naïves. 

Avec  des  gestes  affables,  il  me  fait  asseoir  à  l'om- 
bre des  acacias,  sur  l'herbe  coupée,  tout  près  du 
ruisseau  dont  l'eau  court  en  abandonnant  un  peu  de 
fraîcheur.  Puis  il  va  toucher  les  fruits  de  ses  arbres, 


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PRIZREND 


en  détache  quelques-uns  et  place  sur  l'herbe  des 
poires  et  des  raisins  dorés,  qu'il  a  plongés  quelques 
secondes  dans  l'eau  glacée  de  la  source  ;  il  m'offre 
des  cigarettes  et  me  dit  de  suite  :  «  L'Albanie,  c'est 
la  France  d'il  y  a  mille  ans  ;  aux  jeunes  nations, 
comme  aux  jeunes  enfants,  il  faut  tout  enseigner 
par  symbole  et  par  conte.  —  Voulez-vous  alors,  lui 
répliquai-je,  me  dire  un  de  ces  contes,  qui  enchantent 
vos  auditeurs  d'Orient  ?  —  L'homme,  me  répond-il, 
devient  l'esclave  du  bienfait  qu'il  a  reçu  ;  un  pau- 
vre mendiant  demandait  un  jour  l'aumône  à  un 
bey,  dont  la  maison  opulente  étalait  la  fortune  ;  le 
riche,  au  lieu  de  rejeter  la  prière  du  pauvre,  voulut 
l'enrichir  d'un  bienfait,  car  son  cœur  était  compa- 
tissant ;  le  mendiant,  devant  tant  de  bonté,  remer- 
cie le  riche  et  en  son  âme  jure  de  se  reconnaître» 
dût-il  y  consacrer  sa  vie.  Or,  les  années  passent  et 
le  sort  des  humains  tourne  au  gré  du  destin,  que  nul 
ne  peut  prévoir.  Un  jour,  le  bey  est  mêlé  à  une  mau- 
vaise affaire,  et  il  passe  en  jugement  ;  le  tribunal 
des  hommes  le  condamne,  et  il  doit  mourir.  La  ru- 
meur publique  apporte  jusqu'au  pauvre  la  nouvelle 
de  l'extrémité  où  est  réduit  le  riche  ;  il  va  et  il 
aperçoit  les  préparatifs  déjà  terminés  ;  dans  quelques 
instants,  l'heure  va  sonner  ;  mais  il  a  juré,  jadis,  de 
ne  pas  oublier  celui  qui  fit  le  bien  pour  lui.  Aussi 
arrive-t-il  en  hâte  et  se  précipitant  au  bazar,  dans 
la  foule,  au  lieu  de  l'exécution,  il  crie  :  «Le  Sultan 
est  mort,  mort  est  le  Sultan  !  »  Aussitôt,  tous  vont  au 


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L'ALBANIE  INCONNUE 


palais,  tout  autre  événement  est  oublié  et  le  pau- 
vre, pendant  ce  temps,  va  vers  le  riche  et  lui  dit  : 
«  Va-t'en,  tu  es  libre,  je  dois  prendre  ta  place.  » 
Ainsi  est  fait,  et,  quand  on  revient,  après  avoir 
connu  que  la  nouvelle  était  inventée,  on  trouve  le 
pauvre  enchaîné,  qui  se  livre.  La  foule  s'étonne  et 
l'amène  vers  le  Sultan.  Celui-ci  l'interroge  d'un 
ton  sévère  et  lui  demande  d'expliquer  pourquoi  il  a 
délivré  un  condamné  et  répandu  des  nouvelles  fausses 
pour  se  livrer  ensuite.  Le  pauvre  alors  raconte  son 
histoire  et  termine  par  ces  mots,  qui  font  monter 
la  pitié  au  cœur  du  Sultan  et  décider  de  sa  grâce  : 
«  L'homme  est  l'esclave  du  bienfait  qu'il  a  reçu.    * 

Parles  allées  étroites  du  jardin  fleuri,  nous  nous 
promenons,  et  le  cheik  Adem  relève  d'un  doigt  léger 
les  tiges  de  ses  fleurs  pour  me  faire  admirer  leur 
coloris  et  leur  délicatesse.  Dans  un  angle  du  jardin 
est  cachée,  sous  les  lauriers-roses,  la  maison  du  saint; 
c'est  une  maison  basse,  à  un  seul  étage,  dont  les 
deux  ou  trois  chambres  s'ouvrent  sur  une  large 
galerie  ouverte  ;  le  dessus  de  la  galerie  n'est  pas 
couvert  ;  un  cadre  de  bois  y  court,  et  une  vigne 
aux  branches  touffues  y  remplace  les  panneaux 
absents  ;  c'est  un  berceau  de  verdure,  qui  s'appuie 
au  mur  de  la  petite  maison. 

Un  peu  plus  loin,  des  ruches  sont  disposées  entre 
des  gerbes  de  fleurs  ;  là-bas,  de  grands  lis  d'une  pro- 
digieuse hauteur  font  admirer  leur  corolle  impec- 
cable  à    côté    des   roses   répandent   un  parfum, 


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PRIZREND.    LE    CHEIK    ADEM    DANS    SON    JARDIN. 


PRIZREND.   —   LE   POSTE   DE    POLICE   DANS    LE    MARCHÉ. 


L'Albanie  inconnue. 


PI.  15,  Page  84. 


PRIZREND 


délicat  ;  et,  comme  je  lui  en  vante  la  beauté,  il  va, 
sans  rien  répondre,  les  cueille  et  me  les  tend,  en 
disant:  «Elles  ont  eu  le  bonheur  de  vous  plaire,  voici 
des  roses  de  France.  » 

Comme  nous  prenons  congé,  j'aperçois,  dans  un 
endroit  retiré,  un  carré  de  terre  surélevée,  une  sorte 
de  monticule  quadrangulaire  ;  à  une  extrémité,  une 
pierre  droite  est  piquée  en  terre  ;  sur  cette  pierre 
brute,  des  signes  dorés  et  des  inscriptions  en  turc. 
Je  m'avance  et  d'un  regard  je  m'informe.  Un  sou- 
rire triste,  un  léger  silence,  et  puis  :  «  C'est  la  tombe 
de  ma  mère  »,  me  répond-il. 

En  remontant  vers  Prizrend,  je  ne  puis  m'empê- 
cher  d'interroger  mon  compagnon  sur  cette  figure 
étrange  ;  on  ne  sait  ni  qui  il  est,  ni  d'où  il  vient.  Il  a 
pris  le  nom  du  premier  homme  et  vit  dans  ses 
fleurs  et  ses  pensées  depuis  longtemps,  sans  jamais 
quitter  sa  maison  et  son  jardin.  Révéré  au  loin,  on 
vient  de  toute  part  lui  demander  conseil,  avis, 
bénédiction.  Toujours  obligeant,  accueillant  et 
affable,  il  reçoit  même  les  femmes  avec  prévenance 
et  courtoisie,  —  chose  étrange  en  ce  pays  qui  les 
regarde  comme  les  esclaves  de  l'homme  ;  quand 
la  femme  du  consul  de  Russie  vient  lui  rendre  visite, 
il  ne  manque  jamais  de  s'incliner  avec  respect,  ne 
lui  permet  pas  de  partir  sans  lui  offrir  une  fleur  et 
laisse  transparaître  quelque  chose  de  la  galanterie 
française  ;  il  a  certainement  voyagé  beaucoup,  lut 
les  auteurs  littéraires  et  vu  bien  des  événements. 


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L'ALBANIE  INCONNUE 


Mais,  ermite  volontaire,  il  ne  veut  rien  dire  du  passé, 
et,  sage  solitaire,  il  se  confie  aux  mains  divines  pour 
suivre  la  destinée  promise  aux  enfants  fidèles  du 
prophète  Mahomet. 

RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

Prizrend  est  à  cinq  heures  de  voiture  de  Diakovo  ;  il  possède 
de  nombreux  hans,  inhabitables  selon  la  coutume  ;  c'est  ici  que 
l'on  préparera  le  détail  du  voyage  à  l'intérieur  ;  on  loue  des  che- 
vaux jusqu'à  Scutari,  au  prix  d'environ  12  medjidié  par  bête  ; 
on  prend  le  conducteur  avec  soi,  pour  qu'il  garde  la  responsa- 
bilité des  animaux  et  les  ramène  ;  il  suffit  de  le  nourrir  ;  on 
achète  des  provisions,  des  conserves,  des  pastèques,  etc.  ;  un 
ou  plusieurs  animaux  est  sellé  à  cet  effet. 

On  peut  visiter  aux  environs  un  petit  couvent  de  Bechtachi 
albanais  et  la  demeure  du  cheik  Adem.  Une  journée  entière  au 
minimum  est  nécessaire,  et  il  faudrait,  pour  visiter  la  ville,  voir 
les  environs  et  faire  ses  préparatifs  pour  pouvoir  rester  quatre 
ou  cinq  jours. 


dflfc 


DEUXIÈME  PARTIE 

LES  ALBANAIS   DES   MONTAGNES 
DU   NORD 

(de  prizrend  a  sgutari) 

CHAPITRE    VII 

DANS    LA    VALLÉE    DU    DRIN 
ET  AU   PAYS   DE   LIUMA 

Au  Drin  :  la  vallée  du  Drin  ;  le  pont  sur  la  Liuma.  —  Une 
tribu  de  Liuma  ;  Kuksa  et  son  chef  Soul-élès  bey  ;  la  bessa  ; 
l'organisation  des  tribus.  —  Un  grand  repas  albanais  a 
l'hôte  de  passage  ;  la  nuit  dans  le  koulé. 

Prizrend  est  la  dernière  étape  avant  la  mon- 
tagne ;  c'est  de  là  que  l'on  part  pour  pénétrer 
dans  le  long  couloir  du  Drin  qui  conduit  à  Scutari  ; 
cette  voie  était  jadis  très  fréquentée,  et,  avant  la 
construction  des  chemins  de  fer  pendant  le  dernier 
quart  du  xixe  siècle,  les  échanges  d'Orient  en  Occi- 
dent passaient  par  cette  route  ;  mais  il  n'en  reste 
plus  que  le  vestige  ;  les  courants  commerciaux  se 
sont  déplacés,  la  politique  d'isolement  de  l'Albanie 
et  l'esprit  d'indépendance  et  de  rivalité  des  Albanais 
ont  fait  le  reste  ;  ce  qui  subsiste  est  une  piste 

(87) 


V ALBANIE  INCONNUE 


pénible  et  dangereuse  que  suivent  seuls  les  hommes 
de  l'intérieur. 

Dès  six  heures  du  matin,  l'escorte,  le  conducteur 
et  ses  chevaux,  mon  drogman  et  les  cawas  du 
consulat  de  Russie  sont  sur  pied  ;  on  charge  les 
bagages  et  des  provisions  pour  plusieurs  jours, 
et  notre  petite  caravane  descend  de  Prizrend  vers  la 
plaine,  où  nous  devons  rejoindre  le  Drin  en  deux 
heures  ;  notre  première  étape  serait,  d'après  les 
renseignements  recueillis,  de  six  heures  et  nous  con- 
duirait à  Kuksa. 

La  piste  carrossable  longe  des  champs  de  maïs  assez 
bien  venus  et  traverse  un  affluent  du  Drin  ;  bientôt 
au  maïs  succèdent  des  champs  de  pierres  éboulées,  et 
la  route  s'incurve  pour  toucher  au  Drin,  en  face  du 
petit  village  albanais  de  Ghalkin  (1),  situé  sur  l'autre 
rive,  un  peu  au-dessus  du  fleuve;  de  loin,  son  aspect 
est  assez  misérable,  et  ses  quelques  maisons  sont 
dominées  par  la  «  tour  »  d'un  bey,  qui  n'est  plus 
qu'une  ruine.  Nous  rejoignons  le  Drin  à  l'endroit  où 
il  entre  dans  la  vallée,  d'abord  ouverte  et  large,  puis 
de  plus  en  plus  étroite  et  encaissée  ;  il  coule  dans  un 
lit  assez  profond  et  a  une  allure  rapide,  recueillantsur 
sa  rive  gauche  une  quantité  de  petits  ruisseaux  que 
nous  passons  presque  sans  nous  en  apercevoir  ; 
la  route  a  cessé  d'être  carrossable  et  fait  place  à  une 
piste  muletière  qui  suit  le  cours  du  fleuve  et  ne 

(1)  La  carte  autrichienne  orthographie  Salcin  et  Salceti. 
(88) 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

présente  aucune  difficulté  ;  la  végétation  se  dénude 
de  plus  en  plus,  surtout  sur  la  rive  sud,  que  nous 
suivons  ;  c'est  un  paysage  de  broussailles  et  de 
cailloux  assez  triste  ;  de  nombreuses  sources  jail- 
lissent cependant  presque  au  ras  de  la  piste,  pour  se 
perdre  aussitôt  dans  le  Drin  ;  çà  et  là,  un  gros 
arbre  isolé  met  un  point  d'ombre  dans  le  tableau. 
Mes  souvarys,  qui  n'ont  encore  rien  mangé,  trom- 
pent leur  faim  en  chantant,  depuis  une  heure,  sur 
un  rythme  funèbre,  une  mélopée  lente  et  triste 
comme  un  Dies  irse  ;  nos  petits  chevaux  hauts 
comme  des  ânes,  au  pied  sûr  comme  des  mulets, 
marchent  au  pas  dans  les  cailloux  qu'ils  font 
rouler  sous  leurs  pieds  ;  nous  ne  rencontrons  aucune 
des  maisons  marquées  sur  la  carte  et,  du  han 
ancien,  il  ne  reste  qu'une  hutte  de  feuillage,  à 
peine  utile  à  servir  d'abri  quelques  instants  en  cas 
d'orage. 

Vers  onze  heures  enfin,  à  la  grande  joie  des 
souvarys,  le  han  (1)  montre  ses  planches  mal 
jointes  et  sa  clôture  de  piquets  et  de  branches.  Un 
vieil  Albanais  offre  pour  tout  service  une  cruche 
d'eau  fraîche,  un  peu  de  foin  et  de  litière,  et  la  masure 
pour  abriter  hommes  et  bêtes.  Mes  gendarmes  pré- 
tendent faire  en  ce  lieu  une  longue  sieste  ;  c'est, 
m 'affirment-ils,  la  tradition  de  tout  voyageur  ; 
mais  il  est  tôt,  le  soleil  menace  de  devenir  torride 

(1)  Novi  Han,  sur  la  carte  autrichienne. 
(89) 


V ALBANIE  INCONNUE 


à  partir  d'une  heure,  et  j'ai  peu  confiance  dans  les 
indications  qu'on  m'a  données.  Aussi  je  ne  leur 
accorde  qu'une  demi-heure  ;  à  l'ombre  d'un  arbre, 
je  fais  étendre  ma  couverture  et  j'assiste  au  repas 
de  l'escorte.  Dîner  frugal,  s'il  en  fut  :  des  sacs  atta- 
chés derrière  leur  selle  de  bois,  chaque  souvary  tire 
un  pain  et  un  fromage  de  lait  caillé  déjà  très  sec  ; 
il  le  mange  avec  des  piments  divers  qu'il  a  toujours 
dans  ses  provisions  et,  pour  finir,  il  croque  à  même 
des  concombres;  la-dessus,  l'Albanais  du  han  va 
chercher  de  l'eau  fraîche  à  la  source,  et  la  cruche 
passe  de  bouche  en  bouche.  Le  dîner  est  fini.  Nous 
nous  remettons  en  selle  ;  mais,  malgré  l'air  de  la 
vallée  qui  rend  supportable  la  température,  il  fait  si 
chaud  qu'avant  de  partir  chacun  veut  boire  le  coup 
de  rétrier  ;  la  même  eau  fraîche  passe  dans  la  même 
cruche,  qui  est  à  nouveau  vidée.  Une  double  pias- 
trine  contente  pleinement  l'Albanais,  et  il  nous 
souhaite  bonne  route. 

Un  peu  moins  de  deux  heures  plus  tard,  nous 
atteignons  la  rivière  de  Liuma,  que  traverse  un  vieux 
pont  de  pierre  sans  parapet  ;  l'arche  unique  forme 
un  arc  si  marqué  et  une  montée  si  rude,  les  pierres 
du  pont  sont  si  inégales  et  laissent  entre  elles  tant  de 
trous  que  tout  le  monde  descend  de  cheval  pour  tirer 
la  bête  par  la  bride.  C'est  là,  après  avoir  traversé  le 
pont,  que  nous  faisons  halte  à  l'ombre  de  gros  arbres 
et  que  je  déjeune  avec  mon  drogman. 

La  piste  jusqu'en  ce  point,  que  nous  avons  mis 


(90) 


DANS  LA   VALLÉE  DU  DRIN 

environ  six  heures  à  atteindre,  —  six  heures  de  che- 
val au  pas,  —  est  très  pratiquable,  et  rien  ne  serait 
plus  simple  que  d'y  faire  passer  une  route  ou  un 
chemin  de  fer,  si  c'est  cette  ligne  que  doit  suivre  la 
voie  ferrée  dite  Danube-Adriatique  ;  mais  le  chemin 
n'offrira  aucune  ressource  ;  avant  d'entrer  dans  la 
vallée,  deux  ou  trois  villages  montrent  un  certain 
nombre  de  maisons,  mais,  pendant  les  trois  dernières 
heures,  c'est  un  désert,  une  mer  de  rocher,  avec 
une  végétation  d'arbustes  maigres  et  de  broussailles  ; 
le  Drin  qui,  à  l'entrée  de  la  vallée,  coulait  rapide  et 
avec  quelques  mètres  d'eau  dans  un  lit  resserré  est 
presque  à  sec  en  plusieurs  points,  où  le  lit  s'étend  et 
où  les  eaux  errent  parmi  les  cailloux.  En  ce  temps 
de  basses  eaux,  on  suit  sans  difficulté  le  sentier  du 
bas  qui  côtoie  le  Drin;  il  paraît  qu'au  temps  des 
hautes  eaux  il  est  parfois  coupé  par  l'inondation  ; 
on  doit  prendre  alors  un  sentier  qui  passe  par  la 
montagne  et  aboutit  de  même  au  pont  de  Liuma. 

Tandis  que  nous  faisons  halte,  j'envoie  un  de  mes 
souvarys,  qui  est  parent  du  chef  albanais  à  qui  je 
demande  l'hospitalité,  en  mission  auprès  de  celui-ci. 
Il  doit  lui  expliquer  mes  intentions  et  le  prier 
d'accepter  ma  visite  sous  son  toit. 

Le  village  de  Kuksa  est  situé  à  une  demi-heure 
environ  du  pont.  Au  bout  d'une  grande  heure,  mon 
souvary  revient,  accompagné  du  frère  de  Soul-élès 
bey,  —  c'est  le  nom  du  chef  de  ce  village,  —  et  de 
deux  hommes  de  la  tribu.  Ils  viennent  à  la  limite  du 

(91) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


territoire  de  celle-ci  pour  me  faire  accueil,  m'appor- 
ter  les  souhaits  de  leur  chef  et  me  faire  savoir  qu'il 
m'accorde  l'hospitalité.  Aussitôt  nous  suivons  en  file 
indienne  l'étroit  sentier  aménagé  dans  la  broussaille 
qui  conduit  du  pont  de  la  Liuma  au  village  de  Kuksa. 


Kuksa  est  placé  dans  une  situation  merveilleuse  : 
sur  un  petit  plateau  élevé  d'une  centaine  de  mètres 
au-dessus  du  Drin,  il  paraît  une  île  ou  une  forteresse 
dont  les  fossés  seraient  le  Drin  au  nord,  à  l'ouest  et 
au  sud  le  Drin  noir,  qui  sort  en  cet  endroit  des  mon- 
tagnes, se  jette  non  loin  de  là  dans  le  Drin  blanc  et 
fait,  au  pied  de  Kuksa,  un  immense  crochet  dont 
la  partie  interne  paraît  un  lac  desséché  plein  de 
flaques  d'eau  qui  miroitent  au  soleil  ;  vers  l'est, 
la  Liuma  d'où  nous  venons  fermerait  le  quatrième 
côté  ;  de  ce  monticule  on  domine  les  trois  vallées, 
celle  du  Drin  à  l'est  et  à  l'ouest  et  celle  du  Drin 
noir  au  sud,  qui  étale  ses  eaux  en  venant  mourir 
près  de  Kuksa  ;  trois  hautes  montagnes  servent  de 
fond  de  tableau  :  au  nord,  les  monts  des  Hasi,  dont 
les  cimes  lointaines  forment  une  ligne  continue  ;  au 
sud-ouest,  le  Maja  Runs  et  les  collines  avoisinantes 
peu  élevées,  qui  séparent  le  pays  des  Mirdites  de 
celui  de  Liuma  ;  au  sud-ouest,  enfin,  la  pyramide 
du  Djalic,  qui  dresse  à  plus  de  2  500  mètres  sa  crête 
rocheuse,  domine  tout  le  pays  et  est  comme  le  cœur 
du  territoire  Liumiote. 

(92) 


DE-   PRIZREND   A  KUKSA.  L'ARRÊT  A  LA  HUTTE  D'UN  ALRANAIS 


L'Albanie  inconnue 


PI.  16,  Page  92 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

A  la  porte  de  son  koulé,  sur  le  terre-plein,  autour 
duquel  sont  construites  une  douzaine  de  pauvres 
masures  qui  forment  tout  le  village,  Soul-élès  bey 
m'attend,  entouré  de  ses  gens.  Je  sais,  d'après  les 
renseignements  qu'on  m'a  donnés  et  qui  me  sont 
confirmés  ici,  que  le  bey  n'est  qu'un  chef  de  village, 
paysan  parmi  des  paysans,  chef  et  égal  de  ceux-ci 
tout  à  la  fois;  ce  n'est  pas  le  bey,  grand  propriétaire, 
à  qui  tout  le  village  appartient  et  qui  le  peuple  de 
ses  fermiers  ;  chaque  famille  a  sa  cabane,  ses  trou- 
peaux et  ses  terres  ;  mais  Soul-élès  est  cependant  le 
chef  d'une  famille  ancienne,  à  qui  revient  tradition- 
nellement et  héréditairement  le  commandement  de 
cette  tribu  ;  il  est  assez  riche  en  terres,  sa  famille 
est  nombreuse,  sa  parenté  étendue  et  son  influence 
reconnue  ;  comme  bey  de  Kuksa,  situé  à  un  vé- 
ritable point  stratégique,  à  un  confluent  de  fleuves 
et  de  pistes,  commandant  les  plus  importantes  voies 
de  communication  naturelle  de  la  région,  Soul-élès 
joue  un  rôle  dans  le  pays,  et  son  appui  n'est  pas 
négligeable. 

Il  est  là,  un  peu  en  avant  d'une  dizaine  de 
beaux  gaillards,  les  plus  vieux  aussi  droits  et  aussi 
solides  que  les  plus  jeunes  ;  le  costume  de  plusieurs 
d'entre  eux  est  différent  de  celui  que  portent  les 
Albanais  des  villes  de  la  plaine  :  le  pantalon  collant, 
de  flanelle  ou  de  laine,  bordé  de  noir,  devient  bouf- 
fant, en  toile  blanche,  arrêté  à  la  cheville  par  des 
jambières  ;  la  chemise  de  laine  est  remplacée  par 

(93) 


V ALBANIE  INCONNUE 


un  large  vêtement  de  toile  qui  tombe  jusqu'aux 
genoux  ;  tous  portent  par-dessus  ce  vêtement  un 
gilet  ou  boléro  en  étoffe  plus  ou  moins  grossière,  mais 
plus  ou  moins  brodée  ;  celui  du  chef  est  presque 
luxueux,  et  un  sautoir  d'argent  est  jeté  autour  du 
cou  ;  la  coiffe  blanche,  ronde  comme  celle  d'un  enfant 
de  cœur,  ou  plate  comme  un  bonnet  de  voyage,  reste 
l'invariable  complément  de  cet  habillement,  ainsi 
que  des  sandales  en  peau  brute  et  une  large  ceinture 
où  chacun  enfouit  cartouches,  armes,  tabac,  montre 
et  même  provisions  ;  ajoutez  à  ce  costume  le  fusil  sur 
l'épaule,  et  vous  vous  figurerez  l'aspect  que  présente 
le  bey  et  ses  hommes,  quand  j'arrive  devant  eux. 

A  peine  les  paroles  de  bienvenue  échangées,  Soul- 
élès  bey  me  fait  entrer  chez  lui  ;  dès  l'instant  où  j'ai 
franchi  le  seuil,  la  bessa  promise  est  en  quelque  sorte 
consacrée  ;  je  suis  l'hôte,  je  suis  sacré,  et  tous  les 
hommes  de  la  tribu  doivent  en  toutes  circonstances  me 
rendre  les  devoirs  de  l'hospitalité  et  me  donner  le 
secours  de  leurs  armes;  j'entre  donc  aussitôt  dans  le 
koulé  ;  c'est  un  carré  de  quatre  murs  de  pierres  épaisses 
aux  fondements  profonds  dans  le  sol;le  rez-de-chaussée 
est  un  simple  abri  extérieur  pour  mettre  du  bois  ou 
des  instruments  et  ne  communique  pas  avec  le  pre- 
mier ;  on  accède  à  cet  étage  par  un  escalier  de  bois 
qui  est  presque  une  échelle  extérieure  au  bâtiment, 
que  d'un  simple  coup  de  main  on  peut  rej  eter.  L'étage 
n'est  formé  que  d'une  grande  pièce  carrée  divisée 
en  deux  :  d'un  côté,  l'on  met  les  provisions,  de  l'autre 


(94) 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

on  reçoit  les  hôtes  et  l'on  passe  la  nuit  ;  pour  tout 
meuble,  on  n'aperçoit  que  des  tapis  étendus  de 
chaque  côté  d'une  haute  cheminée  à  bois  ;  l'air  et  la 
lumière  entrent  par  une  petite  porte  surbaissée,  où 
est  retenu  l'escalier,  et  par  deux  fenêtres,  qui  sont 
plutôt  des  meurtrières  très  élevées  au-dessus  du  sol. 
Entre  les  tapis,  les  briques  du  plancher  apparaissent 
et  conduisent  à  l'âtre,  où  aussitôt  on  réveille  la  cendre 
et  prépare  le  café.  J'entre  et  je  dois,  selon  l'usage, 
retirer  mes  bottines  ;  personne  ne  pénètre  avec  des 
chaussures  dans  cette  pièce,  dont  les  tapis  servent 
de  lits  et  de  sièges  à  la  maison  albanaise.  Ghacun 
les  quitte  donc  soigneusement  et,  après  les  avoir 
placées  dans  un  angle  de  la  pièce,  avec  les  armes, 
s'étend  sur  les  tapis  ;  le  cafedji,  domestique  spécia- 
lement préposé  au  soin  du  café,  prépare  celui-ci  et 
m'en  offre;  entre  temps,  on  est  allé  cueillir  des  poires 
et  l'on  m'en  apporte  qui  sont  petites,  mais  mûres 
et  juteuses  à  souhait. 

Mes  hôtes  sont  assis  à  la  turque  ;  moi,  que  cette 
pose  fatigue  et  que  ma  première  étape  de  sept 
heures  de  cheval  a  rompu,  je  m'étends,  les  valises 
derrière  moi,  comme  un  dossier,  et  une  longue 
conversation  s'engage.  Je  fais  expliquer  par  mon 
drogman  d'où  je  viens,  où  je  vais,  quels  sont  mes 
projets  et  ce  que  je  leur  demanderai  :  je  voudrais 
traverser  le  pays  de  Liuma  pour  rejoindre  la  Mir- 
ditie  par  le  Sud;  ce  chemin  n'a  encore  jamais  été 
parcouru  par  un   Européen,   et  je  serais   curieux 

(95) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


de  le  reconnaître.  Entre  eux  ils  délibèrent  longue- 
ment :  le  bey,  son  frère  et  le  plus  âgé  de  la  tribu, 
qui  semblent  former  le  conseil  du  village,  discutent 
sur  les  chemins  à  prendre  ;  la  tribu  entretient  de 
mauvais  rapports  avec  d'autres  tribus  voisines  de 
Liumiotes,  et  il  faut  éviter  le  territoire  de  celles-ci 
pour  ne  passer  qu'à  travers  des  tribus  amies  et 
rejoindre  une  tribu  Mirdite,  qui,  sur  la  recomman- 
dation de  Soul-élès,  m'accordera  sa  bessa  ;  la  dis- 
cussion se  prolonge  ;  je  les  vois  un  peu  soucieux 
et  inquiets  ;  à  la  fin,  le  bey  me  dit  que  l'on  me  fera 
prendre  le  chemin  de  la  montagne,  qui  est  plus  sûr 
en  ce  moment  que  celui  de  la  vallée  ;  il  me  donnera 
une  escorte  d'hommes  de  sa  tribu  qui  m'accom- 
pagneront jusqu'à  la  limite  de  leur  territoire  et  là 
me  remettront  aux  mains  d'une  tribu  amie,  à  qui 
la  leur  a  rendu  service. 

Je  les  interroge  alors  sur  la  situation  de  l'Albanie  ; 
le  bey  venait  justement  de  recevoir  de  Prizrend  la 
nouvelle  que  le  mutessariff  réclamait  le  paiement 
de  la  dîme  ;  je  lui  demande  ses  intentions,  il  me 
réplique:  «  Nous  ne  l'avons  jamais  payée,  pourquoi 
commencerions-nous  aujourd'hui  ;  on  ne  nous 
donne  rien,  nous  ne  demandons  rien,  nous  n'avons 
besoin  de  rien,  nous  n'avons  besoin  de  personne  ; 
pourquoi  nous  adresser  des  réclamations  de  ce 
genre  ?  »  Et,  de  fait,  il  est  impossible  de  leur  indiquer 
un  service  quelconque  que  l'État  leur  rend. 

Depuis  des  décades  et  sans  doute  des  siècles,  le 


(96) 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

pouvoir   central   n'existe   pas    pour   eux  ;   ils   ne 
reconnaissent    pas    le  Gouvernement    turc,    mais 
seulement     l'autorité     religieuse    du     Sultan    en 
matière  de  foi  mulsumane.  Hors  cela,  ces  tribus 
sont  entièrement  indépendantes  ;  elles  sont  grou- 
pées traditionnellement  en  confédérations  :  Liuma, 
Mirditia,  Hasi,  Malaisia,  etc.,   sont  les  noms  que 
l'on  donne  à  celles-ci  ;  mais,  dans  les  montagnes 
du  nord,  chaque  confédération  ne  reconnaît  pas 
une  autorité  souveraine  ;  c'est  une  agglomération 
de  tribus  dont  le  territoire    est  depuis  longtemps 
déterminé  et  qui  chacune  se  gouverne   elle-même 
librement  ;  dans  les  cas  de  dangers  graves,  les  Chefs 
de  chaque  tribu  se  réunissent  et  prennent  des  déci- 
sions en  commun  ;  ce  sont  généralement  des  expé- 
ditions   guerrières    qui    sont   ainsi    décidées,    soit 
contre  l'autorité  turque,  soit  contre  le  chrétien, 
soit  pour  répondre  à  un  appel  de  guerre  sainte 
adressé  par  le  Sultan,  soit  même  contre  d'autres 
tribus.  Dans  leurs  rapports,  toutefois,  elles  obéis- 
sent à  une  loi  commune  ;  c'est  une  sorte  de  code  tra- 
ditionnel comme  la  loi  des  Francs-Saliens  ou  celle 
des  Wisigoths  dans  l'ancienne  Gaule  ;  c'est  ici  la 
loi  dite  de  Ducagin.  Entre  ces  tribus,  des  rivalité* 
naissent  à  tout  propos  ;  des  vendetta  s'ensuivent,  et 
le  sang  doit  être  payé  par  le  sang  ;  aussi  rien  n'est 
plus  incertain  que  la  possibilité  de  passer  d'une  tribu 
à  une  autre  :  aujourd'hui  amies,  demain. en  lutte, 
elles  n'ont  entre  elles  que  des  rapports  intermittents 

(97) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


et  variables.  C'est  ainsi  qu'en  ce  moment  la  tribu  de 
Kuksa,  où  je  suis,  est  en  bons  rapports  avec  des 
tribus  voisines  de  la  Confédération  mirdite,  alors 
qu'elle  prétend  avoir  sujet  de  se  plaindre  d'autres 
tribus  du  pays  de  Liuma,  dont  elle-même  fait 
partie. 

Entre  chefs  de  tribu  ou  beys  voisins,  les  relations 
sont  fréquentes  et  touchent  presque  toujours  soit 
à  des  difficultés  intérieures,  des  troupeaux  égarés, 
des  récoltes  volées,  etc.,  soit  à  des  nouvelles  exté- 
rieures ;  récemment,  par  exemple,  les  tribus  de 
Liuma  apprirent  que  le  consul  d'Autriche-Hongrie 
de  Prizrend  et  un  voyageur  hongrois  pénétraient 
dans  leur  pays,  sans  s'être  mis  en  rapport  avec 
elles  ;  accompagnés  d'une  escorte  de  dix-huit  gen- 
darmes, ils  voulaient  parcourir  la  région  et  faire, 
notamment,  l'ascension  du  Djalitch,  que  je  vois  en 
face  de  moi  ;  aussitôt  la  tribu  où  je  passe  et  celles 
des  alentours  se  concertèrent,  et  voici  ce  que  mes  hôtes 
me  racontent  :  la  veille  du  jour  où  l'attaque  se  pro- 
duisit, des  délégués  des  tribus  du  pays  avertirent 
le  consul  et  son  compagnon  qu'ils  ne  pouvaient 
parcourir  ainsi  la  région  sans  l'assentiment  des 
beys  qui  y  commandent  ;  ils  les  priaient  de  re- 
tourner sur  leurs  pas,  sinon  ils  devraient  s'opposer 
à  leur  passage  même  par  la  force  ;  les  voyageurs  ne 
voulurent  rien  entendre  et  avec  leur  escorte  conti- 
nuèrent leur  route  ;  le  lendemain,  ils  gravirent  les 
hautes  montagnes  de  Liuma,  mais  l'attente  ne  fut 


(98) 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

pas  longue  ;  une  centaine  des  nôtres  s'étaient  réunis, 
et,  à  l'approche  de  la  caravane,  une  salve  de  coups 
de  feu  retentit.  On  chercha  aussitôt  à  parlementer, 
et  les  excursionnistes  partirent  plus  vite  qu'ils 
n'étaient  venus,  après  avoir  revêtu,  selon  le  récit  vrai 
ou  faux  qu'on  me  fait,  les  vêtements  des  gendarmes 
qui  les  escortaient. 

La  conversation  roule  ensuite  sur  leurs  relations 
avec  le  Monténégro,  sur  les  difficultés  de  l'heure 
présente  et  sur  la  Constitution.  Ils  ne  savent  trop 
ce  que  c'est  que  la  Constitution.  «On  a  raconté,  leur 
dis-je,  que  vous  aviez  réclamé  la  Constitution  ;  en 
êtes-vous  satisfaits  ?  —  Nous  ne  savons  pas  ce  que 
c'est  que  la  Constitution  ;  nous  en  avons  entendu 
parler  ;  mais  nous  ne  la  connaissons  pas  ;  ce  que 
nous  voulons,  c'est  le  chériat.  —  Mais,  croyez-vous 
que  la  Constitution  est  conforme  ou  contraire  au 
chériat  ?  —  Nous  ne  savons  pas  ;  nous  ne  voulons 
que  le  chériat,  le  chériat  comme  autrefois.  » 

Le  chériat,  c'est  la  loi  musulmane,  et  pour  eux, 
vouloir  le  chériat,  signifie  reconnaître  l'autorité 
religieuse  du  Sultan  et,  pour  le  surplus,  rester  indé- 
pendants. Je  leur  demande  s'ils  regrettent  le  Sultan 
Hamid  ;  sans  me  répondre  directement,  ils  disent  : 
«  Nous  étions  autrefois  tranquilles,  nous  ne  deman- 
dions ni  ne  donnions  rien  ;  aujourd'hui,  il  n'en  est 
plus  de  même  ;  on  commence  à  nous  adresser  des 
réclamations  ;  les  Hasi  se  sont  mis  en  guerre  ce 
printemps   à  cause   de    cela  ;    nous    n'avons  pas 

(99) 


V ALBANIE  INCONNUE 


voulu  les  suivre,  parce  qu'on  ne  nous  avait  encore 
rien  demandé,  et  que  nous  pensions  que  rien  ne 
serait  changé  ;  nous  voyons  aujourd'hui  notre 
erreur  ;  mais  nous  avons  toujours  été  libres,  et  nous 
voulons  le  rester.  » 

Le  plus  curieux,  c'est  que  toute  cette  conver- 
sation se  tient  en  présence  de  mes  souvarys,  et  l'un 
d'eux  est  parent  du  bey,  peut-être  même  frère  ;  il 
écoute  et,  sans  rien  dire,  semble  partager  entiè- 
rement l'avis  du  chef.  A  cela  rien  d'étonnant.  L'Al- 
banais, qui  veut  être  libre  chez  lui,  loue  volontiers 
ses  services  et  obéit  alors  aveuglément  au  chef  qu'il 
s'est  donné  ;  aussi  longtemps  qu'il  consent  à  se 
louer,  il  servira  son  maître,  le  défendra  et  fera  le 
coup  de  feu,  comme  celui-ci  ordonnera  ;  cela  ne 
l'empêchera  d'ailleurs  pas  de  redevenir  ensuite 
aussi  bon  Albanais  que  les  gens  de  la  tribu  à  la- 
quelle il  appartient  et  où  il  retournera  quand  il 
aura  gagné  un  petit  pécule.  Le  pays  est  très  pauvre 
en  terre  arable  et  fait  vivre  difficilement  ses  habi- 
tants ;  aussi,  ceux-ci  sentent-ils  le  besoin  d'émigrer 
temporairement  ou  définitivement  pour  gagner  leur 
vie  ou  quelquefois  seulement  pour  acheter  de  belles 
armes,  dont  ils  ont  la  fierté,  de  la  poudre  en  abon- 
dance ou  des  cartouches  préparées,  des  fusils  mo- 
dernes ou  des  pistolets  pour  placer  à  l'arson  de  leur 
cheval.  Ils  connaissent  d'ailleurs  parfaitement  les 
armes  les  plus  modernes  et,  s'ils  n'en  sont  pas 
pourvus  abondamment,  en  possèdent  cependant  et 

(100) 


KUKSA.     —     LES     ENVOYES     DE     SOUL-ELES-BE  Y 


KUKSA.    LA    TRIBU     DE     SOUL-ELÈS-BEY. 


I/Albanie  inconnue. 


PI.  17,  Page  100. 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

en  désirent  plus  encore.  Le  plus  vieux  demande  à 
mon  drogman'  :  «  Est-ce  que  le  Franque  a  des 
fusils  ?  »  Sur  la  réponse  négative,  il  ajoute  :  «  Dites- 
lui  donc  que,  quand  il  rentrera  dans  son  pays,  il 
nous  causerait  une  grande  joie  s'il  nous  envoyait 
un  «  Mânnlicher  »  ;  ce  serait  le  plus  beau  présent 
qu'il  pourrait  nous  faire.  » 

Comme  le  soleil  va  bientôt  se  coucher,  on  m'in- 
vite à  sortir  pour  prendre  le  frais  sur  l'herbe  en 
face  du  koulé.  Les  maisons  du  village  nous  abritent 
du  soleil,  qui  dore  les  monts  de  Liuma  ;  nous  nous 
asseyons  en  cercle,  et  la  conversation  reprend.  Les 
hommes  de  la  tribu  rentrent  les  uns  après  les  autres, 
après  avoir  fini  les  travaux  des  champs  ;  ils  sont 
maintenant  une  vingtaine  réunis  ;  de  petites  lu- 
mières brillent  dans  les  cabanes  d'à  côté  ;  j'entends 
le  bruit  des  ustensiles  et  le  travail  de  la  cuisine  ou 
de  la  ferme  ;  ce  sont  les  femmes  qui  préparent  le 
grand  repas  du  soir  que  le  chef  va  offrir  à  l'hôte  de 
passage  ;  les  femmes  sont  invisibles;  à  peine  de 
temps  à  autre  une  ombre  voilée  sort  d'une  des 
petites  maisons  basses,  va  en  hâte  chercher  quel- 
que objet  et  rentre. 

Je  demande  aux  vieux  de  la  tribu  s'ils  ont  voyagé 
et  quels  pays  ils  ont  vus  ;  mais  aucun  d'eux  n'a 
quitté  le  pays  de  Liuma  ;  aucun  n'est  allé  à  Scutari 
ou  au  Monténégro  ;  aucun  n'est  même  allé  à  El- 
Bassan,  qu'on  peut  regarder  comme  le  centre  de 
l'Albanie  ;  ils  n'ont  rien  vu  que  leurs  montagnes 

(101) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


familières  et  leurs  voisins  ordinaires  ;  cependant 
ils  ont  des  relations  avec  ces  pays.  C'est  ainsi  que 
le  chef,  après  s'être  concerté  avec  les  vieillards  et 
mis  en  confiance,  s'informe  auprès  de  mon  drogman, 
pour  savoir  si  je  dois  aller  plus  tard  au  Monté- 
négro et,  sur  une  réponse  affirmative,  il  lui  remet 
une  lettre  destinée  à  un  ami  qui  y  habite,  pour 
apprendre  à  celui-ci  les  nouvelles  importantes  du 
pays,  —  sans  doute  l'attitude  du  Gouvernement 
turc.  Les  messages  ne  parviennent,  en  effet,  que 
par  la  voie  des  courriers  et  porteurs  volontaires, 
qui,  selon  les  occasions,  se  les  transmettent  jusqu'à 
la  plaine  ou  jusqu'à  la  côte  ;  à  l'intérieur  ni  poste, 
ni  télégraphe  n'existe,  et  les  nouvelles  se  colportent 
de  bouche  en  bouche  ou  par  communication  person 
nelle. 

Comme  la  nuit  approche,  mes  hôtes  veulent 
donner  en  mon  honneur  une  preuve  de  leur  adresse, 
et  ils  décident  de  me  montrer  leur  habileté  au  tir  ; 
un  oiseau  est  posé  à  200  mètres  ;  un  vieux  qui  doit 
passer  pour  le  tireur  le  plus  sûr  prend  son  fusil,  le 
bourre,  vise  longuement  et  tire  ;  l'oiseau  manqué 
s'enfuit  à  tire-d'aile.  Aussitôt  c'est  comme  une 
rumeur  ;  je  les  sens  tous  honteux  de  la  maladresse, 
blessés  de  l'insuccès  ;  je  devine  un  amour-propre 
intense  et  chatouilleux  qu'exalte  le  moindre  incident  ; 
la  tribu  ne  peut  rester  sur  cet  échec.  La  nuit  va 
venir  ;  il  faut  se  hâter  ;  deux  jeunes  gens  et  le 
chef   bourrent    leur  fusil  ;  on   attend  qu'un    but 


(102) 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

se  présente  ;  là-bas,  très  loin,  on  me  montre  un 
oiseau  qui  vient  de  se  brancher  ;  je  l'aperçois  à 
peine,  un  coup  retentit  ;  il  tombe  ;  de  l'autre  côté, 
des  oiseaux  passent;  deux  coups  éclatent,  ils  portent  ; 
les  visages  se  rassérènent  ;  l'honneur  de  la  tribu 
est  sauf. 

Le  crépuscule  tombe  ;  le  soleil  n'éclaire  plus  que 
le  sommet  des  monts  de  Liuma  ;  les  autres  chaînes 
sont  entrées  dans  l'ombre  ;  la  lune  argenté  les 
flaques  d'eau  de  la  vallée  du  Drin  noir  ;  les  trou- 
peaux rentrent  ;  voici  les  dernières  chèvres  qu'on 
ramène  à  l'étable  ;  tous  les  hommes  sont  de  retour  ; 
il  fait  nuit  ;  c'est  l'heure  du  repas. 

Tout  le  village  est  en  branle-bas  ;  à  la  lueur  des 
chandelles,  les  hommes  étendus  sur  les  tapis  ou 
assis  à  la  turc  mangent  les  mets  dans  la  salle  du 
koulé  qui  sert  de  selamlik  ;  les  femmes  vont  et 
viennent  en  bas  dans  l'obscurité,  font  les  derniers 
apprêts  à  la  lueur  d'une  lanterne,  arrangeant  les 
plats,  les  passant  à  de  jeunes  garçons  qui  les  montent. 
Près  du  foyer,  étendu  sur  les  tapis,  j'ai  étalé  mes 
serviettes  et  pris  mon  service  de  table  ;  on  me  sert 
les  plats,  puis  on  les  pose  sur  une  immense  table 
circulaire,  haute  de  25  centimètres,  autour  de 
laquelle  chacun  est  rangé,  assis  sur  lui-même.  Deux 
des  jeunes  garçons  de  la  tribu  apportent  un  plat  de 
cuivre  et  une  aiguière  ;  ils  versent  de  l'eau  sur  les 
mains  de  chacun,  qui  se  les  passe  sur  les  lèvres  et 
s'essuie  ensuite  avec  son  foulard;  le  cafedji  s'ins- 

(103) 


V ALBANIE  INCONNUE 


talle  devant  l'âtre,  de  sa  bouche  active  les  tisons 
qui  flambent  et  fait  bouillir  l'eau  pour  le  café  ;  pour 
tout  ustensile  de  table,  on  reçoit  une  cuiller  de 
bois,  car  on  n'use  ici  ni  de  la  fourchette,  ni  du 
couteau,  ni  d'assiette,  ni  de  serviette.  Un  grand 
plat  d'étain  d'un  mètre  de  diamètre,  que  deux 
serviteurs  ont  peine  à  porter,  commence  le  dîner  : 
c'est  une  soupe,  la  plus  estimée  du  pays,  que  les 
femmes  du  village  passent  pour  faire  à  la  perfec- 
tion :  je  cherche  à  analyser  ses  éléments,  j'en  trouve 
quelques-uns,  on  m'indique  les  autres;  ce  sont  :  du 
lait  caillé,  du  riz  et  des  rognons  de  mouton  mélangés, 
le  tout  bouilli  dans  l'huile  et  relevé  avec  des  piments 
et  du  vinaigre.  Le  goût  est  assez  étrange  et  ne  me 
rappelle  rien  de  connu.  Quand  j'ai  mangé  à  loisir, 
chacun  de  sa  cuiller  de  bois  se  sert  à  même  le  plat 
commun  et,  cinq  minutes  après,  celui-ci  est  enlevé 
à  vide. 

On  apporte  ensuite,  dans  un  plat  plus  grand 
encore,  un  amoncellement  de  viandes.  Mon  drogman 
me  dit  à  l'oreille  qu'à  mon  arrivée  on  a  tué  un 
mouton  ;  le  voici,  on  l'a  fait  bouillir  tout  entier, 
puis  on  l'a  découpé  au  petit  bonheur,  et  ses  mor- 
ceaux sont  là,  en  échafaudage,  surmontés  du 
crâne  de  la  bête  ;  l'hospitalité  veut  qu'un  des 
hommes  prenne  ce  crâne,  le  brise  avec  une  pierre 
et  m'offre  la  cervelle  comme  le  morceau  le  plus 
délicat  de  l'animal  ;  cette  formalité  accomplie, 
chacun  met  de  côté  sa  cuiller  de  bois  et,  de  ses 


(104) 


DANS  LA  VAELÊE  DU  DRIN 

deux  mains  comme  fourchette,  de  ses  dents  comme 
couteau,  taille,  tire,  coupe,  déchiquette,  mange  et 
avale  autant  qu'il  reste  sur  le  plat  quelque  morceau. 
Pendant  vingt  minutes,  on  perçoit  seulement  le 
bruit  des  mâchoires  ;  au  bout  de  ce  temps,  la  bête 
a  disparu,  chacun  s'arrête,  visiblement  satisfait 
d'un  repas  royal  servi  seulement  dans  les  occasions 
notables.  Mes  hôtes  recommencent  à  parler  et 
commentent  les  appréciations  de  chacun  ;  la  qua- 
lité de  la  bête,  la  cuisson,  les  piments  sont  un  sujet 
de  conversation  aussi  longtemps  qu'on  n'a  pas 
apporté  la  suite  obligatoire  de  ces  débauches 
carnées,  Yurgurte  (1),  le  fromage  de  lait  caillé  et 
aigrelet  d'origine  bulgare,  qui  est,  pour  l'estomac, 
comme  le  contrepoison  de  ces  festins  excessifs  ; 
les  cuillers  de  bois,  sont  plongées  par  deux  fois  dans 
le  récipient  d'étain  et  le  fromage  qualifié  d'ex- 
cellent. 

Enfin  le  dessert  apparaît  :  ce  ne  sont  pas  des 
fruits  ;  on  les  mange  hors  repas  ;  c'est  un  grand 
gâteau  de  pâte,  cuit  au  four,  fait  de  farine  de  maïs 
et  d'huile,  lourd  et  épais  à  souhait. 

Le  repas  est  fini  ;  les  deux  jeunes  garçons  repas- 
sent le  plat  de  cuivre  et  l'aiguière  ;  c'est  alors 
qu'entre  en  fonction  le  cafedji.  Assis  ou  agenouillé, 
le  nez  à  la  cheminée,  tisonnant  sans  cesse  les  bûches, 
mettant  ou  enlevant  du  petit  bois  ou  de  la  cendre, 

(1)  Prononcez  :   iougourte. 

(105) 


V ALBANIE  INCONNUE 


soufflant  pour  faire  briller  la  flamme,  quand  le  feu 
meurt,  il  fait  vingt,  trente  ou  quarante  fois  les 
mêmes  opérations.  Autant  de  tasses  de  café,  autant 
de  fois  il  recommence  et,  comme  chaque  tasse  a  la 
contenance  de  trois  à  quatre  cuillers  à  café,  chacun 
en  peut  boire  facilement  quatorze  ou  quinze  dans  sa 
soirée.  Donc,  le  voici  en  votre  présence,  préparant 
votre  café  ;  le  bois  ne  fume  plus,  le  feu  est  vif  ;  une 
longue  cuiller  d'étain,  se  terminant  par  un  récipient 
de  la  grandeur  de  votre  tasse,  est  placé  sur  le  feu 
de  bois  ;  l'eau  boue  ;  dans  une  minuscule  cafetière 
turque  de  dimension  à  peine  plus  grande,  le  cafedji 
met  la  dose  de  poudre  de  café  qu'il  convient  et  un 
peu  de  sucre  ;  sur  ce  mélange,  il  verse  l'eau  chaude  ; 
il  laisse  bouillir  une  seconde  et  verse  le  tout  dans 
votre  tasse.  Puis  il  passe  à  une  autre. 

J'avoue  que  c'est  la  seule  chose  du  repas  agréable 
à  déguster  sans  arrière-pensée  ;  celle-là  est  même 
délicieuse  et,  sans  doute,  Albanais  et  Turcs  ont-ils 
raison,  quand  ils  disent  qu'on  ne  sait  pas  en  Occi- 
dent ce  que  c'est  que  faire  du  café. 

Les  tasses  de  café  se  succèdent  ;  la  fumée  des 
cigarettes  emplit  la  pièce  ;  la  nuit  est  depuis  long- 
temps complète,  et  peu  à  peu  la  conversation  tombe  ; 
chacun  tour  à  tour  s'enroule  dans  ses  couvertures 
ou  ses  vêtements  et  s'endort  ;  le  chef  a  envoyé  un 
des  hommes  faire  la  ronde  de  nuit  ;  le  silence  n'est 
plus  troublé  que  par  les  derniers  pétillements  du 
feu  ;  celui-ci  meurt  peu  à  peu  ;  la  chandelle  dans  un 


(106) 


DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN 

coin  est  presque  à  sa  fin,  et  c'est  à  peine  si  l'étroite 
meurtrière  laisse  filtrer  un  rayon  de  lune,  qui  se 
réfléchit  à  la  pierre  brute  du  koulé. 

RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

De  Prizrend  à  Kuksa,  les  chevaux  vont  presque  tout  le  temps 
au  pas,  sauf  au  départ  ;  il  faut  compter  sept  à  huit  heures  de 
route.  Si  le  bey  de  Kuksa  a  accordé  la  bessa,  le  mieux  est  de 
partir  très  tôt  de  Prizrend  pour  arriver  vers  onze  heures  au  pont 
sur  la  Liuma  et  de  là  d'envoyer  un  messager  au  bey,  pour  qu'il 
envoie  des  gens  à  votre  rencontre.  Le  chemin  est  facile.  Kuksa 
mérite  un  arrêt  prolongé  ;  le  cadeau  à  faire  à  la  tribu  peut  être 
calculé  au  minimum,  à  raison  d'un  napoléon  par  jour  et  par 
personne  (1). 

(1)  En  ce  qui  concerne  l'orthographe  des  noms  de  lieu, 
je  les  écris  selon  le  son  de  la  prononciation  des  gens  de 
l'endroit;  j'ai  fait  exception  pour  Kuksa  et  Liuma;  ils  se 
prononcent  Kouksa  et  Liouma  ;  mais  on  avait  coutume  en 
Turquie  de  les  transcrire  comme  je  le  fais;  il  serait  plus 
rationnel  cependant  de  les  transcrire  aussi  à  la  française. 


CHAPITRE    VIII 

DU  PAYS  DE  LIUMA  AU  PAYS 
DES   MIRDITES 

A  travers  le  pays  Liuma  ;  l'escorte  albanaise  ;  le  pont  des 
Vizirs  ;  l'ascension  des  montagnes;  à  la  frontière  de  Mir- 
ditie.  - —  De  la  frontière  mirdite  à  Orosch  ;  l'hospitalité 
mirdite  ;  chez  le  bey  de  Bissac  ;  l'église  de  Bissac.  —  De 
Bissac  à  Orosch  ;  un  passage  difficile  ;  la  mort  de  mon 
cheval. 

r^EPT  heures  de  cheval  environ  séparent  Kuksa 
■3  de  la  frontière  des  Mirdites.  C'est  le  pays  de 
Liuma  que  nous  traversons,  en  longeant  du  nord  au 
sud  sa  frontière  ouest  et  en  escaladant  la  chaîne  qui 
sépare  les  deux  territoires. 

Au  petit  jour,  la  caravane  se  prépare  ;  trois  jeunes 
Albanais  du  village  ont  été  désignés  par  le  chef  pour 
me  servir  d'escorte  pendant  le  trajet  en  pays  Liuma 
et  demander  pour  moi  au  nom  du  bey  la  bessa  chez 
les  tribus  mirdites  ;  les  Albanais  à  pied,  habillés 
de  blanc,  chaussés  de  leurs  sandales  de  peau,  le 
fusil  armé,  partent  en  avant  pour  assurer  le  chemin 
et  donner  le  mot  de  passe,  s'il  y  a  lieu  ;  par  moment, 
je  les  vois  se  disperser  comme  des  éclaireurs  qui 
précéderaient  un  gros  de  troupes  ;  ils  ont  aperçu  des 
compatriotes,  et  l'un  d'eux  va  de  leur  côté  indiquer 

(108) 


_ 


DE     KUKSA    A    OROSCH.    LE     FAMEUX     PONT     DES     VIZIRS 

SUR  LE   DRIN. 


HE     KUKSA    A    OROSCII.     MON     ESCORTE     TURQUE     ET     MON 

ESCORTE     ALBANAISE    AU    PONT   DES   VIZIRS. 


18,  Page 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

que  je  voyage  comme  hôte  du  bey  ;  c'est  mon 
laisser-passer  ;  derrière  eux,  mon  drogman,  mon 
conducteur,  mes  chevaux,  et  moi-même  voyageons 
de  conserve  ;  enfin  l'escorte  des  souvarys  ferme  la 
marche. 

Au  moment  de  partir,  quand  nous  sommes  déjà 
à  cheval,  Soul-élès  bey  s'approche  de  moi  et  me 
présente  sur  un  plat  d'étain  la  petite  tasse  de  café 
traditionnelle  ;  c'est  à  l'hôte  qui  part  la  façon  de 
souhaiter  bon  voyage  ;  l'hôte  remercie,  boit  le  café 
et,  en  déposant  la  tasse,  met  en  même  temps  sur  le 
plateau  un  peu  d'or,  en  disant  :  «  J'offre  ceci  pour 
la  prospérité  de  la  maison  et  du  village.  »  Soul-élès 
bey  me  répond  tranquillement  :  «  Ils  en  ont  bien 
besoin.  » 

Au  pied  du  village,  nous  traversons  le  Drin  et 
suivons  sa  vallée,  comme  à  l'arrivée,  mais  sur  la 
rive  nord  ;  au  bout  d'une  heure  et  demie  de  brous- 
sailles, de  cailloux  et  de  poussière,  nous  atteignons 
le  fameux  pont  des  Vizirs.  Il  est  célèbre  dans  toute 
la  Turquie,  comme  un  des  ponts  les  plus  grandioses 
et  les  plus  fameux  que  jamais  les  sultans  construi- 
sirent ;  il  montre  une  activité  dans  la  conduite  des 
travaux  publics  que  la  Sublime  Porte  a  en  ce  siècle 
et  dans  le  précédent  singulièrement  oubliée  ;  tous 
les  travaux  d'art  que  j'ai  aperçus,  que  rend  néces- 
saires l'usage  des  voies  de  communication,  sont  tous 
des  œuvres  anciennes,  qui,  visiblement,  ne  sont  plus 
entretenues  depuis  de  nombreuses   années  et  qui 

(109) 


V ALBANIE  INCONNUE 


peu  à  peu  se  détériorent,  tombent  en  ruines  et 
témoignent  de  l'incurie  actuelle. 

Le  pont  des  Vizirs  est  célèbre  par  la  grandeur  du 
travail  ;  il  l'est  aussi  par  l'utilité  qu'il  présente  ; 
toutes  les  pistes,  en  effet,  qui  relient  Scutari  et 
l'Adriatique  à  Prizrend  et  au  delà  passent  par  le 
pont  ;  jusqu'au  pont  en  amont,  des  deux  côtés  du 
fleuve,  soit  au  bas  de  la  vallée,  soit  par  la  montagne, 
plusieurs  sentiers  conduisent  aux  mêmes  destina- 
tions ;  à  partir  du  pont  des  Vizirs,  la  rive  nord  est 
si  abrupte  qu'aucun  chemin  n'y  est  pratiqué.  Le 
pont  sert  aussi  de  limite  aux  deux  vilayets  de  Kos- 
sovo  et  de  Scutari,  dont  la  frontière  venant  du 
Monténégro  suit  longtemps  le  Drin,  puis  le  coupe 
au  pont  des  Vizirs  pour  descendre  droit  vers  le  sud, 
épouser  à  peu  près  la  frontière  de  la  Liuma  et  de  la 
Mirditia  et  s'incurver  vers  l'ouest  à  la  hauteur  de 
Bissac,  où  se  trouve  le  point  de  jonction  des  trois 
vilayets  de  Monastir,  de  Kossovo  et   de  Scutari. 

Par  l'aspect,  la  grandeur  et  la  solidité,  le  travail 
fait  penser  à  ces  aqueducs  romains  dont  les  ruines 
étonnent  encore  les  constructeurs  d'aujourd'hui  ;  il 
se  compose  de  cinq  grandes  arches,  celle  du  milieu 
étant  de  colossale  hauteur  et  les  deux  dernières 
construites  sur  les  rives  jusqu'à  la  montagne,  de 
façon  qu'aux  plus  hautes  eaux  les  deux  entrées 
soient  assurées  ;  un  amas  de  pierre  dans  le  lit  du 
Drin  et  sur  les  rives  montrent  la  désagrégation 
causée  par  l'œuvre  du  temps  ;  le  parapet  de  pierre 


(110) 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MI  RDI  TES 

est  déjà  en  grande  partie  emporté  ;  la  chaussée 
bosselée  fait  alterner  d'innombrables  trous  et  des 
cailloux  pointus  qui  rendent  la  marche  des  plus 
difficiles  ;  l'arc  des  arches  est  si  prononcé  que  celui 
qui  monte  la  première  ne  peut  voir  celui  qui  est  au 
bas  de  la  seconde  ou  de  la  troisième  :  le  dos  d'âne 
que  fait  le  pont  le  lui  cache  complètement  ;  on 
peut  estimer  à  600  mètres  peut-être  sa  longueur 
totale  ;  mais  c'est  moins  la  longueur  qui  donne  à 
ce  pont  un  aspect  si  caractéristique  et  si  surprenant, 
que  la  prodigieuse  hauteur  où  pointe,  comme  une 
sorte  de  voûte  ogivale  l'arche  médiane.  Ce  débris 
du  passé  mérite  vraiment  sa  renommée,  d'autant 
plus  grande  que  l'accès  en  est  presque  interdit. 

C'est  au  pont  des  Vizirs  que  nous  quittons  la 
piste  ordinairement  suivie  par  les  Albanais  qui  se 
rendent  de  Prizrend  à  Scutari  ;  nous  abandonnons 
la  vallée  pour  piquer  droit  vers  le  Sud  et  franchir 
l'épais  bourrelet  montagneux  qui  nous  sépare  de 
l'Adriatique.  Après  un  instant  d'arrêt  de  l'autre 
côté  du  pont,  nous  commençons  l'ascension  ;  une 
côte  assez  rude  est  suivie  d'un  sous-bois  presque 
plat,  où  le  chemin  se  perd  ;  sans  nos  guides  albanais, 
nous  ne  saurions  où  nous  diriger  ;  la  promenade 
est  charmante  dans  la  fraîcheur  du  matin,  et  le  sol 
tendre  formé  d'une  terre  unie  est  élastique  sous  le 
pas  du  cheval  ;  mais  bientôt  apparaissent  de  fortes 
pentes,  la  forêt  cesse,  le  sol  change  ;  la  terre  meuble 
et  grasse  disparaît  ;  ce  ne  sont  plus  que  rochers 

an) 


V ALBANIE  INCONNUE 


énormes,  éboulis  de  pierres  dont  les  éclats  coupants 
rendent  la  marche  à  pied  très  pénible  ;  nos  petits 
chevaux,  au  pied  sûr  comme  des  mulets  et  habitués 
à  la  montagne,  avancent  lentement,  en  tâtant  le 
terrain  à  chaque  instant  ;  les  cailloux  roulent  sous 
leur  marche,  la  montée  se  fait  par  à-coups,  et  tous 
les  deux  ou  trois  pas  le  cheval  doit  franchir  une 
sorte  de  petit  seuil  ;  le  paysage  est  désolé  ;  entre 
les  rochers  quelques  broussailles  grillées  sont  la 
seule  végétation  ;  nous  montons  ainsi  de  200  mètres, 
altitude  du  pont  des  Vizirs,  à  1  000  mètres  envi- 
ron ;  pendant  quatre  heures,  la  piste  tantôt  esca- 
lade les  sommets,  pour  redescendre  de  l'autre  côté, 
tantôt  passe  à  flanc  de  coteau  au  hasard  des  pos- 
sibilités ;  le  pied  des  chevaux  qui  l'ont  déjà  foulée 
est  le  seul  constructeur  du  chemin,  et  celui-ci 
passe  avec  hardiesse  le  long  de  précipices  rocheux 
sur  des  cailloux  roulants  où  le  pied  n'a  aucune 
sécurité  ;  les  Albanais  souples  et  agiles  s'accro- 
chent aux  roches  autant  avec  les  mains  qu'avec 
leurs  pieds  gantés  de  sandales  de  peau  ~*  celles-ci 
sont  visiblement  la  chaussure  appropriée  à  ce  pays, 
où  l'homme  doit  grimper  et  dévaller  comme  une 
chèvre  ;  à  certains  passages  vraiment  difficiles,  pour 
traverser  des  éboulis  rocheux,  aux  pentes,  très 
accentuées,  qui  se  prolongent  au-dessous  de  nous 
de  500  ou  600  mètres,  j'abandonne  mon  cheval  à 
mon  conducteur,  et  je  passe  à  pied*  accompagné 
d'un  Albanais.   Les  chevaux,  abandonnés  à  eux- 


(112) 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

mêmes  suivent  avec  fidélité  le  premier  d'entre  eux, 
et  toute  la  file  descend  cahin-caha  en  choisissant 
avec  lenteur  les  passages  les  moins  glissants. 

Nous  atteignons  enfin  la  plus  haute  montagne 
de  notre  route,  que  les  gens  du  pays  appellent 
Kumla-tepé  (1)  et  dont  l'altitude  est  de  1 425  mètres, 
d'après  la  carte  autrichienne  :  nous  la  contour- 
nons assez  près  du  sommet  ;  c'est  la  frontière  entre 
Liuma  et  Mirditia.  Celle-ci  se  trouvait  autrefois  en 
un  point  situé  plus  au  nord  et  appelé  Kalimage  (2)  ; 
elle  a  été  ensuite  reportée  ici,  au  pied  du  versant 
sud  ;  c'est  dans  un  creux  de  la  montagne  que  nous 
devons  trouver  le  premier  établissement  mirdite. 

Près  du  sommet,  je  fais  halte  quelques  instants 
pour  contempler  le  cirque  des  montagnes  ;  la  vue 
est  d'une  rare  beauté  ;  on  se  trouve  au  centre  d'un 
amphithéâtre  de  chaînes,  dont  les  plus  élevées  sont 
les  plus  lointaines,  et  l'œil  peut  voir  vers  l'est  et  le 
nord-est  jusqu'à  neuf  plis  montagneux  successifs. 
Au  nord  et  au  nord-est,  le  massif  albanique  et 
monténégrin  semble  un  immense  chaos  tourmenté 
et  sans  fin  ;  c'est  le  fond  du  tableau  dont  le  premier 
plan  est  formé  par  les  collines  que  je  viens  de  tra- 
verser :  elles  montrent  leur  dos  pelé  et  leur  surface 
rocheuse  ;  on  n'y  aperçoit  ni  une  maison  ni  utt 
troupeau,  ni  un  champ  cultivé,  ni  une  source,  ni 
un  être  vivant  ;  c'est  la  nature  inanimée  ;  immédia- 

(1)  Cafa  Kumuls,  sur  la  carte  autrichienne. 

(2)  Kalimnas,  sur  la  carte  autrichienne. 

(113) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


tement  à  l'est,  le  Drin  noir  trace  son  lit  profond,  où 
Ton  aperçoit  au  loin  le  sillage  clair  de  l'eau  qui 
scintille  au  soleil,  et  le  dessin  sombre  des  forêts 
qui  tapissent  le  fond  de  la  vallée.  Au  pied  même 
du  mont,  les  eaux  qui  y  prennent  leur  source  se 
divisent  :  le  Kumla  au  nord  court  vers  le  grand 
Drin  ;  au  sud  le  Fani  serpente  à  travers  la  Mirditie 
pour  se  jeter  dans  l'Adriatique.  Vers  le  sud-ouest, 
une  mer  de  collines  semble  couvrir  la  Mirditie  :  ces 
collines  basses  sont  tantôt  rocheuses,  tantôt  boisées, 
et,  par-dessus  leur  étendue,  l'œil  découvre  un  grand 
vide  couvert  de  brume  :  c'est  l'Adriatique  :  de  là, 
l'Italie  est  à  un  jour  de  mer,  et  ici  c'est  l'inconnu, 
le  pays  interdit. 

En  suivant  cette  piste  mouvementée,  semée  de 
mauvais  pas,  on  se  rend  compte  de  l'immense  diffi- 
culté que  tout  envahisseur  rencontrerait  pour  sou- 
mettre ce  pays  ;  deux  tireurs  habiles,  —  et  l'a- 
dresse des  Albanais  est  proverbiale,  —  suffiraient 
pour  arrêter  n'importe  quelle  troupe  à  l'un  des 
passages  difficiles,  où  le  pied  trouve  à  peine  où  se 
poser  ;  et  je  compare  mes  souvarys,  dont  une 
partie,  cependant,  est  d'origine  albanaise,  mais 
qui  sont  affublés  de  leur  uniforme,  chargés  d'un 
dolmen  lourd  et  incommode  et  alourdis  par  des 
chaussures  épaisses,  avec  ces  Albanais  alertes  dans 
leur  costume  léger  et  avec  leurs  sandales  souples  : 
ils  sautent  de  pierre  en  pierre  au  flanc  des  précipices 
avec  l'agilité  et  la  sûreté  de  pied  d'un  chamois  ;  je 


(114) 


DE  L1UMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

les  vois  parfois  descendre  ou  monter  presque  à  pic  ; 
ils  courent  en  s'agrippant  des  pieds  et  des  mains, 
le  fusil  en  bandoulière  et,  s'il  le  fallait,  ils  seraient 
en  quelques  minutes  au  sommet  de  la  montagne, 
prêts  à  viser,  après  être  grimpés  par  des  chemins 
où  tout  autre  se  serait  rompu  le  cou. 

Nous  descendons  assez  rapidement  sur  l'autre 
pente  de  la  montagne  ;  les  bois  réapparaissent  ; 
plusieurs  sources  jaillissent  ;  au-dessus  de  nous, 
nous  apercevons,  pour  la  première  fois,  des  trou- 
peaux ;  aussi  nos  Albanais  se  détachent  rapidement 
en  avant,  et  ils  nous  précèdent  dans  un  petit  groupe 
de  maisons  dont  nous  devinons  les  toits  entre  les 
arbres  au  fond  d'un  ravin.  Quelques  instants  après, 
nous  y  arrivons  à  notre  tour  ;  nous  venons  de 
quitter  le  pays  de  Liuma,  et  c'est  le  premier  hameau 
mirdite  isolé  dans  la  forêt  que  nous  atteignons. 


Dans  un  bois  de  hêtres  magnifiques,  au  creux  d'un 
ravin  où  ruisselle  un  torrent  dont  nous  avons  aperçu 
la  source  à  quelques  centaines  de  mètres  au-dessus, 
trois  ou  quatre  bâtiments  sont  construits  ;  on  a 
défriché  un  carré  de  50  mètres  ;  tout  autour  une 
maison,  une  cuisine,  des  remises,  une  scierie  ont 
été  élevées  ;  c'est  là  que  vit,  à  cinq  heures  de  cheval 
de  toute  habitation,  un  riche  Albanais  mirdite  avec 
sa  famille  ;  il  exploite  les  bois  du  pays  et,  pour  les 
préparer,  a  installé  ici  même  une  scierie.  J'arrive  au 


(115) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


moment  où  maîtres  et  serviteurs  vont  prendre  tous 
ensemble  le  repas  de  midi  ;  ils  sont  là  une  douzaine 
de  personnes,  le  chef  de  famille,  sa  femme,  plusieurs 
enfants,  des  domestiques  et  des  servantes.  Le  cos- 
tume des  hommes,  la  présence  des  femmes  décèlent 
immédiatement  la  tribu  mirdite.  Tous  catholiques 
et  ardents  catholiques,  les  mirdites  ne  se  distinguent 
des  Albanais  musulmans  des  montagnes  du  nord  ni 
par  le  caractère,  ni  par  le  type  physique,  ni  par  le 
courage,  l'adresse  et  le  goût  des  armes,  ni  par 
l'esprit  d'indépendance  et  la  lutte  opiniâtre  pour 
défendre  leur  autonomie  contre  le  Turc.  Mais,  parce 
que  catholiques,  ils  reconnaissent  à  leurs  femmes 
une  situation  toute  différente  de  celle  que  leur 
accordent  les  musulmans.  Plus  de  haremlik  dis- 
tinct du  selamlik,  plus  de  vie  séparée  entre  hommes 
et  femmes,  plus  de  visages  voilés  et  de  costumes 
cachant  dans  leurs  replis  noirs  ou  blancs  le  corps 
féminin.  Je  vois  ici  cinq  ou  six  femmes  en  vête- 
ments de  paysannes  :  leur  mise  diffère  assez  peu  de 
celle  de  nos  femmes  de  la  campagne  ;  une  jupe 
d'étoffe  ou  de  grosse  toile  tombe  courte  sur  les  che- 
villes ;  une  ceinture  assez  large  entoure  la  taille,  à 
l'instar  de  celle  que  portent  les  hommes  ;  sur  la  tête, 
un  fichu  enroulé  sert  de  coiffe,  enserrant  les  cheveux, 
la  nuque  et  les  oreilles  et  s'attachant  autour  du 
cou. 

Le  vêtement  des  hommes  se  distingue  de  celui 
des  autres  Albanais  par  la  veste  et  la  coiffure  ;  dans 


(116) 


_ 


DE    KUKSA    A    OROSCII.    DANS    LE    LARGE    LIT     DE     CAILLOUX 

d'une     RIVIÈRE     DESSÉCHÉE. 


DE    KUKSA     A     OROSCH.    —     UN     PASSAGE     DE     MONTAGNE; 
MON   CHEVAL  ET  MON   GUIDE. 


L'Albanie  inconnue: 


l'I.  19,  Page  11«. 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRD1TES 

toute  la  Mirditie,  la  petite  veste  d'étoffe  de  couleur 
ou  de  tissu  brodé  est  remplacée  par  un  boléro  noir 
brodé  souvent  de  fourrure  noire  ;  sans  doute,  il  y  a 
quelques  exceptions  à  la  campagne  ;  mais  ce  vête- 
ment est  un  véritable  costume  national  mirdite, 
que  tout  homme  porte,  au  moins  quand  il  revêt 
un  vêtement  de  fête.  La  tradition  dit  que  les  Mir- 
dites  ont  adopté  cette  habitude  depuis  la  mort  de 
leur  héros  Scanderberg,  pour  porter  désormais 
éternellement  son  deuil. 

Quant  à  la  coiffure,  la  coiffe  blanche  n'est  pas 
abandonnée;  mais  à  la  campagne  elle  est  souvent 
remplacée  par  un  foulard  blanc  ou  de  couleur  qui 
enserre  la  tête  et  se  noue  dans  le  cou,  comme  le 
portent  les  femmes  mirdites. 

A  mon  arrivée,  l'Albanais,  averti  par  mon  escorte 
de  Kuksa,  me  souhaite  la  bienvenue  et  s'engage  à 
me  faire  accompagner  jusqu'à  Bissak,  où  nous 
devons  coucher  ce  soir.  Les  Liumiotes  pourront 
ainsi  regagner  leur  village,  sans  quitter  le  pays  de 
Liuma,  selon  leur  désir  et  l'habitude  commune 
ils  déjeuneront  ici  avec  nous  et  repartiront  aussi- 
tôt, ayant  accompli  leur  mission  et  m'ayant  trans- 
mis à  la  tribu  voisine. 

Les  femmes  apprêtent  le  déjeuner,  et  nous  nous 
installons  à  l'ombre  des  grands  hêtres  ;  mes  cou- 
vertures sont  étendues  sur  l'herbe  près  du  torrent, 
à  côté  de  troncs  d'arbres  qui  serviront  de  tables 
naturelles.  Chaque  femme  va  surveiller  à  tour  de 

(117) 


V ALBANIE  INCONNUE 


rôle  les  plats  et  les  apporte.  On  sert  d'abord  le 
café  de  bienvenue  et,  comme  nous  ne  sommes  plus 
en  pays  musulman,  on  offre  en  même  temps  des 
alcools  distillés  dans  la  maison  et  faits,  semble-t-il, 
avec  du  vin  ;  un  immense  plat  sort  du  four,  couvert 
d'une  croûte  dorée  ;  ce  sont  des  œufs  relevés  avec  du 
fromage  et  préparés  comme  une  sorte  de  gâteau  ; 
du  beurre  parfumé  accompagne  ce  plat  disposé 
pour  une  vingtaine  de  convives  ;  du  fromage  frais 
ou  de  l'ugurte,  selon  les  goûts,  termine  le  repas  ;  je 
remarque  que  mes  hôtes  boivent  volontiers  un 
mélange  d'eau  fraîche  et  d'alcool,  qui  sert  ainsi  de 
vin  concentré.  Du  gros  pain  noir  de  maïs  est  servi 
abondamment  et  forme  avec  les  œufs  un  mélange 
assez  agréable  ;  avec  les  autres  mets,  son  goût  spé- 
cial et  sa  pâte  grossière  font  regretter  le  pain  de 
froment  ou  de  seigle  ;  mais  il  est  dans  toute  l'Alba- 
nie et  dans  une  grande  partie  de  la  Turquie  d'usage 
courant. 

Notre  halte  se  prolonge  de  midi  jusqu'à  deux 
heures.  Nous  partons  alors  chacun  de  notre  côté, 
les  Liumiotes  retournant  à  Kuksa,  et  nous  accom- 
pagnés de  l'Albanais  et  d'un  serviteur,  continuant 
notre  route  au  sud  vers  Bissac. 

La  piste  traverse  une  région  assez  verdoyante,  qui 
contraste  avec  la  première  partie  de  la  route  ;  elle 
descend  à  travers  des  herbages  et  des  bois  de  sapins 
et  de  hêtres,  en  franchissant  un  grand  nombre  de 
petits  ruisseaux,  qui  vont  se  jeter  dans  le  Fani,  dont 


(118) 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

nous  suivons  à  peu  près  le  cours  ;  ce  n'est  encore 
qu'un  torrent,  mais  ses  eaux  sont  déjà  assez  abon- 
dantes ;  par  endroits,  elles  sont  captées  adroitement 
dans  des  rigoles  de  bois  ou  dans  des  canaux  tracés 
en  terre  et  servant  à  un  moulin  ou  à  une  scierie  ; 
d'heure  en  heure,  nous  apercevons  une  ou  deux 
maisons,  des  champs  cultivés  et  des  troupeaux  de 
bœufs  et  de  moutons,  ainsi  que  quelques  chèvres  ; 
ceux-ci  sont  conduits  assez  loin  dans  la  montagne 
par  des  pâtres,  dontnous  voyons  de-ci,de-là,  les  huttes 
primitives  ;  autour  des  fermes,  des  poules  s'affolent 
de  notre  arrivée,  tandis  que  des  chiens  aboient  et 
que  des  femmes  viennent  offrir  une  cruche  d'eau 
fraîche. 

Le  pays  semble  tout  à  fait  tranquille  ;  quand 
nous  passons  à  côté  des  maisons,  des  femmes  regar- 
dent notre  caravane  avec  un  peu  d'étonnement, 
mais  sans  la  moindre  crainte  ;  sur  la  piste,  nous 
croisons  plusieurs  fois  les  femmes  seules  qui  vont  à 
leur  travail  ou  en  viennent,  car  elles  participent 
autant  que  les  hommes  aux  travaux  des  champs  ; 
nous  rencontrons  une  vieille  femme  menue  et  rata- 
tinée, portant  sur  le  dos  un  énorme  chargement 
de  bois,  qui  la  fait  plier  à  moitié  ;  elle  marche  en 
sens  inverse  de  nous  et  arrive  à  un  passage  d'une 
trentaine  de  mètres,  si  étroit,  que  les  deux  pieds  ne 
peuvent  qu'à  grand'peine  tenir  l'un  à  côté  de  l'au- 
tre ;  la  terre  humide  glisse  et  le  torrent  coule  à  pic 
à  20  mètres  au-dessous  ;  elle  nous  laisse  passer  les 

(119) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


premiers  ;  je  traverse  le  mauvais  pas  après  avoir 
mis  pied  à  terre  et  en  donnant  la  main  à  un  Alba- 
nais ;  je  la  regarde  ensuite  ;  sans  la  moindre  hési- 
tation, de  son  pas  lent  et  tranquille,  elle  passe  comme 
quelqu'un  qui  accomplit  une  besogne  coutumière 
à  laquelle  il  ne  pense  point. 

Le  soleil  va  se  coucher  et  nous  continuons  tou- 
jours à  descendre,  sans  avoir  encore  atteint  le  fond 
de  la  vallée  où  le  torrent  devient  rivière  et  où  le 
village  de  Bissak  doit  se  trouver,  presqu'à 
1  000  mètres  plus  bas  que  le  sommet  de  Kumla- 
tefé  ;  enfin,  après  un  coude  brusque,  la  piste,  jus- 
qu'alors à  flanc  de  coteau,  arrive  dans  la  vallée  ; 
quelques  maisons  apparaissent  ;  mais  ce  n'est  pas 
Bissac  ;  à  notre  grand  désappointement,  nos  guides 
albanais  nous  préviennent  qu'il  y  a  encore  une 
bonne  distance  de  chemin  à  parcourir  ;  nous  pou- 
vons apprécier  l'exactitude  des  informations  qu'on 
nous  a  données  :  six  à  sept  heures,  nous  a-t-on  dit, 
séparent  Kuksa  de  Bissak  ;  voilà  déjà  treize  heures 
que  nous  sommes  en  route,  dont  onze  à  cheval; 
la  nuit  va  tomber,  et  ne  sommes-nous  pas  au  bout 
de  nos  peines. 

Enfin,  au  bout  d'une  heure  de  marche,  voici 
Bissak  ;  c'est  un  village  de  quelques  fermes  misé- 
rables groupées  près  du  lit  de  la  rivière  ;  les  autres 
maisons  sont  disséminées  dans  les  hauteurs,  etnous 
apercevons  trois  ou  quatre  taches  blanches  assez 
lointaines  qui  s'estompent  dans  la  brume  du  soir  ; 


(120) 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

la  maison  du  bey  et  celle  du  curé  sont  encore  fort 
loin  d'ici,  et  ce  n'est  qu'à  l'une  des  deux  que  nous 
pouvons  demander  l'hospitalité  ;  vingt  minutes 
plus  loin,  un  koulé  d'assez  mince  importance  est 
bâti  au  bas  de  la  montagne,  légèrement  au-dessus 
du  fond  plat  et  caillouteux  de  la  vallée,  que  le  Fani 
doit  couvrir  tout  entière  dans  ses  périodes  de 
crues.  Nos  Albanais  entrent  et  nous  font  monter  au 
selamlik  ;  mais  ils  reviennent  très  penauds  ;  il  n'y  a 
personne  qu'un  domestique  ;  le  bey  est  loin  dans  le 
pays  ;  nous  nous  concertons  ;  les  uns  voudraient 
que  nous  poussions  jusqu'à  la  cure  ;  mais  elle  est 
fort  éloignée,  et  je  me  rends  compte  que  le  nom  de 
Bissac  s'applique  à  une  collectivité  de  fermes  qui 
s'étendent  sur  trois  heures  de  route  ;  la  nuit  est 
presque  complète,  la  lune  n'éclaire  pas  le  chemin,  et 
je  redoute  quelque  casse-cou  dans  le  genre  de  ceux 
que  nous  venons  de  traverser.  Aussi  je  décide  de 
passer  la  nuit  sur  place.  Dans  la  cour  de  la  ferme, 
nous  attachons  les  chevaux  ;  les  Albanais  et  un  sou- 
vary  vont  chercher  quelques  plantes  de  maïs  pour 
les  leur  donner  ;  un  autre  souvary,  aidé  du  domes- 
tique de  la  maison,  allume  un  grand  feu  de  bois  au 
milieu  de  la  cour  et  apporte  le  café  ;  mon  drogman 
cherche  des  fougères,  des  mousses  et  des  feuilles  ; 
nous  en  faisons  un  lit  et  étendons  par-dessus  des 
sacs  de  la  grange  ;  le  feu  tisonné  nous  sert  de  chan- 
delle et  en  rond  autour  de  lui,  assis  sur  le  sol,  nous 
nous  mettons  à  dîner  :  des  œufs  cuits,  des  sardines 

(121) 


V ALBANIE  INCONNUE 


conservées,  de  petites  poires  dont  un  Albanais  nous 
à  fait  cadeau,  du  pain  de  maïs,  de  l'eau  mélangée 
de  raki  et  du  café  composent  notre  menu  ;  mes 
souvarys,  qui  ont  un  appétit  extrême  et  sont  peu 
rassasiés  par  ce  festin  Spartiate,  fument  longue- 
ment pour  tromper  leur  faim  ;  buvant  du  café, 
roulant  d'incessantes  cigarettes,  et  chantant,  ils 
oublient  que  le  temps  passe  ;  mais  le  brasier  meurt  ; 
dans  la  nuit,  on  ne  voit  plus  qu'un  feu  pâle  voilé  de 
cendres  et,  par  instants,  les  cigarettes  qui  scintillent 
comme  un  vers  luisant  ;  une  dernière  tasse  de  café, 
et  chacun  s'allonge  pour  dormir  ;  je  place  une  valise 
sous  ma  tête,  m'enroule  dans  ma  couverture 
m'étends  sur  le  lit  de  fougères,  et  rarement  nuit 
d'Albanie  fut  plus  tranquille  et  moins  troublée 
par  les  hôtes  habituels  des  maisons  de  ce  pays. 

A  peine  l'aube  se  devine-t-elle  qu'après  une  toi- 
lette plus  que  sommaire  nous  nous  remettons  en 
selle  pour  gagner  dans  la  journée  Orosch.  C'est 
dimanche;  le  curé  de  Bissac  est  certainement  chez 
lui  et  nous  allons  lui  rendre  visite  ;  l'église  et  le 
presbytère  sont  à  100  mètres  au-dessus  de  la  vallée, 
qui  s'élargit  en  cet  endroit  et  forme  une  sorte  de 
cirque  ;  la  maison  que  nous  venons  de  quitter  est 
à  une  de  ses  extrémités  et  la  cure  à  l'autre  ;  aux 
flancs  des  montagnes,  des  koulé  et  des  fermes  iso- 
lés sont  épars  en  petit  nombre  d'ailleurs,  et  dis- 
tants les  uns  des  autres  de  1  ou  2  kilomètres  ;  la 
cloche  de  l'église  est  le  signe  de  ralliement  et,  sur 


(122) 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

le  terre-plein  qui  la  précède,  se  tiennent  toutes  les 
réunions  de  la  tribu. 

Pour  y  parvenir,  nous  traversons  le  lit  de  cail- 
loux de  la  rivière  ;  le  Fani  couvre  le  fond  de  la  val- 
lée en  temps  de  crue  ;  mais,  en  cette  saison,  quelques 
filets  d'eau  seulement  coulent  de-ci,  de-là,  pour  se 
réunir  en  une  petite  rivière  au  resserrement  prochain 
des  rochers. 

Le  curé  est  pris  d'un  extrême  étonnement  en 
voyant  déboucher  devant  son  presbytère  notre 
petite  caravane  ;  c'est  un  homme  de  quarante  à 
quarante-cinq  ans,  et  il  nous  explique  qu'il  est  seul 
à  la  tête  de  cette  paroisse  depuis  une  quinzaine 
d'années  ;  depuis  ce  temps,  il  n'a  pas  une  seule  fois 
quitté  son  pays  et  n'a  vu  ni  un  étranger,  ni  un  Turc, 
ni  un  gendarme  régulier  ;  aussi  est-il  curieux  de 
savoir  qui  je  suis,  d'où  je  viens,  comment  je  m'y 
suis  pris  pour  conduire  jusqu'ici  mes  souvarys  ;  il 
me  dit  en  riant  :  «  Eh  !  s'ils  n'étaient  pas  avec  vous, 
on  ne  les  aurait  pas  laissés  passer  jusqu'à  Bissac.  » 
Son  accueil  devient  tout  à  fait  chaleureux  quand 
il  connaît  ma  nationalité  «  franque  »  et  ma  reli- 
gion «chrétienne»,  et  il  me  reproche  vivement  de 
n'être  pas  venu  jusqu'à  sa  cure  lui  demander  l'hos- 
pitalité ;  il  nous  retient  le  plus  qu'il  peut,  nous 
offre  du  café,  des  boissons  aromatisées  et  alcoo- 
liques fabriquées  par  sa  vieille  servante  et  par  une 
jeune  servante  qui  tient  emmailloté  son  petit  enfant 
de  quelques  mois.  Il  insiste  pour  que  je  photogra- 

(123) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


phie  sa  maison,  ses  gens  et  les  quelques  Albanais 
les  plus  proches  qui,  à  notre  arrivée,  sont  accourus 
deux  ou  trois  d'entre  eux  vont  nous  guider  jusqu'à 
Orosch,  pour  relayer  les  Albanais  de  Kumla-tepé, 
qui  sont  déjà  à  six  ou  sept  heures  de  chez  eux. 
Ceux-ci,  d'ailleurs,  se  réjouissent  d'avoir  profité  de 
notre  passage  pour  faire  une  petite  visite,  qui  ne  se 
renouvelle  pas  très  souvent,  au  curé  de  leur  paroisse  ; 
après  la  messe,  ils  regagneront  leur  ravin  solitaire. 
Nous  nous  attardons  à  causer,  et  il  est  presque 
huit  heures  quand  nous  repartons.  Bissac  et  Orosch 
sont  situées  à  peu  près  à  la  même  altitude,  500  mètres 
environ,  mais  la  piste  qui  relie  ces  deux  paroisses 
escalade  une  chaîne  haute  d'un  millier  de  mètres, 
et  ce  sont  les  mêmes  alternatives  de  fond  vert  et 
boisé  et  de  hauteurs  escarpées  et  rocheuses  ;  ce  sont 
les  mêmes  passages  à  flanc  de  montagne,  où  le  pied 
des  hommes  et  des  chevaux  a  fini  par  laisser  son 
empreinte  ;  ce  sont  les  mêmes  mauvais  pas,  où 
l'on  doit  franchir  les  éboulements  de  roches  abruptes 
en  cherchant  les  pierres  qui  surplombent  et  en  pas- 
sant de  l'une  à  l'autre.  A  l'un  de  ces  passages,  peu 
éloigné  de  Bissac,  j'abandonne,  selon  ma  coutume, 
et  malgré  les  conseils  de  mes  gendarmes  et  de  mon 
conducteur,  ma  monture  pour  traverser  à  pied 
l'endroit  dangereux,  en  me  faisant  guider  par  un 
des  Albanais  ;  le  vedi,  chargé  du  soin  de  mon  che- 
val, au  lieu  de  le  prendre  par  la  guide,  le  laisse  aller 
à  sa  guise,  confiant  dans  la  sûreté  de  son  pied  ;  ces 


(124) 


DE   KUKSA  A   onosCH.  -  LA  PREMIÈRE  FAMIUE   d'alBANA!. 
MIRDITE     DANS      LA      FORÊT. 


L'Albanie  inconnue 


PI.  20,  Page  124. 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

chevaux  d'Albanie  sont,  il  est  vrai,  d'une  race  petite 
et  forte,  très  habituée  à  la  montagne,  escaladant 
les  pentes  avec  rapidité  et  peu  apte  à  un  trot  ou  à 
un  galop  prolongé.  Ils  tiennent  bien  plus  du  mulet 
que  du  cheval  d'Occident;  l'animal  que  j'ai  choisi 
à  Prizrend  est  de  taille  très  petite,  mais  plus  fine 
qu'à  l'ordinaire  ;  il  marche  d'un  pas  tranquille  et 
régulier,  sans  saute-vive  ni  à-coups,  mais  c'est  un 
fantaisiste  dans  le  choix  de  sa  route  ;  au  lieu  de 
suivre  la  file  des  animaux,  il  semble  mettre  une  sorte 
de  point  d'honneur  à  trouver  un  chemin  pour  lui 
seul  ;  ce  souci  de  se  différencier  de  ses  congénères 
va  lui  coûter,  hélas  !  fort  cher  ;  la  paroi  contre 
laquelle  nous  passons  est  presque  droite  ;  le  ravin 
est  à  pic  à  100  mètres  plus  bas  ;  de  grosses  pierres 
pointent  hors  de  la  muraille  rocheuse  ;  à  une  cer- 
taine hauteur,  une  suite  de  pierres  ainsi  placées  sur 
30  mètres  de  longueur  permet  le  passage  jusqu'à 
un  sentier  moins  escarpé  ;  les  Albanais  s'engagent 
au  bon  endroit  et  me  guident  ;  derrière  nous,  les 
souvarys  arrivent  à  cheval,  suivis  des  bagages  ; 
mon  cheval  passe  le  dernier  derrière  son  conducteur  ; 
sa  fantaisie  le  conduit  à  ne  pas  suivre  la  file  ;  il 
saute  un  peu  plus  bas  sur  des  rochers  qui  saillissent, 
puis  sur  d'autres  ;  mais,  3  mètres  plus  loin,  il  n'y  a 
plus  aucune  roche  qui  lui  permette  de  continuer  sa 
route  ;  le  dominant  d'une  dizaine  de  mètres,  nous 
nous  arrêtons  tous  pour  regarder  la  bête  ;  que  va- 
t-elle  faire?  Déjà  les  Albanais  pensent  descendre  pour 

(125) 


V ALBANIE  INCONNUE 


essayer  de  la  faire  tourner  sur  place  ;  mais  la  manœu- 
vre n'est  pas  commode,  et  ils  se  concertent  quelques 
secondes  ;  mais  déjà  le  pauvre  cheval  a  perdu  son 
sang-froid  :  arrivé  à  la  dernière  pierre  et  ne  rencon- 
trant que  le  vide,  il  s'apprête,  d'un  saut,  à  en  gagner 
une  autre  plusieurs  mètres  plus  haut  ;  nous  le  voyons 
pris  d'une  agitation  fébrile,  qu'augmentent  les 
cris  du  conducteur  désireux  de  l'arrêter  ;  il  n'écoute 
rien,  tourne  à  moitié  sur  lui-même  et  bondit  ;  ses 
sabots  raclent  le  rocher  et  glissent  ;  la  tête  heurte  la 
pierre  et  le  corps  de  l'animal  descend  de  plus  en  plus 
vite,  lorsque,  tout  à  coup,  dans  un  brusque  ressaut 
de  la  bête,  la  selle  s'accroche  30  mètres  plus  bas  ; 
les  pieds  ballants  s'agitent,  et  d'un  élan  désespéré 
reprennent  leur  aplomb  sur  deux  rochers  à  portée  ; 
mais  le  même  drame  recommence  ;  un  nouveau 
saut,  une  nouvelle  tombée  20  mètres  plus  bas  ; 
la  tête  est  pleine  de  sang,  qui  lui  aveugle  les  yeux  ; 
d'un  bond  prodigieux,  elle  saute  encore,  mais  nous 
ne  voyons  pas  sur  quoi  ;  c'est  le  dernier  sursaut  de 
l'animal,  qui  va  s'abîmer  dans  le  fond  du  ravin  avec 
un  bruit  d'avalanche. 

Je  vois  alors  un  des  Albanais  de  Bissac  accomplir 
le  plus  extraordinaire  tour  de  force  ;  après  avoir  dit 
quelques  mots  à  ses  compagnons  et  leur  avoir  laissé 
son  fusil  et  quelques  objets,  il  resserre  les  cordons 
de  ses  sandales  de  cuir,  assure  sa  coiffe  blanche  et 
sa  ceinture  et  de  pierre  en  pierre  descend  devant 
nous  avec  une  rapidité  inouïe  :  on  le  croirait  voir 


(126) 


DE  LIUMA  AU  PAYS  DES  MIRDITES 

sauter  de  marche  en  marche  les  degrés  d'un  esca- 
lier oblique  ;  en  quelques  minutes,  il  est  en  bas, 
examine  la  bête,  enlève  la  selle,  la  couverture  et 
quelques  vêtements  que  j'ai  laissés  sur  mon  cheval 
et  revient  vers  nous  avec  ce  harnachement  ;  il 
s'agrippe  des  pieds  et  des  mains  et,  avec  une  agilité 
étonnante,  remonte  de  pierre  en  pierre  ;  souple 
comme  un  chat,  il  saute  sur  une  roche,  par  un  réta- 
blissement en  atteint  une  autre  et,  en  cinq  minutes, 
escalade  la  paroi  qui,  d'en  haut,  semble  inacces- 
sible ;  le  voici  à  nos  côtés  avec  sa  charge. 

Le  pauvre  cheval  n'est  pas  mort  sur  le  coup  ; 
mais  les  Albanais  pensent  qu'il  n'y  a  rien  à  faire 
qu'à  le  laisser  sur  place  ;  quand  ils  m'auront  accom- 
pagné jusqu'à  Orosch,  ils  repasseront  ici  au  retour 
et  chercheront  à  l'emporter  jusqu'à  Bissac,  s'il  est 
possible. 

Je  continue  la  route  sur  la  bête  d'un  des  souvarys, 
qui  s'installe  comme  il  peut  sur  les  bagages  et,  vers 
midi,  notre  caravane,  après  avoir  franchi  la  chaîne, 
atteint  le  fond  d'un  vallon  herbeux,  où,  dans  une 
hutte  de  feuillage,  deux  Albanais,  envoyés  d'Orosch, 
attendent  mon  arrivée.  Ils  comptaient  que  nous 
serions  partis  de  Bissac  vers  cinq  heures  et  arrive- 
rions ainsi  à  neuf  heures  au  plus  tard  à  la  frontière 
de  la  paroisse,  où  ils  étaient  postés,  et  à  dix  heures  à 
l'église  même.  Un  d'eux  part  en  hâte  pour  annoncer 
notre  venue  et,  guidés  par  l'autre,  nous  descendons 
vers  Orosch. 

(127) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

De  Ruksa  à  Orosch,  la  distance  est  de  seize  à  vingt  heures  de 
cheval  selon  les  pistes  ;  la  piste  de  la  vallée  suit  le  Drin  noir  ;  la 
piste  de  la  montagne  traverse  le  pont  des  Vizirs  et  escalade  le 
Kumla-tepé  ;  ce  dernier  chemin  est  le  plus  beau  et  le  plus  pénible. 
On  divisera  la  route  à  son  gré  ;  partout  des  forêts  et  des  sources 
permettent  le  campement  ;  les  maisons  sont  extrêmement  rares 
et  pauvres,  pendant  les  douze  premières  heures  du  chemin.  Le 
chemin  est  rude  et  souvent  très  dangereux  ;  il  vaut  mieux  quitter 
son  cheval  et  se  faire  tenir  par  les  Albanais  au  passage  des  pré- 
cipices. 


CHAPITRE    IX 

OROSGH  ET  LES  MIRDITES 

La  situation  (TOrosch  ;  l'organisation  des  Mirdites.  —  Le 
prince  des  Mirdites  ;  Mirdites  et  Jeunes-Turcs.  —  Le  pou- 
voir religieux  ;  l'abbé  mitre  d'Orosch  et  l'organisation  de 
l'Albanie. 

Orosch  est  un  des  principaux  centres  de  la  grande 
tribu  catholique  des  Albanais  mirdites.  Sur 
une  pente  entourée  d'un  cirque  de  montagnes, 
des  fermes  s'étagent  depuis  la  vallée  jusqu'à  un 
redressement  brusque  de  la  colline  ;  à  l'un  de  ces 
paliers,  une  grande  maison  blanche  précédée  d'une 
terrasse  est  le  koulé  du  prince  des  Mirdites,  jadis 
exilé  par  les  Vieux-Turcs  et  ensuite  rappelé,  mais 
surveillé,  par  les  Jeunes-Turcs  ;  à  500  mètres  plus 
haut,  sur  un  éperon  rocheux  qui  s'avance  dans 
la  direction  de  l'Adriatique  et  tombe  à  pic  dans 
la  vallée,  l'abbé  mitre  d'Orosch  a  fait  élever 
son  palais  d'été  ;  de  l'autre  côté  des  fermes  et 
séparée  d'elles  par  un  ravin,  l'église  de  la  paroisse 
et  d'importants  bâtiments  qui  servent  d'écoles,  de 
presbytère  et  de  lieu  de  réunion,  ont  été  construits 
sur  un  petit  plateau  à  mi-hauteur  de  la  montagne. 
C'est  de  celle-ci  que  je  descends  pour  atteindre 

(129) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


l'église  à  travers  une  forêt  de  sapins  où  des  sentiers 
bien  aménagés  révèlent,  pour  la  première  fois  depuis 
Prizrend,  une  organisation  véritable.  Le  capitaine 
d'Orosch,  le  vicaire  et  de  nombreux  serviteurs  et 
Albanais  guettent  notre  arrivée.  Sur  une  grande 
pelouse,  devant  l'église,  ils  sont  réunis  et,  dès  que 
le  premier  de  nos  chevaux  profile  sa  silhouette  dans 
le  lointain,  la  fête  de  l'accueil  commence  ;  de  tous 
les  fusils  chargés  à  poudre,  les  coups  partent  et  se 
répercutent  dans  la  montagne  par  un  écho  formi- 
dable ;  au  loin,  d'autres  décharges  répondent  comme 
un  son  qui  se  propage  ;  les  chevaux  se  cabrent,  les 
détonations  redoublent,  et  notre  caravane  se  met 
de  la  partie  ;  Albanais  et  souvarys  sont  en  joie,  car 
la  poudre  parle.  Devant  le  grand  portail,  le  capitaine 
d'Orosch  nous  souhaite  la  bienvenue  ;  à  côté  de  lui, 
un  officier  turc  me  dit  que,  par  ordre  du  gouver- 
neur général  de  Scutari,  il  est  venu  à  ma  rencontre 
avec  une  escorte.  Un  jeune  vicaire  me  fait  part  de 
l'absence  du  curé  et,  aux  lieu  et  place  de  celui-ci, 
sera  mon  hôte  au  presbytère  ;  il  est  déjà  plus  d'une 
heure,  le  soleil  est  torride,  et  nous  entrons  avec  un 
plaisir  infini  dans  une  vaste  salle  à  manger  fraîche, 
où  l'on  nous  sert  à  l'européenne  un  déjeuner  parfai- 
tement apprêté.  Les  influences  occidentales  ont 
filtré  jusqu'ici,  et  l'abbé  mitre  d'Orosch  a  rapporté 
de  son  exil  des  goûts  qui  ont  présidé  à  cette  installa- 
tion. Ma  chambre  est  presque  luxueuse,  et  je  rêve 
un  instant  que  peut-être  une  salle  de  bain  est  voi- 


(130 


O  ROSC  H  ET  LES  MI  RDI  TES 


sine  ;  mais  on  m'informe  qu'un  tel  faste  n'est  étalé 
qu'au  palais  d'été,  vide  et  fermé  en  l'absence  de 
l'abbé. 

Les  journées  que  je  passe  à  Orosch  sont  vraiment 
des  journées  de  repos  complet  et  de  bien-être  ; 
avec  le  vicaire,  le  capitaine,  l'officier  et  quelques 
serviteurs,  nous  faisons  aux  environs  des  prome- 
nades à  cheval  qui  nous  font  connaître  le  pays  et 
les  gens. 

Un  après-midi,  nous  poussons  jusqu'au  koulé 
du  capitaine  d'Orosch,  vraie  forteresse,  jadis 
détruite  par  le  canon  turc  et  depuis  lors  recons- 
truite ;  à  côté  de  la  maison  actuelle,  d'énormes 
blocs  gisent  encore  comme  pour  rappeler  la  lutte 
d'antan.  Devant  la  nouvelle  construction,  une  ter- 
rasse domine  la  vallée  et  communique  facilement 
par  signaux  avec  l'église  d'Orosch,  située  à  une  heure 
d'ici. 

Marko  Djoni,  qu'on  nomme  communément  le 
capitaine  d'Orosch,  est  le  chef  du  village  ;  c'est  un 
des  membres  de  la  grande  famille  des  Djenak,  dont 
est  issu  le  prince  des  Mirdites.  Ses  riches  domaines 
couvrent  une  partie  de  ce  pays  ;  mais,  toutefois, 
l'intérieur  de  son  habitation  est  aussi  simple  que 
les  maisons  albanaises  que  j'ai  déjà  visitées  ; 
il  se  distingue  de  tous  par  son  costume,  car  il  a 
adopté  le  vêtement  européen,  sauf  le  chapeau  ; 
n'était  le  fez  qu'il  porte,  on  le  pourrait  prendre 
pour    un     paysan    occidental    visiblement   riche, 

(131) 


V ALBANIE  INCONNUE 


commandant  à  un  monde  de  cultivateurs.  C'est 
un  homme  d'une  quarantaine  d'années,  de  haute 
taille  et  de  belle  prestance,  qui  seul  de  tous  les 
Albanais  d'ici  ne  circule  avec  d'autres  armes 
qu'une  canne,  qu'il  utilise  comme  signe  de  com- 
mandement. 

En  parcourant  le  pays,  on  peut  se  rendre  compte 
que  ces  tribus  sont  dans  un  état  d'organisation  plus 
avancé  que  les  autres  tribus  du  nord,  et  la  civilisation 
toute  proche  se  fait  sentir  à  plus  d'un  signe. 

Sur  tout  le  territoire  de  la  Mirditie,  l'ordre  est 
assuré,  et  partout  sont  reconnues  deux  autorités, 
qui,  dans  les  autres  tribus  de  l'Albanie  du  Nord, 
n'existent  pas.  Ces  deux  autorités  sont  l'une  civile, 
représentée  par  le  prince  et  les  chefs  de  famille 
héréditaires  placés  sous  ses  ordres,  l'autre  reli- 
gieuse, qui  repose  dans  les  mains  de  l'abbé  mitre 
d'Orosch   et  des  curés  de  paroisses. 

Le  prince  est  le  chef  de  l'illustre  famille  des 
Djenak,  dont  le  berceau  est  à  Orosch  et  dont  les 
origines,  d'après  la  tradition,  remontent  jusqu'au 
chef  Leca  Ducagin,  qui,  au  xve  siècle,  commandait 
le  nord  de  l'Albanie  et  légua  son  nom  à  la  loi  cou- 
tumière,  que  les  tribus  continuent  à  reconnaître 
comme  leur  règle  commune.  Pernk  Pacha  a  vécu 
longtemps  en  exil  à  l'étranger  et  en  Asie  Mineure, 
où  Abdul-Hamid  le  relégua,  par  crainte  de  son 
influence.  Durant  ses  heures  de  solitude  forcée, 
il  cultiva  son  esprit,  et  c'est  aujourd'hui  un  con- 


(132) 


DE    KUKSA    A    OROSCH.    LE    CURE    DE    BISSAG    ET    Î.ES    GEN! 

DU     PRESBYTÈRE. 


1 


OROSCH.  L  EGLISE,  LE   CAPITAINE,   LE  VICAIRE   ET    LES 

SERVITEURS. 


L'Albanie  inconnue. 


PI.  21,  Page  132 


O  ROSC  H  ET  LES  MI  RDI  TES 


naisseur  accompli  de  la  langue  et  de  la  littérature 
françaises  ;  de  son  contact  avec  les  choses  d'Eu- 
rope, il  a  conservé  une  largeur  d'esprit  que  d'aucuns 
qualifieraient  de  scepticisme,  mais  qu'il  concilie  par- 
faitement avec  une  piété  expressive,  qui  l'a  jeté 
aux  genoux  du  Pape,  quand  il  fut  à  Rome.  De 
haute  taille,  un  peu  fort,  mais  alerte,  ayant  dépassé 
la  quarantaine,  mais  portant  beau,  la  figure  ovale 
et  grasse,  les  cheveux  et  la  moustache  bruns,  la  peau 
fine  et  claire,  les  yeux  foncés  très  mobiles  et  bril- 
lants, il  est  d'un  aspect  où  domine  la  prestance  ; 
son  accueil  est  plus  qu'aimable,  cordial  et  presque 
familier;  sa  conversation  est  animée  et,  causeur 
plein  de  verve,  il  saute  d'un  sujet  à  l'autre,  fertile 
en  anecdotes  de  toute  nature  et  infatigable  parte- 
naire ;  ce  n'est  que  mouvement  et  vie,  expression 
d'une  nature  forte  et  riche  en  sensations  ;  je  le 
vois  encore  après  table,  dont  il  apprécie  les  attraits, 
accoudé  sur  le  bras  d'un  canapé,  les  jambes  allon- 
gées, fumant  et  buvant  avec  un  évident  plaisir, 
intarissable  en  propos  et  en  récits  qu'il  anime  d'un 
geste  toujours  en  action  ;  c'est  le  plus  charmant  des 
hôtes  et  le  plus  vivant  des  conteurs  de  souvenirs. 
C'est  peut-être  un  homme  d'affaire  avisé  et  un 
adroit    diplomate  ;    mais    il    donne    bien    plutôt 
l'impression  d'un  homme  bout  en  train  dans  le 
privé  ;  dans  la  vie    publique  plein  d'autorité,  de 
véhémence  et  de  prestige. 
Son  palais  de  Scutari,  très  simple  du  dehors,  est 

(133) 


V ALBANIE  INCONNUE 


garni  de  riches  tentures  d'Orient,  de  tapis  d'Asie- 
Mineure,  de  meubles  incrustés  et  d'armes  rares. 
C'est  là  qu'il  demeure  presque  toujours;  les  Jeunes- 
Turcs  l'ont  rappelé  d'exil,  sous  la  pression  de  la 
population,  mais  n'étaient  pas  disposés  à  le  laisser 
parcourir  à  sa  guise  le  pays  et  en  devenir  le  véritable 
gouverneur.  C'est  cependant  ce  que  réclament 
sans  trêve  les  Mirdites  ;  quand  la  révolution  éclata 
et  que  la  Constitution  fut  proclamée,  les  tribus  du 
vilayet  de  Scutari  crurent  que  c'était  leur  auto- 
nomie assurée  et  vinrent  remercier  le  vali  ;  les  Mir- 
dites s'abstinrent  seuls  et  dirent  au  gouverneur 
général  :  «  Notre  prince  n'est  pas  de  retour;  quand  il 
sera  parmi  nous,  nous  viendrons  vous  apporter 
nos  remerciements.  »  Ce  n'est  qu'à  l'arrivée  de  Prenk 
Pacha  que  toutes  les  tribus  mirdites  envoyèrent 
leurs  délégués  à  une  réunion  considérable  tenue  à 
Spali  ou  Spach  (Saint-Paul).  On  y  fêta  le  prince  plus 
que  la  Constitution,  et  celui-ci  y  fit  entendre  une 
parole  de  pacification  :  il  demanda  l'union  de 
toutes  les  tribus  et  la  cessation  du  brigandage. 

Sa  parole  fut  entendue  :  la  paix  et  l'ordre  régnent 
en  Mirditie  ;  la  population  est  satisfaite  de  la  venue 
du  prince,  mais  demande  qu'il  gouverne  effective- 
ment et  officiellement  le  pays  ;  le  Sultan  suzerain  et 
Prenk  Pacha  chef  des  Mirdites,  telles  étaient  ses 
exigences.  Mais  le  pouvoir,  plein  de  méfiance,  lais- 
sait ou  même  faisait  intervenir  le  prince,  quand  il 
croyait  y  avoir  intérêt,  mais  ne  se  résolvait  pas  à  le 


(134) 


O  ROSC  H  ET  LES  MI  RDI  TES 


reconnaître  comme  gouverneur  héréditaire  de  la 
Mirditie.  Les  Mirdites  n'avaient  aucun  désir  de 
séparatisme;  mais  leur  autonomie  leur  est  plus 
chère  que  tout  et,  sous  la  suzeraineté  turque,  ils 
prétendaient  se  gouverner  eux-mêmes  selon  leurs 
coutumes. 

D'après  leurs  traditions,  le  pouvoir  civil  est 
exercé  par  le  prince  assisté  de  chefs  de  bannières  et 
de  vieillards  ;  les  chefs  de  bannières  sont  au  nombre 
de  cinq  et  sont  â  la  fois  chefs  de  guerre  et  chefs  de 
villages  en  temps  de  paix  ;  ils  sont  désignés  par 
l'hérédité,  depuis  les  temps  reculés  où  leurs  ancêtres 
se  désignèrent  eux-mêmes  par  leur  valeur  sur  les 
champs  de  bataille;  leur  nom  signifie  exactement: 
porte-drapeau,  baïrak-dar,  et  montre  l'origine 
guerrière  de  leurs  pouvoirs.  A  côté  d'eux,  un  con- 
seil de  vingt  vieillards,  plec,  décide  des  ques- 
tions d'administration,  et  c'est  également  l'hérédité 
qui  détermine  les  familles  dont  les  plus  âgés  forment 
le  Conseil.  Ainsi  le  pouvoir  civil  traditionnel  chez 
les  Mirdites  est  un  pouvoir  héréditaire  en  tous  ses 
éléments,  et  nulle  part  la  population  ne  semble 
éprouver  le  moindre  goût  de  changement  et  le  désir 
d'élire  ses  chefs. 

Lorsque  les  Turcs,  dérogeant  à  ces  coutumes 
locales,  cherchaient  à  imposer  à  la  population  des 
chefs  de  leur  choix,  il  se  produisait  à  peu  près  tou- 
jours des  incidents  analogues  à  ceux  qui  se  sont 
passés  à  Chako  et  dont  tout  le  monde  a  parlé.  Dans 


135) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


ce  village,  les  Turcs  ont  prétendu  placer  comme 
chef  un  de  leurs  partisans  ;  celui-ci  n'a  pas  tardé 
à  être  tué  et,  pour  réprimer  cet  acte,  le  vali  dut 
envoyer  tout  un  bataillon  pour  brûler  les  maisons 
et  revenir  ensuite  à  Scutari  sans  autre  succès. 

En  temps  de  paix,  les  décisions  sont  prises  par 
le  prince  entouré  des  chefs  de  bannières  et  des 
vieillards,  et  jamais  il  ne  doit  se  passer  des  délibé- 
rations de  cette  sorte  de  sénat.  En  temps  de  guerre, 
les  vieillards  ne  se  réunissent  plus,  et  seuls  les  chefs 
de  bannières  conservent  leur  double  rôle  de  con- 
seillers obligatoires  du  prince  et  de  chef  de  guerre. 

Ces  hommes  sont  à  la  fois  administrateurs,  juges, 
collecteurs  d'impôt,  mais,  dans  la  vie  courante 
vivent  sur  un  pied  de  complète  égalité  avec  les 
autres  Albanais  :  on  peut  dire  de  chacun  d'eux  qu'il 
est  primus  Mer  pares  et,  malgré  cela,  leurs  déci- 
sions font  loi  pour  la  tribu  ou  le  village. 

Ce  sont  eux  qui  prélèvent  la  dîme  :  en  Mirditie, 
les  Albanais  consentent  dans  certains  cas  à  la 
payer  ;  la  souveraineté  turque  n'est  donc  pas  com- 
plètement inexistante,  mais,  en  fait,  cependant,  fort 
limitée  ;  théoriquement,  l'impôt  est  de  2  piastres  et 
demie  par  maison  ;  mais,  comme  me  le  disent  ceux  que 
j'interroge,  «on  la  paie  ou  on  ne  la  paie  pas,  et, 
quand  les  chefs  de  bannières  la  prélèvent,  tantôt  ils 
la  versent  au  gouvernement  et  tantôt  la  gardent 
pour  le  pays  ;  des  vali  nous  réclament  la  dîme, 
d'autres  se  taisent  ».  Ce  signe  de  domination  reste 


(136) 


T\ 


OROSCII.   ■ LE    «  K.OULE»    DU    CAPITAINE    D  OROSCII. 


D  OROSCII     A    SCUTARI.    LE     PONT     DE     VAUMAT. 


L'Albanie  inconnue. 


IM.  22,  l'âge  13o. 


OROSCH  ET  LES  MIRDITES 


donc  parfois  dans  le  domaine  de  la  théorie  ;  à  cer- 
tains moments,  selon  les  relations  des  tribus  et  du 
pouvoir  et  selon  la  pression  qu'exerce  celui-ci, 
l'impôt  est  levé  et    apporté  à  Scutari. 

A  mon  passage,  Jeunes-Turcs  et  Mirdites  s'obser- 
vaient ;  entre  eux,  ne  régnait  pas  encore  l'hostilité, 
mais  la  défiance  ;  c'était  l'armistice,  en  attendant 
la  guerre. 

A  côté  de  l'autorité  civile,  les  Mirdites  recon- 
naissent une  autorité  religieuse,  dont  la  hiérarchie 
leur  est  spéciale  :  l'abbé  mitre  d'Orosch  a  pouvoir 
d'archevêque  et  n'est  plus  suffragant  du  siège  de 
Scutari  ;  il  dépend  directement  de  Rome  et  a  sous 
ses  ordres  toutes  les  paroisses  des  Mirdites.  C'est 
depuis  son  retour  d'exil  en  1888  que  cette  transfor- 
mation s'est  accomplie  :  Monseigneur  Primo  Dochi, 
abbé  de  Saint- Alexandre  des  Mirdites  (1),  comme 
portent  ses  cartes,  demeure  le  plus  souvent  dans  sa 
maison  d'hiver  de  Scutari  ;  celle-ci  est  loin  d'offrir 
au  visiteur  l'aspect  opulent  des  salons  du  prince,  et 
peu  de  figures  sont  plus  dissemblables  que  celles 
de  ces  deux  hommes.  L'abbé  mitre  est  plein  d'onc- 
tion et  de  savoir-faire  ;  il  cause  avec  prudence,  et  sa 
cordialité  est  toute  diplomatique  ;  son  adresse 
s'étend  au  delà  de  la  conquête  des  pouvoirs  archi- 
épiscopaux ;  sa  physionomie,  que  l'on  n'oublie 
pas,  révèle  la  nature  de  l'homme  :  dans  une  tête 

(1)  C'est  le  nom  de  l'ancienne  abbaye  bénédictine  d'Orosch. 
(137) 


V ALBANIE  INCONNUE 


ronde,  au  front  dénudé  et  aux  joues  grasses,  on  ne 
voit  que  deux  yeux  vifs  et  toujours  en  action  qui  se 
cachent  en  vain  derrière  de  lourdes  lunettes,  et  sur 
qui  s'abaissent  par  instants  des  paupières  épaisses, 
comme  pour  éteindre  le  feu  trop  vif  du  regard  ; 
celui-ci  se  pose  sur  l'interlocuteur,  le  tâte,  le  scrute, 
puis  se  clôt  ;  cet  homme  donne  l'apparence  d'un 
rude  jouteur  et  d'un  négociateur  retors,  également 
apte  à  débattre  une  affaire  et  à  user  de  moyens 
énergiques. 

D'origine  hongroise,  —  son  nom  s'écrivait  jadis  : 
Doczi, —  il  est  un  des  principaux  soutiens  de  l'in- 
fluence autrichienne,  qui  se  traduit  par  de  larges 
subventions  pour  ses  cures  et  ses  écoles  catholiques; 
s'il  est  particulièrement  lié  avec  le  Ballplatz, 
ses  relations  ne  sont  pas  moins  excellentes  avec  le 
Vatican,  et  l'autorité  turque  a  pour  son  influence 
une  considération  marquée. 

Il  est  très  réservé  sur  la  situation  actuelle  et  reste 
sur  l'expectative  ;  ostensiblement  favorable  au 
pouvoir  turc,  quand  celui-ci  paraissait  fort,  et  à  la 
pacification  des  esprits,  il  exprime  cependant  ses 
regrets  de  certains  procédés  du  Gouvernement 
ottoman,  qui  rendaient  difficile,  dit-il,  la  confiance 
mutuelle.  La  critique  principale  qu'il  adresse  à  la 
politique  jeune-turque  est  de  tendre  à  Y  «  osmanli- 
sation  »  de  l'Albanie.  Celle-ci  est,  d'après  lui, 
comme  une  Suisse  composée  de  quatre  ou  cinq  can- 
tons fédérés  :  au  nord,  l'un  d'eux  a  pour  centre 


(138) 


OROSCH  ET  LES  MIRDITES 


Diakovo  et  se  compose  surtout  de  musulmans, 
vivant  en  bonne  intelligence  avec  les  catholiques. 
Au  nord-ouest,  un  autre  canton  comprend  la  Mir- 
ditie,  Scutari  et  ses  environs  :  on  peut  le  délimiter 
par  le  fleuve  Mat  ou  Mati  au  sud;  à  l'est,  par  les 
montagnes  de  Selita  et  de  Luria  et,  après  un  coude 
brusque,  par  celles  du  Fani  et  celles  de  Beriscsa  ;  au 
delà  du  coude  du  Drin,  par  le  pays  de  NeKaiou  Nikay 
et  celui  de  Chala  ou  Sala  ;  au  nord,  enfin,  par  la  fron- 
tière monténégrine  ;  cette  région  ne  compte  aucun 
orthodoxe,  et  les  catholiques  sont  très  nombreux  ; 
la  Mirditie  même  est  habitée  exclusivement  par  eux. 
Le  centre  de  l'Albanie  pourrait  constituer  un  ou 
deux  cantons  avec  Dibra,  Monastir,  El-Bassan, 
Kroia,  Durazzo,  Bérat  et  Valona  ;  les  musulmans 
y  sont  en  majorité,  mais  les  orthodoxes  y  sont  déjà 
très  nombreux  ;  enfin,  le  sud  autour  de  Janina  est 
tout  entier  orthodoxe  ;  Monseigneur  Dochi  évalue 
à  200  000  le  nombre  des  Albanais  catholiques  ;  à 
600  000  celui  des  orthodoxes  et  à  1  200  000  celui 
des  musulmans  ;  au  total,  la  nation  albanaise 
pourrait  être  évaluée,  d'après  lui,  à  2  000  000 
d'âmes    environ. 

A  son  avis,  cette  nation  devrait  être  gouvernée 
selon  ses  propres  lois  et  traditions,  par  des  hommes 
de  la  race,  et  constituer  une  fédération  de  quatre  ou 
cinq  cantons  autonomes.  Au  lieu  de  cela,  les  Turcs, 
autant  qu'ils  le  pouvaient,  ont  poursuivi  une  assi- 
milation politique  et   même,  d'après  Monseigneur 


(139) 


V ALBANIE  INCONNUE 


Dochi,  religieuse  ;  un  tel  esprit  continuant  à  inspirer 
la  conduite  des  affaires  politiques  et  venant  à 
s'affirmer  par  des  manifestations  plus  énergiques, 
il  ne  pouvait,  à  son  sens,  en  résulter  que  des 
catastrophes,  dont  les  conséquences  étaient  à  pré- 
voir. 

RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

Orosch  mérite  un  long  séjour  ;  c'est  le  centre  d'observation  le 
plus  intéressant  en  Mirditie.  La  cure  d' Orosch  est  très  ac- 
cueillante, si  on  est  bien  recommandé.  De  grandes  promenades 
à  cheval  peuvent  être  faites  de  partout  aux  environs  et  sont 
remarquablement  belles.  L'hospitalité  est  excellente. 

D' Orosch  à  Scutari,  seize  heures  de  cheval  sont  nécessaires  ; 
le  chemin  est  très  beau  et  assez  facile.  On  peut  loger  en  route  à 
la  cure  de  Castagnetti  ;  le  campement  est  partout  commode. 


CHAPITRE  X 

SCUTARI    ET    SES    ENVIRONS 

D'Orosch  à  Scutari  :  les  forêts  ;  les  rivières  ;  les  villages  ;  la 
plaine  de  Scutari. — -Scutari  d'Albanie  :  les  races  et  les  cos- 
tumes ;  sur  le  lac.  —  Les  voies  d'accès  à  Scutari  par  le 
lac  et  Antivari  ;  par  le  lac  et  Cettigné. 

Seize  heures  de  cheval  environ  séparent  Orosch 
de  Scutari,  où  nous  nous  rendons.  Le  contraste 
est  aussi  grand  que  possible  entre  la  première  et  la 
seconde  partie  du  chemin.  Pendant  dix  à  douze 
heures,  la  piste  franchit  tour  à  tour  les  plis  mon- 
tagneux qui  séparent  Orosch  de  la  plaine  de  Scu- 
tari ;  les  montagnes  albanaises  se  dégradent  ici 
en  collines  qui  ne  dépassent  guère  de  600  à 
700  mètres  de  hauteur  et  qui  sont  presque  toutes 
allongées  à  peu  près  du  nord  au  sud  ;  la  route  la 
plus  directe  se  dirige  de  l'est  à  l'ouest  et  franchit 
d'abord  des  chaînes  de  collines  pour  redescendre 
dans  les  vallées  ;  puis,  près  de  Kalivaci,  on  atteint 
un  petit  affluent  du  Drin,  dont  on  descend  le  cours, 
en  remontant  vers  le  Nord,  jusqu'à  la  plaine  de 
Scutari.  Toute  cette  partie  de  la  Mirditie  est  cou- 
verte de  bois  ou  de  forêts  ;  les  cimes  proches  et 
surtout  les  sommets  les  plus  éloignés  sont  seuls 

(141) 


V ALBANIE  INCONNUE 


dénudés  ou  cachés  sous  une  végétation  de  brous- 
sailles et  d'arbustes  rabougris  ;  partout  ailleurs, 
ce  sont  des  arbres  superbes,  de  toute  essence, 
sapins,  chênes,  hêtres,  châtaigniers,  frênes  ;  des 
arbres  de  haute  futaie  couvrent  d'ailleurs  une 
grande  partie  des  plaines  ou  des  vallées  entre  le 
Drin  et  l'Arzeu,  et  les  essences  qui  y  dominent  sont 
le  frêne  et  le  chêne-rouvre  ;  de-ci,  de-là,  on  aperçoit 
aussi  quelques  beaux  noyers,  et  des  plants  superbes 
de  bruyère  complètent  la  série  des  produits  fores- 
tiers exploitables. 

N'étaient  les  voies  de  communication  qui  sont 
à  peu  près  inexistantes,  le  chemin  d'Orosch  à  la 
plaine  de  Scutari  serait  des  plus  agréable. 

La  contrée  est  arrosée  grâce  au  grand  nombre 
de  rivières  qui  la  sillonnent  ;  la  plus  importante  de 
toutes,  que  les  indigènes  appellent  le  Foua  Made  (1), 
va  se  jeter  dans  le  Fani  et  le  Mati  ;  son  volume 
d'eau  est  assez  considérable  pour  qu'on  ait  dû  y 
construire  un  pont  indispensable  aux  hautes  eaux  ; 
mais  le  pont  de  Vaumat  n'est  qu'une  méchante 
passerelle  de  bois  brut  soutenue  par  quelques  solives, 
où  l'on  n'avance  qu'avec  précaution  ;  on  se  demande 
s'il  ne  va  pas  céder  sous  les  pas  des  chevaux,  et  on 
doit  faire  passer  ceux-ci  à  la  file  et  à  pas  lents  ; 
quand  les  eaux  ne  sont  pas  trop  hautes,  comme 
c'est  notre  cas,  la  rivière  est  traversée  à  gué  beau- 


(1)  Fani  Maz  de  la  carte  autrichienne. 
(142) 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

coup  plus  commodément  ;  l'eau  ne  monte  guère  que 
jusqu'au  poitrail  des  chevaux. 

On  coupe  habituellement  le  trajet  jusqu'à 
Scutari  en  deux  étapes,  et  l'on  s'arrête  pour  camper 
ou  loger  chez  l'habitant  vers  la  huitième  heure  aux 
environs  de  Kalivaci  ou  Castagnetti  ;  notre  petite 
caravane,  fort  nombreuse,  composée  du  vicaire 
d'Orosch  et  de  quelques  Albanais,  de  l'officier  et 
de  l'escorte  turque,  de  mon  drogman  et  de  mon 
conducteur,  avait  été  annoncée  à  l'avance  au  curé 
de  ce  village.  Le  brave  homme,  qui  paraît  fort  diffé- 
rent du  vicaire  d'Orosch  et  d'esprit  assez  inculte,  a 
fait  tuer  à  notre  intention  quelques  volatiles  de  son 
poulailler,  et  nous  passons  à  son  presbytère  un 
après-midi  et  une  nuit.  Les  maisons  dont  il  assure 
le  service  spirituel  sont  extrêmement  dispersées 
et  près  de  la  cure  ne  se  trouvent  que  l'église  et 
les  bâtiments  de  l'école  ;  on  aperçoit  au  loin  les 
fermes  au  revers  des  collines,  sur  le  flanc  des 
vallées  aux  quatre  coins  de  l'horizon,  disséminées 
sur  plusieurs  kilomètres.  C'est  ici  le  centre  de 
ralliement;  la  cloche  de  l'église  ou  la  flamme  des 
feux  y  appellent,  quand  il  y  a  lieu,  les  hommes  de 
la  paroisse. 

Le  lendemain  matin,  notre  caravane  se  disloque  : 
le  vicaire  d'Orosch  avec  une  partie  des  Albanais 
continuent  leur  route  de  leur  côté  ;  ce  jeune  prêtre 
a  été  pour  moi  un  compagnon  discret  et  agréable 
pendant  ces  quelques  jours,  et  je  le  remercie  de  son 

143) 


V ALBANIE  INCONNUE 


intelligente  hospitalité  ;  c'est  un  homme  d'esprit 
délié  et  délicat,  possédant  une  certaine  culture  et 
connaissant  les  choses  d'Occident;  il  ne  parle  pas 
français,  mais,  ainsi  que  le  domestique  qu'il  m'avait 
attaché,  il  connaît  l'allemand  ;  l'usage  de  cette 
langue  s'explique,  sans  nul  doute,  par  l'influence 
autrichienne  ;  d'autres  prêtres  de  la  région,  comme, 
par  exemple,  le  curé  de  Kalivaci,  connaissent  seu- 
lement quelques  mots  d'italien,  qui  est  pratiqué 
dans  tous  les  ports  de  la  côte  voisine. 

Avec  des  Albanais,  serviteurs  du  prince,  et  le 
reste  de  ma  caravane,  nous  partons  dès  l'aube, 
pour  gagner,  s'il  est  possible,  Scutari  avant  midi. 
Au  bout  de  quelques  heures,  nous  débouchons  dans 
le  delta  du  Drin  :  en  face  de  nous,  une  colline  isolée 
marque  l'emplacement  de  Scutari  ;  on  ne  distingue 
de  la  ville  qu'une  masse  verte  comme  une  oasis 
dans  le  désert  de  la  plaine  ;  celle-ci,  que  limitent 
à  l'est  et  au  nord-est  les  montagnes  d'Albanie,  est 
constituée  par  un  amas  de  rochers  et  de  cailloux 
incultes  ;  la  marche  est  difficile  et  même  au  soleil 
elle  devient  pénible  ;  les  eaux  du  Drin,  du  Kiri,  de 
la  Boyana  et  du  Drinasa  y  tracent  un  I  majuscule 
aux  limites  variables  ;  aux  hautes  eaux,  la  plaine  est 
envahie  ;  le  fond  devient  un  véritable  lac,  qui  se 
transforme  bientôt  en  marécage  ;  à  la  fin  de  l'été, 
comme  maintenant,  nous  traversons  à  sec  plusieurs 
lits  secondaires  qui  reçoivent  au  printemps  le  trop- 
plein  du  lit  principal  ;  cependant,  même  en  cette 


(144) 


D  OROSCH  A  SCUTARI.  LE  GUE  AU  PONT  DE  VAUMAT. 


SCUTARI.  LA  FORTERESSE  VUE  DE  LA  TERRE. 


L'Albanie  inconnue. 


Pi.  23,  Page  144, 


SC U TARI  ET  SES  ENVIRONS 

saison,  le Drinasa  qui  relie  le  Drin  au  lac  de  Scutari 
et  à  la  Boyana,  surtout  après  son  confluent  avec 
le  Kiri,  est  un  fleuve  dont  le  volume  d'eau  est  consi- 
dérable et  dont  la  masse,  roulant  avec  force,  cor- 
rode ses  rives  sablonneuses  ;  le  rempart  de  ses 
eaux  et  de  celles  du  Kiri  sont  même  pour  Scutari, 
du  côté  de  la  terre,  une  défense  aussi  précieuse 
que  celle  de  sa  vieille  citadelle. 

Elles  entourent  à  peu  près  complètement  la  ville  ; 
celle-ci  occupe  un  quadrilatère  dont  la  face  est 
bordée  par  le  Kiri  aux  mille  bras  et  aux  nombreuses 
îles,  la  face  ouest  par  le  lac  ou  plutôt  par  les  vastes 
marécages,  qui  séparent  plus  qu'ils  ne  relient  le  lac 
à  la  cité,  la  face  sud  par  les  collines  que  domine  la 
citadelle  et  par  les  cours  du  Kiri,  du  Drinasa  et  de 
la  Boyana,  qui  mêlent  leurs  eaux  au  pied  des  rem- 
parts ;  seule,  la  face  nord  est  ouverte,  mais  c'est 
un  long  couloir  entre  le  Kiri  et  les  marécages  du  lac, 
qui  s'ouvre  sur  une  plaine  d'alluvion  où  la  défense 
est  facile. 

Si  les  eaux  sont  la  protection  de  la  ville,  elles  en 
sont  aussi  la  menace  ;  c'est  le  moment  des  plus 
basses  eaux,  et  cependant  elles  sont  encore  abon- 
dantes et  rapides  ;  quand  on  vient  de  l'intérieur,  on 
arrive  à  un  groupe  de  maisons  de  paysans  et  de  hans 
qui  porte  le  nom  de  Baktchelik  ;  c'est  l'entrée  du 
pont  qui  traverse  le  Drinasa  et  conduit  au  village 
à  demi  ruiné  de  Tabaki  et  un  peu  plus  loin  à  la  ville  ; 
la  rivière  est  large  et  coule  presque  avec  fracas  ; 

(145) 

10 


L'ALBANIE  INCONNUE 


le  vieux  pont  est  en  bois,  fort  mal  entretenu,  et  l'on 
se  demande  si  ses  arches  ne  vont  pas  être  entraî- 
nées d'un  instant  à  l'autre  ;  aux  hautes  eaux,  le 
spectacle  doit  être  moins  rassurant  encore  ;  le  pont 
a,  d'ailleurs,  été  emporté,  et  les  eaux  n'ont  pas  fait 
que  ce  dommage  ;  en  inondant  la  plaine,  elles  se 
sont  déversées  dans  la  partie  la  plus  proche  de 
Scutari  ;  le  bazar  a  été  envahi  par  le  Kiri  et  le  Dri- 
nasa  et  ses  baraques  de  bois  jetées  à  terre,  voire 
même  entraînées. 

Pour  arriver  jusqu'au  pont,  les  routes  venant  de 
l'intérieur  ne  sont  tracées  que  lorsqu'on  touche  déjà 
à  Scutari  ;  la  plaine,  jusqu'alors  tout  en  cailloux  et 
en  sable,  devient  habitée  :  quelques  villages,  de-ci, 
de-là,  et  des  champs  cultivés  par  endroit  coupent  la 
monotonie  du  trajet. 

Nous  sommes  dans  la  Zadrina,  c'est-à-dire  dans 
la  plaine  de  la  rive  gauche  du  Drin  et  de  la  Boyana  ; 
ses  habitants  se  distinguent  des  Albanais  de  Scu- 
tari, qui  sont  commerçants,  et  des  montagnards 
de  la  Malissia  au  nord  ou  de  la  Mirditie  au  sud,  en 
ce  qu'ils  sont  principalement  des  cultivateurs  et 
des  éleveurs  de  bétail.  Nous  croisons  un  assez  grand 
nombre  de  ces  paysans,  qui  vont  aux  travaux  des 
champs  ;  leurs  outils  sont  rudimentaires  ;  le  blé, 
le  maïs  se  coupent  à  la  faucille  ;  la  paille  ainsi  per- 
due est  brûlée  sur  place  et  sert  d'engrais  ;  comme 
dans  toute  la  Turquie,  un  cheval  tournant  autour 
d'un  piquet  bat  de  ses  pieds  les  épis  jonchés  sur  le 


(146) 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

sol  et  en  extrait  les  grains  ;  quant  aux  instruments 
aratoires,  le  seul  utilisé  est  une  charrue  archaïque 
de  bois  :  un  tronc  d'arbre  à  deux  branches,  dont 
l'une  est  tenue  par  l'homme,  l'autre  tirée  par  l'ani- 
mal, est  taillé  en  soc  qui  ouvre  la  terre. 

Gomme  dans  toute  l'Albanie,  la  culture  princi- 
pale est  celle  du  maïs  ;  mais  ses  récoltes  me  pa- 
raissent au  moins  cette  année  beaucoup  moins  belles 
que  celles  de  la  plaine  de  Diakovo.  Du  blé,  du  tabac, 
de  l'orge,  du  seigle,  des  pommes  de  terre  complètent 
les  productions  du  sol.  J'aperçois  aussi, par  endroits, 
quelques  pieds  de  vignes,  mais  en  fort  mauvais 
état  ;  on  me  dit  que  les  inondations  et  les  maladies 
ont  détruit  des  plants  jadis  fort  réputés. 

Dans  presque  toutes  les  fermes  que  nous  traver- 
sons, les  animaux  sont  nombreux  :  ce  sont  des  che- 
vaux, toujours  ces  petits  chevaux  du  pays  au  pied 
sûr  et  résistants  à  la  fatigue,  des  troupeaux  de 
vaches  que  l'on  utilise  pour  le  lait  et  non  pour  la 
viande,  les  porcs,  les  moutons  et  les  poules,  qui 
sont,  avec  le  maïs,  le  lait  et  le  fromage,  la  base  de 
l'alimentation  de  ces  paysans. 

Ceux-ci  circulent  assez  nombreux  ;  c'est  le  grand 
moment  des  travaux  des  champs  ;  des  montagnards 
en  petites  caravanes  se  dirigent  vers  Scutari  ou  en 
partent,  se  pressant  vers  le  pont  de  Baktchelik,  où 
nous  arrivons. 

Les  bâtiments  des  vieilles  casernes,  les  remparts 
et  les  tours  d'autrefois  profilent  devant  nous  leur 

(147) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


lourde  silhouette  sur  le  plateau  tabulaire  de  la  col- 
line de  Scutari  ;  ils  semblent  la  terminaison  natu- 
relle de  ce  cône  pierreux  et  blanchâtre  ;  comme 
toujours,  la  citadelle  à  l'écart  domine  la  ville  et  la 
surveille.  Sur  les  fleuves,  deux  ponts  seulement 
sont  construits  :  l'un,  au  sud,  celui  que  nous  tra- 
versons, conduit  à  l'intérieur;  l'autre,  à  l'ouest, 
mène  à  la  région  située  entre  le  lac  et  la  Boyana  ; 
les  deux  ponts  ont  été  placés  de  manière  que  les 
feux  de  la  citadelle  plongent  directement  sur  eux 
et  que  les  routes  conduisant  des  ponts  à  la  ville 
longent  le  pied  de  la  colline.  Ainsi  est  assurée  la 
domination  turque  sur  Scutari  et  sur  ses  voies 
d'accès. 


Scutari  d'Albanie  est  souvent  décrit  dans  les 
livres  de  voyages  et  excite  l'intérêt  des  touristes  ; 
c'est  le  point  ultime  de  leur  route,  celui  où  ils 
frôlent  l'inconnu,  les  montagnes  de  l'intérieur,  dont 
les  habitants  descendent  parfois  jusqu'au  marché 
de  la  ville.  Mais  pour  qui  vient  de  la  montagne, 
Scutari  n'est  que  la  porte  vers  l'Europe  ;  c'est  la  cité 
où  l'on  retrouve  un  vali,  des  consuls,  des  banques, 
des  hôtels  et  des  voitures,  où  l'on  entend  parler 
français,  allemand,  surtout  italien,  où  l'on  croise 
des  Occidentaux  et  des  touristes  et  où  l'on 
s'embarque  pour  le  Monténégro  et  les  pays  de  chré- 
tienté ;  n'était  son  lac  aux  eaux  claires  et  l'amusant 


(148) 


TV^ 


SCUTARI.  LE  PORT,  LA  DOUANE  ET  LA  FORTERESSE. 


LAC    DE    SCUTARI.    —  SKJA   SUR   LE    LAC    ET    LE    MALI    KRAJS. 


L'Albanie  inconnue. 


Pi.  24,  Page  148. 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

défilé  d'une  foule  disparate,  cette  ville  serait  à  peu 
près  sans  intérêt  ;  des  maisons  banales,  des  mos- 
quées sans  beauté,  un  bazar  animé,  mais  où  l'on 
vend  des  marchandises  importées,  des  rues  mal 
tenues  et  cependant  sans  pittoresque,  ni  eaux 
vives,  ni  beaux  jardins,  ni  arbres  vénérables,  rien 
de  ce  qui  fait  l'attrait  et  la  beauté  d'autres  villes 
d'Albanie  ne  se  rencontre  ici  ;  l'agglomération  est 
éloignée  du  lac,  dont  les  eaux  ne  lui  prêtent  pas 
leur  vie  et  ne  reflètent  pas  vers  elle  leur  lumière. 
Scutari  d'Albanie,  dont  le  nom  chante  aux  oreilles, 
est  une  déception. 

L'œil  du  flâneur  peut,  cependant,  s'y  amuser 
du  contraste  des  costumes  et  du  coloris  des  vête- 
ments :  voici  l'Albanais  au  pantalon  collant  de 
flanelle  blanche  soutachée  de  noir  et  à  la  petite 
veste  d'étoffe  voyante  ou  brodée  d'or  ;  à  côté, 
c'est  un  paysan  au  large  pantalon  de  toile  et  à  la 
blouse  blanche,  coupée  d'une  ceinture  rouge  ;  non 
loin  de  lui,  passe  un  Mirdite  reconnaissable  à  sa 
petite  veste  noire  ;  ici,  c'est  un  Européen  en  veston 
et  voici  un  fonctionnaire  turc  habillé  à  l'occiden- 
tale, mais  portant  le  fez  ;  quelques  rares  Monténé- 
grins donnent  une  note  nouvelle  :  sur  un  pantalon 
bouffant  de  couleur  bleue  ou  autre,  une  courte  veste 
à  parements  brodés  met  ses  tons  rouges,  roses  et 
jaunes  ;  elle  se  relie  au  pantalon  par  une  ceinture  de 
couleur  vive  et  s'ouvre  sur  une  chemise  blanche  ou 
claire  ;  la  veste  est  sans  manches  et  forme  un  sim- 

(149) 


V ALBANIE  INCONNUE 


pie  boléro  :  le  fez  rouge  ou  la  calotte  blanche  à  fond 
plat,  conique  ou  arrondi,  est  remplacé  par  une  calotte 
toujours  plate,  généralement  noire,  à  fond  rouge, 
portant,  autour  de  la  tête,  des  broderies  et  souvent, 
sur  le  fond,  les  initiales  or  ou  noires  de  leur  roi 
Nicolas. 

Aux  heures  de  marché  et  dans  les  rues  du  bazar, 
on  coudoie  d'autres  types  ;  le  bazar  relie  la  cita- 
delle et  la  ville  et  se  compose  de  boutiques  misé- 
rables, sans  étage  ou  à  un  seul  étage,  dont  les  toits 
ou  les  abris  se  rejoignent  presque  par-dessus  la 
ruelle  :  le  marchand  accroupi  vend  une  marchandise 
importée  et  grossière  aux  Albanais  pauvres  de  la 
ville  et  de  l'intérieur  ;  voici  un  montagnard  au  cos- 
tume rapiécé  et  à  la  barbe  hirsute,  dont  le  vêtement 
bariolé  paraît  dater  de  loin  ;  un  mouchoir  de  cou- 
leur enserre  la  tête  et  remplace  la  coiffe  blanche  ; 
des  musulmans  à  la  figure  basanée  et  coiffés  de  tur- 
bans traînent  leur  misère,  qui  sue  de  tous  leurs 
pores  ;  on  me  dit  que  ce  sont  des  immigrés  de  la 
Turquie  d'Asie  ;  puis,  passent  des  soldats  turcs  de 
tout  aspect,  de  toute  taille,  de  tout  langage  ;  la 
ville  en  regorge,  car  on  vient  de  finir  une  petite 
expédition  à  Ghako  pour  châtier  un  village  qui  avait 
tué  un  émissaire  du  gouvernement  ;  ils  ont  l'aspect 
solide,  dur  à  la  fatigue,  tenace,  mais  lourd,  épais,  et 
certains  ont  une  figure  presque  bestiale  ;  les  gen- 
darmes portent  toujours  leur  uniforme  bleu  foncé 
et  n'ont  pas  revêtu  le  vêtement  kaki  de  la  gen- 


(150) 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

darmerie  réformée  de  Macédoine  ;  les  instructeurs 
européens  n'ont  pas  passé  par  ici  :  l'élément  le  plus 
martial,  avec  les  Albanais,  est  celui  des  officiers 
turcs  ;  ceux-ci  sont  généralement  corrects,  bien  pris 
dans  un  uniforme  sombre  et  donnent  l'impression  de 
militaires  endurants  et  disciplinés. 

Pour  apercevoir  d'autres  costumes  et  d'autres 
coloris,  il  faut  quitter  le  bazar  et  suivre  la  route 
poussiéreuse  qui  mène  du  quartier  commerçant  à 
la  ville  ;  une  rue  principale  mal  entretenue,  avec 
quelques  trottoirs  et  quelques  cafés,  conduit  à  des 
hôtels  ou  des  hans,  aux  habitations  des  consuls 
et  aux  demeures  des  riches  indigènes  ;  ces  dernières 
sont  généralement  des  villas  closes  de  murs,  où  le 
jardin  est  réservé  aux  femmes  ;  celles-ci  sortent 
du  haremlick  vers  le  soir,  et  leur  silhouette  toute 
noire  longe  les  murs  et  se  cache  souvent  sous  des  om- 
brelles noires  ;  les  musulmanes  de  condition  modeste 
s'habillent  aussi  de  blanc  :  de  grossières  étoffes  les 
drapent,  formant  pantalons  ;  des  voiles  blancs  plus 
légers  leur  cachent  le  visage. 

Le  costume  des  Albanaises  chrétiennes  s'étale  à 
la  sortie  des  messes  le  dimanche  matin  à  la  cathé- 
drale ou  à  l'église  des  Jésuites  :  les  unes  portent  un 
vêtement  assez  semblable,  comme  disposition,  à 
celui  des  hommes  :  un  pantalon  bouffant  est  retenu 
par  une  ceinture  sur  laquelle  descend  une  petite 
veste  sans  manches  ;  mais  elles  entourent  le  panta- 
lon d'une  sorte  de  jupe  serrée  et  coupée  à  mi-jambe, 

(151) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


qui  entrave  leur  marche  ;  les  couleurs  les  plus 
diverses  bariolent  ce  costume,  à  la  vérité  assez  peu 
seyant  ;  les  chrétiennes  de  condition  inférieure  ou 
de  la  campagne  revêtent  un  habillement  à  peu  près 
analogue,  mais  la  jupe  devient  une  sorte  de  tablier  ; 
le  pantalon,  très  bouffant,  et  la  veste  sont  faits  en 
lainage  grossier  et  épais,  généralement  à  fond  som- 
bre et  à  raies  éclatantes,  ou  qui  l'ont  été. 

On  devine  ce  que  peut  être  l'aspect  des  rues  et 
des  places  :  cette  foule  grouille,  ces  couleurs  cha- 
toient au  soleil  ;  ces  tons  se  heurtent  ;  ces  silhouettes 
passent  ;  ces  hommes  défilent,  si  étrangers  de  race, 
si  différents  de  physionomie  ;  c'est .  l'amusement 
du  voyageur. 

Un  autre  aspect  de  Scutari  peut  aussi  enchanter 
le  coloriste  :  c'est  son  lac.  Mais,  à  vrai  dire,  c'est  si 
peu  Scutari  ;  la  ville  et  le  lac  sont  séparés  par  un 
kilomètre  de  marécages  ;  pour  y  parvenir,  une 
mauvaise  chaussée  traverse  un  petit  torrent,  côtoie 
un  cimetière,  passe  au  bazar  et  arrive  enfin  aux  bâti- 
ments de  la  marine  et  de  la  douane,  à  côté  du  pont  ; 
là,  une  barque  remonte  la  Boyana  quelques  cen- 
taines de  mètres  et  gagne  le  lac  ;  quand  la  chaleur 
tombe,  que  le  soleil  baisse  à  l'horizon,  la  société  de 
Scutari  vient  goûter  la  fraîcheur  de  la  promenade  ; 
des  rameurs  albanais  tout  blancs  conduisent  de 
larges  barques  ou  londra,  d'abord  à  la  perche,  puis 
à  la  rame  ;  dans  la  tiédeur  du  couchant,  les  femmes 
de  Scutari  se  laissent  glisser  sur  l'eau  abritées  par 


(152) 


LAC   DE   SCUTARI.   BARQUE   A   FOND    PLAT    ET    COSTUMES 

MONTÉNÉGRINS. 


LAC   DE   SCUTARI.   AU   LARGE   DE   VIR-BAZAR. 


L'Albanie  inconnu* 


PI.  25,  Page  162. 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

leurs  ombrelles  blanches  ou  noires  ;  le  vent  parfois 
assez  violent  qui  règne  sur  le  lac  pendant  la  jour- 
née tombe,  et  le  soleil  bientôt  disparaît  derrière  les 
montagnes  de  .la  rive  occidentale  ;  cette  côte  de 
Scutari  à  Vir-Bazar,  à  l'autre  extrémité  du  lac,  est 
abrupte  et  dénudée  ;  les  montagnes  présentent 
des  éboulements  descendant  jusqu'à  la  rive  et  des 
à-pics  fréquents  ;  aussi,  d'un  bout  à  l'autre,  n'aper- 
çoit-on que  deux  ou  trois  villages  non  loin  de  Scu- 
tari, dont  le  principal,  Skja,  semble  disparaître  sous 
la  masse  du  Mali  Krajs,  dont  les  pentes  entièrement 
dénudées  projettent  leurs  cailloutis  jusqu'au  bord 
de  l'eau  ;  peu  après,  passe  la  ligne  frontière  ;  on 
devine  ensuite  quelques  maisons  de-ci,  de-là  ;  c'est  la 
région  monténégrine  entre  le  lac  et  la  côte  d'Anti- 
vari  à  Dulcigno  ;  cette  partie  du  Monténégro  a  été 
cédée  par  la  Turquie  en  1878  et  contient  encore  un 
certain  nombre  d'Albanais,  dont  les  villages  sont 
cachés  aux  replis  intérieurs  des  montagnes. 

La  rive  orientale  du  lac  offre  un  contraste  frap- 
pant avec  la  rive  occidentale  ;  elle  est  si  plate  et  si 
marécageuse  que  l'on  distingue  mal  du  large  où 
finit  l'eau  et  où  commence  la  terre  ;  à  vrai  dire,  le 
bas-fond,  dont  une  partie  est  remplie  d'eau,  s'étend 
sans  rides  jusqu'aux  montagnes  de  la  Malicia,  dont 
les  hauteurs  dressent  à  2  000  mètres  et  plus  leurs 
sommets  neigeux,  et  dont  le  massif  tourmenté  était 
un  des  suprêmes  refuges  des  Albanais  contre  les 
atteintes  des  Turcs.  Du  lac  en  promenade,  on  cher- 

(153) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


che  avec  des  jumelles  à  apercevoir  les  troupes  régu- 
lières qui  sont  en  expédition  dans  ces  régions  pour 
punir  les  gens  de  Ghako  et  leurs  amis  ;  mais  cette 
forteresse  naturelle  semble  inexpugnable,  et,  lors- 
qu'on songe  qu'elle  s'adosse  au  massif  monténé- 
grin, sans  que  les  Turcs  puissent  empêcher  le  pas- 
sage de  l'une  à  l'autre,  on  comprend  mieux  encore 
ce  qu'était  la  force  de  résistance  des  Albanais.  La 
plus  grande  partie  de  la  côte  orientale  était  turque, 
la  frontière  traversant  le  lac  suivant  une  ligne 
nord-sud,  et  il  fallait  parvenir  jusqu'au  petit  port  de 
Plavniça  pour  se  trouver  en  territoire  monténégrin. 
Le  lac  n'est  pas  seulement  pour  Scutari  une 
parure  et  un  lieu  de  promenade,  c'est  la  plus  impor- 
tante de  ses  voies  d'accès. 


Pour  parvenir  de  Scutari  et  de  l'Albanie  du  Nord 
à  l'Adriatique,  on  a  le  choix  entre  trois  routes. 
Deux  d'entre  elles,  les  plus  fréquentées  et  les  plus 
commodes,  empruntent  dans  toute  sa  longueur  le 
lac.  On  sait  que  celui-ci  a  une  quarantaine  de  kilo- 
mètres sur  12  de  large  ;  les  petits  bateaux  de  la 
compagnie  d'Antivari  effectuent  la  traversée  en 
quatre  heures  environ.  Le  service  assez  médiocre  est 
rendu  difficile  par  l'absence  complète  de  port  ;  les 
eaux  sont  si  peu  profondes  que  le  bateau  doit  res- 
ter au  large  ;  de  grandes  barques  à  fond  plat,  les 
londra,  amènent  de  Scutari  les  passagers  et  les  mar- 


(154) 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

chandises,  qu'il  faut  ainsi  transborder.  A  Vir-Bazar 
il  en  est  de  même  :  le  Danitza,  sur  lequel  je  fais 
cette    traversée,    est,    paraît-il,    un  des    meilleurs 
navires  assurant  ce  service  ;  en  vue  de  Vir-Bazar, 
il  stoppe  à  2  kilomètres  de  la  rive  ;  le  petit  golfe, 
près  duquel  est  construite  la  ville,  s'étend  devant 
nos  yeux  dominé  par  l'ancienne  citadelle  et  entouré 
d'un   cirque    de   montagnes    entièrement    pelées  ; 
nous   devinons   une    barcasse  qui  se  dirige  de  la 
terre  au  navire  ;  en  plein  lac  un  vieux  bateau   est 
amarré  et  sert  de  ponton  :  le  Daniiza  y  accoste  et 
débarque  gens  et  marchandises  ;  plusieurs  barques 
arrivent  ;  des  officiers  monténégrins  aux  uniformes 
éclatants  et  des  gens  du  pays  rallient  le  Danitza, 
qui  va  continuer  sa  route  vers  la  rivière  de  Rieka. 
Une  barcasse  très  large  et  très  plate  emmène  les 
passagers  qui  débarquent  à  Vir-Bazar  ;  elle  est  si 
chargée  que  tous  restent  debout,  et  les    bateliers 
la  manœuvrent  à   la   perche  ;   il  n'y   a   pas   plus 
de  lm.50  d'eau  et  moins  encore  quand  on  approche 
de  la   rive.  Il   en   est  d'ailleurs  de   même  sur  la 
rive  occidentale.  Certains  services  de  bateaux,  au 
lieu   d'être  directs   de   Scutari   à   Vir-Bazar,   font 
escale  à  Plavniça  ;  c'est  un  petit  village  bâti  près  de 
l'embouchure  de  la  rivière  du  même  nom,  qui  n'a 
d'autre  importance  que  d'être  sur  le  lac  la  tête  de 
ligne  de  la  route  qui  conduit  à  Podgoriça.  Le  navire 
s'arrête  aussi  à  quelques  centaines  de  mètres  de  la 
rive  très  basse  et  marécageuse. 

(155) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


A  Vir-Bazar,  on  peut  choisir  la  route  d'Antivari 
ou  celle  de  Gettigné  et  de  Gattaro  ;  la  première  est 
sans  aucun  doute  la  route  commerciale  ;  mais  la 
seconde  est  très  fréquentée  par  les  voyageurs  : 
ceux-ci,  qui  vont  souvent  à  Trieste  ou  à  Fiume,  ou 
en  viennent,  empruntent  les  paquebots  du  Lloyd 
autrichien  ;  ils  s'arrêtent  au  dernier  port  de  com- 
merce autrichien  sur  l'Adriatique,  Gattaro,  au  lieu 
de  pousser  jusqu'à  Antivari  ;  au  contraire,  les  per- 
sonnes venant  d'Italie  utilisent  les  services  de  la 
Puglia,  et  la  ligne  directe  Bari- Antivari  les  mène 
à  la  ligne  ferrée  italienne  Antivari- Vir-Bazar. 

D'ailleurs,  le  simple  aspect  du  petit  train  à  voie 
étroite  qui  court  de  Vir-Bazar  à  Antivari  montre 
que  les  voyageurs  y  sont  plus  rares  que  les  mar- 
chandises :  le  parcours,  d'une  trentaine  de  kilo- 
mètres, est  suivi  chaque  jour  par  un  seul  train  dans 
chaque  sens  ;  ce  train  grimpe  et  redescend  la  chaîne 
de  montagnes  côtières  à  la  vitesse  réduite  de  10  kilo- 
mètres à  l'heure  et  se  compose  de  marchandises, 
un  seul  vagon  étant  réservé  aux  voyageurs  des 
différentes  classes.  La  ligne  a  été  ouverte,  il  y  a 
deux  ans,  par  la  Compagnie  d'Antivari,  société 
italienne,  qui  possède  également  le  service  des 
bateaux  du  lac.  De  Vir-Bazar  à  l'Adriatique,  la  dis- 
tance est  d'une  dizaine  de  kilomètres,  et  on  peut  y 
parvenir  assez  facilement  en  franchissant  des  hau- 
teurs de  700  mètres  environ  ;  mais  le  Monténégro 
cherche  à   s'émanciper  économiquement  de  l'Au- 


(156) 


LAC    DE    SCUTARI.    LE    BATEAU,   «    LE    DANITZA 


i^-H 


LAC  DE  SCUTARI.  EMBARQUEMENT  EN   PLEIN  LAC. 


l.'Alliaïui-  inconnue. 


PL  2b,  Page  156. 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

triche,  et  il  a  confié  ses  intérêts  aux  Italiens  ;  il  a  voulu 
que  sa  ligne  aboutisse  sur  l'Adriatique  en  terri- 
toire monténégrin  et,  dès  lors,  celle-ci  a  dû  s'inflé- 
chir vers  le  sud,  suivre  la  frontière  austro-monténé- 
grine, franchir  un  seuil  de  1  160  mètres  d'altitude 
et  gagner  la  côte  à  Pristan,  au  golfe  d'Antivari,  le 
premier  port  après  la  frontière.  C'est  ainsi  que  cette 
ligne  escalade  par  des  méandres  infinis  la  barrière 
rocheuse  à  l'endroit  le  plus  élevé  de  la  région  et 
épouse  les  contours  de  la  route  antérieure  à  la  voie 
ferrée.  Le  voyage  gagne  en  pittoresque  autant  qu'en 
longueur  :  le  pays  proche  est  aride,  sans  villages, 
et  malgré  les  oliviers  et  les  pins,  presque  dénudé  ; 
mais  la  vision  des  cirques  rocheux  de  montagnes 
que  couronnent  parfois  les  ruines  de  forts  ou  de 
koulé,  l'aspect  du  massif  énorme,  cahotique  et  blan- 
châtre, de  l'Albanie  et  du  Monténégro  surmontant 
à  pic  la  surface  éclairée  du  lac,  le  panorama  grandiose 
de  la  baie  et  de  la  mer  Adriatique,  dont  les  eaux, 
d'un  bleu  profond,  baignent  une  côte  tortueuse  ou  les 
notes  vertes  et  sombres  alternent  avec  les  notes 
blanches,  composent,  pour  le  passant,  un  spectacle 
de  grandeur  et  de  clarté  intense. 

Antivari  est  déjà  et  deviendra  de  plus  en  plus 
un  centre  italien,  placé  à  la  limite  de  la  frontière 
autrichienne,  comme  pour  barrer  une  expansion 
future.  C'est  une  baie  naturelle  protégée  contre  les 
vents  du  sud,  mais  dont  la  côte  un  peu  marécageuse 
était  inhabitée  ;  la  ville  d'Antivari  est  à  7  ou  8  kilo- 

(157) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


mètres  de  là,  au  flanc  de  la  montagne.  Les  Italiens 
ont  obtenu  la  concession  du  port  ;  la  Compagnie 
d'Antivari  y  construit  des  môles,  des  bassins  et  des 
quais  ;  aucun  n'est  terminé,  et  le  navire  ne  peut 
encore   aborder  ;   mais   la    construction    d'un   des 
môles  paraît  assez  avancée  (1)  ;  la  Compagnie  a 
bâti  de  toutes  pièces  la  ville  de  Pristan  au  port 
même  ;   les   bâtiments   administratifs,   les   habita- 
tions des  ouvriers,  dont  beaucoup  sont  italiens,  le 
consulat   italien,    à   côté,    d'ailleurs,    du   consulat 
autrichien,  le  siège  de  la  Compagnie  d'Antivari  et 
la  succursale    de  la  Sociéia  commerciale  d'Orienté, 
forment,  avec  quelques  maisons  particulières  et  un 
hôtel  qui  se  décore  du  nom  de  Grand  Hôtel,  les  prin- 
cipaux éléments  de  la  cité  nouvelle.  C'est  une  ville 
en  formation,  un  port  d'avenir,  la  voie  commer- 
ciale vers  le  Monténégro  et  Scutari,  aussi  longtemps 
que  d'autres  voies  n'auront  pas  été  aménagées.  C'est 
le   centre   d'expansion   économique   et  d'influence 
italienne  sur  la  côte  albanaise  et  monténégrine  (2). 


(1)  Depuis  1909,  les  travaux  ont  continué,  et  aujourd'hui 
les  navires  accostent  à  quai  au  grand  môle  extérieur. 

(2)  La  Compagnie  d'Antivari,  qui  a  construit  la  ligne  et 
le  port  et  qui  a  la  concession  de  la  navigation  du  lac  et  de  la 
régie  monténégrine,  est  une  société  d'action  économico- 
politique  soutenue  par  la  Banque  commerciale  italienne 
et  le  Gouvernement  royal  ;  comme  Société,  elle  est  peu 
prospère  ;  la  ligne  de  43  kilomètres,  large  de  75  centimètres, 
avec  des  pentes  de  4  p.  100,  n'est  pas  une  brillante  affaire; 
le  port  d'Antivari  pourra  prendre  de  l'essor  ;  il  possède  une 
jetée  naturelle  ;  la  pointe  du  golfe  le  met  à  l'abri  des  vents 
du  sud  ;  une  jetée  artificielle,  que  l'on  construit,  la  protégera 


(158) 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

La  seconde  voie  d'accès  de  Scutari  vers  l'Occident 
est,  depuis  la  construction  de  ce  port  et  de  ce  chemin 
de  fer,  réservée  aux  voyageurs.  Le  bateau,  après 
l'escale  au  large  de  Vir-Bazar,  continue  sa  route 
vers  le  nord  et  pénètre  dans  le  golfe  de  Rieka,  en 
laissant,  à  sa  droite,  la  petite  île  toute  plate  de 
Lessender  (1),  dont  l'ancienne  citadelle  turque  a  été 
transformée  en  fabrique  de  poudre,  et  la  montagne 
de  Vrania  :  celle-ci  est  célèbre  au  Monténégro  ; 
c'est  une  pyramide  presque  parfaite,  qui  s'élève 
du  lac  à  plus  de  300  mètres  d'altitude  et  qui  porte 
l'illustre  monastère  monténégrin  du  même  nom. 
Du  côté  de  la  terre,  la  Moraça,  qui  se  jette  en  cet 
endroit,  a  poussé  ses  eaux  au  sud  et  au  nord  de  la 
montagne  ;  de  la  sorte,  celle-ci  forme  aujourd'hui 
une  île  dont  les  rives  épousent  les  pentes  du  mont. 
Du  golfe,  le  bateau  passe,  sans  que  le  paysage  se 
modifie  beaucoup,  à  la  rivière  de  Rieka  ;  le  courant 
assez  fort  de  celle-ci  n'empêche  pas  que  de  nom- 
breuses barques  n'en  remontent  les  eaux  ;  malgré 
l'été  et  la  sécheresse,  le  chenal  est  à  plein  bord  ; 
à  chaque  coude,  la  rive  montagneuse,  érodée  par  le 
fleuve,  fait  contraste  avec  la  rive  d'alluvions,  qui 

des  vents  du  nord-est  ;  c'est  une  baie  en  eau  profonde 
qu'aucun  torrent  ne  vient  ensabler,  à  la  différence  de  Dul- 
cigno,  l'autre  port  monténégrin,  qui  n'est  qu'une  simple 
crique  ensablée  et  sans  protection.  La  Compagnie  d'Antivari, 
qui  n'est  qu'au  capital  de  4  millions  de  k.,  ne  demanderait 
pas  mieux  que  de  se  faire  racheter  par  une  compagnie 
puissante. 

(1)  Ou  Lessandra. 

(159) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


doit  être  inondée  aux  hautes  eaux.  A  Rieka,  le 
bateau  accoste  au  débarcadère,  et  le  service  auto- 
mobile ou  une  voiture  particulière  escalade  la  route 
de  montagne  qui  conduit  à  Gettigné  ;  il  faut  presque 
trois  heures  pour  franchir  les  15  kilomètres  qui 
séparent  les  deux  villes,  mais  cette  dernière  est 
située  à  650  mètres  au-dessus  de  la  première. 

Aucune  leçon  de  chose  n'est  comparable  à  celle 
qui  ressort  d'une  excursion  ainsi  faite  de  Scutari 
à  Cettigné.  Voici  deux  peuples,  l'un  albanais,  l'autre 
monténégrin,  qui  sont  voisins  autant  par  leurs 
mœurs,  leur  esprit  d'indépendance,  leur  goût  des 
armes,  leurs  aptitudes  physiques  que  par  leur 
habitat  géographique  et  leurs  montagnes  sembla- 
bles. L'un  est  aussi  peu  riche  que  l'autre,  et  leurs 
contrées  ne  diffèrent  guère  de  fertilité.  Or,  aux 
abords  de  Scutari,  ni  routes,  ni  moyens  de  commu- 
nication n'existent  ;  ceux  que  les  Turcs  ont  établis 
jadis  sont  laissés  sans  entretien  ;  au  Monténégro,  dès 
Rieka,  Vir-Bazar  ou  Plavniça,  un  réseau  de  routes 
fort  convenables  a  été  tracé,  et  la  route  de  montagne, 
comme  celle  que  je  suis  en  ce  moment  vers  Cettigné, 
est  parfaitement  établie  :  par  des  contours  appro- 
priés et  d'ailleurs  très  pittoresques,  elle  escalade 
les  rochers  de  calcaire  blanc  et  dénudé  de  ce  pays 
si  improprement  appelé  Tsernagora  ou  montagne 
noire  ;  des  chemins  de  fer  auraient  été  très  dispen- 
dieux à  établir;  le  Gouvernement  a  eu  l'initiative 
d'organiser  un  des  premiers  services  réguliers  d'auto- 


(160) 


LAC    DE    SCUTARI.    BARQUE    AMENANT    DE    VIR-BAZAR    UN 

OFFICIER    MONTÉNÉGRIN. 


LAC    DE    SCUTARI.    BARQUE    A    FOND     PLAT     FAISANT 

LE    SERVICE    DES     PASSAGERS. 


L'Albanie  inconnue. 


»1.  il,  l'âge  160. 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

mobiles  sur  routes.  Ce  sont  les  Autrichiens  qui  en 
ont  obtenu  la  concession  ;  la  raison  en  est  d'ailleurs 
simple  :  pour  gagner  l'Adriatique  de  Gettigné,  il 
faut  descendre  en  territoire  autrichien  à  Cattaro, 
si  l'on  ne  veut  pas  faire  le  détour  immense  par  Anti- 
vari  ;  la  route  des  voyageurs  restera  toujours  cette 
voie  directe  qu'on  franchit  en  moins  de  trois  heures, 
alors  qu'il  faut  huit  heures  sans  arrêt  et  trois  transbor- 
dements pour  gagner  le  port  monténégrin  le  plus 
proche  ;  le  service  des  automobiles  de  Gettigné  à 
Cattaro  devait  donc  solliciter  l'autorisation  de  tra- 
verser le  territoire  autrichien,  et  l'Autriche  ne  l'a 
accordée  qu'à  la  condition  que  ses  nationaux 
obtiendraient  la  concession  du  service  (1). 

(1)  C'est  la  Compagnie  Laurin  et  Klément  de  Bohême 
qui  est  concessionnaire  de  ce  service  automobile  ;  elle 
exploite  pour  l'instant  trois  lignes  :  celle  de  Rieka  à  Cettigné, 
celle  de  Cettigné  à  Cattaro,  celle  de  Cettigné  à  Podgoriça  ; 
elle  doit  étendre  son  service,  mais  cette  extension  est  subor- 
donnée à  l'établissement  de  routes  larges  et  en  pente  douce. 
Le  service  est  encore  insuffisamment  assuré  :  pendant  la 
saison  d'été,  il  n'y  a  qu'un  départ  par  jour  en  chaque  sens,  et 
la  voiture  contient  huit  places  au  maximum  ;  aussi  les  touristes 
ne  trouvent-ils  que  difficilement  de  la  place  ;  d'ailleurs,  ce 
n'est  que  demi-mal  :  j'ai  fait  ces  divers  trajets  en  voitures 
particulières  et  en  automobiles  ;  ceux-ci  coûtent  moins  cher 
(6  couronnes  de  Cettigné  à  Cattaro,  par  exemple  ;  une 
voiture  particulière  est  payée  20  couronnes  de  Rieka  à 
Cattaro),  ils  vont  plus  vite,  surtout  à  la  descente  (de  Cettigné 
à  Cattaro,  on  ne  met  guère  que  deux  heures  et  demie  en  auto- 
mobile, alors  qu'en  voiture  il  faut  quatre  heures  ;  pour  monter 
de  Rieka  à  Cettigné,  il  faut  pre  sque  trois  heures  en  voiture  et 
une  heure  et  demie  en  automobile);  mais  on  est  terriblement 
cahoté  à  chaque  tournant  et  couvert  de  particules  calcaires 
insupportables  ;  le  trajet  vaut  qu'on  l'accomplisse  plus 
lentement  et  sans  le  voile  de  cette  poussière. 

(161) 

11 


L'ALBANIE  INCONNUE 


La  tenue  des  villes  n'est  pas  un  moindre  sujet 
de  comparaison.  Voici  Scutari,  capitale  d'un  vilayet, 
grand  centre  des  relations  commerciales  entre 
l'Occident  et  l'intérieur  ;  sa  population  est  d'au 
moins  30  000  âmes,  peut-être  40  000  ou  50  000.  Les 
eaux  se  pressent  à  ses  portes  ;  elle  n'a  su,  cependant, 
ni  établir  une  voirie,  ni  assécher  ses  marécages,  ni 
régulariser  le  cours  du  fleuve  qui  l'entoure  et 
l'inonde,  ni  entretenir  ses  rues,  ni  organiser  des 
canalisations  d'eau  ;  c'est  la  négligence  radicale 
et  systématique.  Gettigné,  si  elle  est  la  capitale 
d'un  royaume  depuis  1910,  ne  contient  guère  plus 
de  4000  habitants  ;  ses  maisons  sont  toutes  des  plus 
modestes  ;  le  palais  du  roi  Nicolas  est  un  simple 
bâtiment  à  un  étage  avec  un  large  perron,  et  seule 
la  présence  d'un  écusson  et  d'une  sentinelle  le  diffé- 
rencie des  demeures  voisines  ;  la  ville  ne  se  compose 
que  d'une  seule  artère,  la  Katounska  Oulitsa,  le 
long  de  laquelle  se  pressent  les  maisons,  comme  dans 
les  gros  villages  d'Europe  ;  sa  situation,  à  700  mètres 
d'altitude  environ,  au  cœur  d'un  massif  calcaire, 
au  centre  d'un  cirque  de  montagnes  dont  les  flancs 
sont  presque  déboisés,  dans  un  climat  rigoureux, 
rendant  malaisée  toute  culture,  entrave  le  déve- 
loppement d'une  cité.  Cependant  la  propreté  est 
parfaite,  les  rues  entretenues,  la  voirie  surveillée, 
l'éclairage  public  assuré  par  l'électricité  et  les  moyens 
de  communication  commodes  avec  l'intérieur  et  la 
côte. 


(162) 


SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS 

C'est  de  Cettigné  que,  par  une  route  déjà  fameuse 
et  bien  connue  des  touristes,  on  rejoint  la  Dalmatie  : 
le  chemin  est  tracé  en  pleine  roche,  et  de  ses  méan- 
dres un  panorama  radieux  se  déroule  devant  les 
yeux,  embrassant  la  côte  et  la  mer  à  l'infini  et  sous 
vos  pas  à  pic  les  bouches  du  Gattaro  aux  golfes 
profonds,  montagneux  et  verdoyants,  baignés  jus- 
qu'au pied  des  monts  par  l'eau  bleue  de  l'Adria- 
tique. 

Cette  voie  d'accès  vers  Scutari  restera  longtemps 
celle  préférée  par  les  touristes  ;  la  beauté  de  la  rade 
naturelle  de  Cattaro  invite  au  débarquement  ; 
l'aspect  magique  des  eaux  éclairées,  de  la  verdure 
littorale  et  de  la  masse  rocheuse  des  montagnes  au 
pied  desquelles  la  ville  est  nichée,  le  pittoresque 
de  celle-ci,  avec  ses  fortifications,  sa  vieille  chapelle 
catholique,  son  église  serbe,  ses  forts,  charment 
toujours  le  voyageur,  qui  goûtera  d'autant  plus  la 
douceur  de  la  rive  et  du  climat  qu'il  quittera  les 
sites  rudes  et  les  rigueurs  de  l'arrière-pays. 

La  troisième  voie  d'accès  vers  Scutari  par  la 
Boyana  était  tout  entière  en  territoire  turc  :  cela  seul 
explique  pourquoi  elle  n'était  pas  mise  en  valeur.  Mais 
cette  question  se  rattache  au  problème  plus  général 
des  communications  entre  la  plaine  de  Diakovo, 
Scutari  et  l'Adriatique,  que  je  voudrais  maintenant 
exposer  dans  son  ensemble. 


(163) 


V ALBANIE  INCONNUE 


RENSEIGNEMENTS  PRATIQUES 

Scutari  possède  un  hôtel  médiocre,  mais  suffisant,  de  même 
que  Cettigné.  La  ville  ne  présente  pas  grand  attrait  ;  c'est  le 
dimanche  qu'elle  est  le  plus  intéressante,  à  cause  des  costumes 
à  la  sortie  de  l'église  ;  en  quelques  jours  on  peut  visiter  ses  envi- 
rons et  son  lac. 

Si  l'on  va  ensuite  vers  le  sud  de  l'Adriatique,  on  prend  le  bateau 
du  lac  le  matin  ;  à  Novi-Bazar,  on  débarque  vers  midi,  et  le  petit 
train  vous  conduit  pour  le  soir  à  Antivari,  où  les  bateaux  du 
Llyod  et  de  la  Puglia  font  escale. 

Si  l'on  rejoint  Trieste,  Fiume  ou  Venise,  on  a  intérêt  à  passer 
par  Cettigné.  Partant  à  dix  heures  de  Scutari,  on  est  à  quatre 
heures  et  demie  à  Rieka  ;  une  voiture  particulière  vous  conduit 
en  trois  heures  à  Cettigné  (20  couronnes)  ;  de  Cettigné  à  Cattaro, 
des  automobiles  autrichiens  font  le  service  en  trois  heures  ;  le 
prix  est  minime  (6  couronnes),  mais  on  y  est  très  mal,  cahotté 
terriblement,  couvert  d'une  poussière  de  roches  qui  pique  les 
yeux  et  cache  le  paysage.  La  voiture  particulière  est  préférable. 
A  Cattaro,  les  bateaux  du  Llyod  font  escale.  Même  si  l'on  va 
dans  le  sud,  on  peut  prendre  ce  détour  ;  de  Cattaro  à  Antivari. 
le  bateau  ne  met  que  six  heures.  A  Antivari  un  hôtel  suffisant 
existe  comme  à  Cettigné,  et  plusieurs  offrent  un  gîte  aux  nom- 
breux passagers  de  Cattaro.  Aucun  n'est  encore  bien  installé. 
Ces  excursions  de  Scutari  à  Antivari  et  de  Scutari  à  Cettigné  et 
Cattaro  sont  très  belles  et  rentrent  dans  les  voyages  courants  ; 
je  recommanderai  aux  personnes  ne  voulant  aller  qu'à  la  porte 
de  l'Albanie  de  tracer  un  circulaire  Antivari- Vir-Bazar-Scutari- 
Rieka-Cettigné-Cattaro,  qu'elles  suivront  agréablement  en 
y  consacrant  une  semaine. 


HÉ 


CHAPITRE  XI 

LES  COMMUNICATIONS  ENTRE  LA  PLAINE 

DE  DIAKOVO, 

SCUTARI  ET  L'ADRIATIQUE 

Les  communications  entre  la  plaine  de  Diakovo  et  Scutari  : 
le  Drin  ;  la  route  de  Prizrend  à  Scutari  ;  le  projet  d'en- 
semble des  voies  de  communication.  —  Les  communica- 
tions entre  Scutari  et  l'Adriatique  :  le  projet  de  Scutari, 
port  de  mer. 

Si  l'on  regarde  une  carte  de  géographie  physique, 
on  voit,  marquées  dans  le  massif  de  l'Albanie  du 
Nord,  deux  profondes  dépressions  :  celles  des  deux 
Drin,  l'une  dirigée  de  l'est  à  l'ouest  et  comportant 
un  coude  immense  vers  le  nord,  l'autre  dirigée  du 
nord  au  sud.  La  première,  celle  du  Drin  blanc,  est 
la  seule  voie  naturelle  conduisant  de  la  plaine  de 
Diakovo  et,  par  suite,  de  la  Turquie  du  Nord  à 
l'Adriatique  ;  la  vallée  du  Drin  noir  mène  à  Dibra 
et  Okrida,  d'où  l'on  peut  gagner  aussi  la  mer  ; 
mais  le  trajet  est  considérablement  allongé,  et  il 
n'atteint  celle-ci  que  beaucoup  plus  au  sud,  à  dix 
heures  de  bateau  d'Antivari  et  à  cinq  heures  de 
San  Giovanni  di  Medua. 

Quelle  est  la  valeur  de  ces  voies  de  communication 

(165) 


V ALBANIE  INCONNUE 


naturelles?  Pourrait-on  créer  de  nouvelles  routes  ? 
C'est  un  problème  dont  on  sent  l'intérêt.  Il  n'existe 
aujourd'hui  aucune  communication  directe  entre 
les  deux  rives  de  la  péninsule  balkanique  ;  il  en  faut 
faire  le  tour  soit  au  sud  par  bateau,  soit  au  nord  par 
chemin  de  fer.  Il  n'existe  pas  davantage  de  voie  de 
pénétration  entre  le  littoral  adriatique  de  cette 
péninsule  et  tout  l'Orient  de  l'Europe  :  du  sud  de 
la  Russie,  de  la  Roumanie,  de  l'est  de  la  Hongrie, 
de  la  Bulgarie,  de  la  Serbie,  de  la  Turquie,  on  ne 
peut  gagner  directement  l'Adriatique  et,  par  suite, 
l'Italie  et  le  bassin  de  la  Méditerranée  occidentale  ; 
le  même  détour  est  rendu  nécessaire  par  l'absence 
de,  voie  de  communication  entre  les  plaines  de 
Kossovo  ou  de  Diakovo  et  l'Adriatique.  Dès  lors, 
au  point  de  vue  économique,  cette  mer  est,  sur  sa 
rive  orientale,  une  mer  morte  ;  un  cabotage  insi- 
gnifiant de  la  Dalmatie  en  Grèce  transporte  le  com- 
merce de  ports  qui  ne  desservent  aucun  arrière-pays. 
L'importance  du  massif  montagneux  parallèle 
à  la  côte  est  la  cause  première  de  cette  situation  ; 
sur  son  propre  territoire,  l'Autriche-Hongrie  n'a 
rejoint  la  côte  dalmate  à  l'intérieur  que  par  une  voie 
ferrée  étroite  et  lente,  qui,  d'ailleurs,  n'est  reliée 
directement  ni  à  l'orient  de  l'Europe,  ni  à  la  côte 
de  la  mer  Egée.  La  Turquie  a  rencontré  d'autres 
obstacles  :  la  politique  de  son  Gouvernement,  son 
incurie  administrative  et  la  méfiance  des  tribus 
albanaises. 


(166) 


LES  COMMUNICATIONS 


Ces  obstacles  ne  sont  pas  levés  :  quand  le  Gou- 
vernement a  paru  disposé  à  faire  construire  une 
ligne  ferrée  rejoignant  Scutari,  il  y  voyait  moins 
un  profit  économique  qu'un  avantage  politique, 
un  moyen  de  domination  sur  l'Albanie  ;  mais  cette 
considération  même  accroît  l'hostilité  des  tribus 
à  tout  projet  de  ce  genre  ;  aussi  celui-ci  ne  devien- 
dra-t-il  pratiquement  exécutable  qu'au  jour  où  la 
paix  et  la  confiance  régneront  en  Albanie  ;  jusqu'à 
ce  moment,  toute  tentative  serait  sans  lendemain  ; 
même  si  les  travaux  et  la  voie  étaient  assurés  par  la 
protection  des  troupes,  il  serait  impossible  de  main- 
tenir celles-ci  à  l'intérieur  du  pays  durant  l'hiver 
long  et  rigoureux,  et  les  Albanais  pourraient  à  leur 
guise  entraver    la  circulation  et  détruire  la  voie. 

La  paix  établie,  quels  moyens  de  communication 
seraient  praticables?  Le  fleuve  est  inutilisable  en 
été  à  cause  du  manque  d'eau,  en  hiver  ou  au  prin- 
temps à  cause  de  la  violence  du  courant,  de  la  plaine 
au  pont  des  Vizirs,  j'ai  pu  le  constater  moi-même. 
Certains  commerçants  de  Diakovo  et  de  Scutari 
prétendent  qu'avec  quelques  travaux  de  régulari- 
sation on  pourrait  rendre  le  Drin  navigable  à  partir 
de  Spac  et  de  là  améliorer  la  piste  qui  conduit  à 
Diakovo  par  la  montagne  sans  s'élever  à  plus  de 
700  mètres.  Cette  route  présenterait  un  intérêt 
local  ;  l'exploitation  des  forêts  et  la  mise  en  valeur 
de  la  Haute-Albanie  serait  facilitée  par  la  possi- 
bilité   d'un     transport    fluvial    assez    étendu  ;    le 


(167) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


passage  commode  à  Diakovo  par  une  bonne  route 
permettrait  le  développement  de  cette  région. 
Mais  ce  projet  est  fondé  sur  une  hypothèse  invé- 
rifiée :  la  navigabilité  du  Drin  jusqu'à  Spach  (1); 
il  met  bout  à  bout  une  voie  d'eau,  une  voie  routière 
et  sans  doute  une  voie  ferrée  ;  enfin  Diakovo  n'est 
pas  le  point  désigné  pour  être  le  grand  marché  de  la 
plaine  ;  c'est  une  ville  délaissée  ;  Prizrend,  Ipek 
et  Mitrovitza  sont  les  vraies  têtes  de  ligne  à  travers 
les  montagnes. 

Simple  route  ou  voie  ferrée,  une  voie  de  commu- 
nication pourrait  suivre  deux  tracés  désignés  par 
la  nature  :  les  dépressions  des  deux  Drin.  On  a  bien 
parlé,  dans  les  conversations  de  chancelleries,  d'un 
autre  projet  passant  par  Ipek  et  le  Monténégro  ; 
mais  ceux  mêmes  qui  l'ontlancé,  —j'en  ai  l'aveu,  — 
le  savaient  irréalisable  ;  jamais  la  Turquie  n'aurait 
consenti  à  faire  passer  chez  le  voisin  la  voie  qu'elle 
désire  (2).  Même  en  l'absence  de  cette  considération 


(1)  D'après  l'ingénieur  du  vilayet  de  Scutari,  le  Drin, 
fleuve  à  pente  rapide  et  à  cours  désordonné,  serait  assez 
difficilement  rendu  navigable  ;  il  faudrait,  d'après  lui, 
construire  des  écluses  énormes  pour  diminuer  la  pente  ; 
enfin  le  courant  puissant  ne  permettrait  de  se  servir  que 
de  larges  barques  très  plates,  qu'on  remonterait  avec  peine, 
en  les  faisant  tirer  ;  l'exportation  de  certains  produits  pour- 
rait trouver  à  cet  aménagement  du  Drin  des  bénéfices; 
mais  ce  fonctionnaire  se  demande  s'ils  correspondent  à 
l'importance  des  travaux  qui  seraient  nécessaires. 

(2)  Ce  projet  de  ligne,  dite  «  ligne  monténégrine  »,  sui- 
vrait le  tracé  Antivari-Vir-Bazar-Podgoriça,  puis  rejoindrait 
Ipek  et  Mitrovitza  ;  d'après  d'autres,  il  gagnerait  directe- 


(168) 


LES  COMMUNICATIONS 


politique,  qui  paraît  disparaître  aujourd'hui,  la 
ligne  serait  un  contresens  géographique  ;  les  désirs 
du  Monténégro  pourraient  l'amener  à  tenter  de 
forcer  la  nature  ;  mais,  s'il  est  maître  de  Scutari, 
aucune  considération  ne  le  pressera  plus  à  faire 
construire  une  voie  ferrée  qui  devrait  franchir 
le  chaos  du  massif  monténégrin.  Des  deux  tracés 
que  l'on  peut  donc  envisager,  l'un  n'a  été  reconnu 
par  personne,  l'autre  par  un  seul  homme,  M.  Briat, 
l'ingénieur  du  vilayet  de  Scutari.  Gelui-ci  longerait 
le  Drin  de  Prizrend  à  Scutari  ;  l'autre  suivrait  ce 
cours  de  Prizrend  jusqu'à  Kuksa,  puis  le  cours  du 
Drin  noir,  jusqu'en  un  point  à  déterminer  et  de  là 
gagnerait  l'Adriatique.  C'est  entre  ces  tracés  qu'il 
faudra  choisir  ;  quelle  en  est  la  valeur  et  quelles 
sont  les  possibilités   d'exécution? 


Il  est  curieux  d'observer  que  les  projets  actuels 
ne  tendent  qu'à  faire  renaître  un  état  de  choses 
ancien.  Avant  la  construction  des  chemins  de  fer 
de  Roumélie,  Scutari  et  la  voie  du  Drin  étaient  la 
grande  route  de  transit  vers  Prizrend,  Uskub,  Prich- 
tina,  Sofia,  Belgrade,  Widdin,  toutes  villes  turques 
à  cette  époque  ;  la  navigation  du  Danube  n'était 


ment  la  Bosnie  et  la  Serbie  par  Nikitch.  Ce  serait  en  tout 
cas  la  suite  de  la  ligne  existante  de  la  Compagnie  italienne 
d'Antivari  ;  après  Podgoriça,  la  ligne  rencontrerait  les  plus 
grands  obstacles. 


(169) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


pas  organisée,  ses  bouches  n'étaient  pas  ouvertes, 
et  le  commerce  de  l'Occident  et  du  bassin  méditer- 
ranéen vers  le  nord  de  la  Turquie  passait  par  la 
piste  actuelle  qui  longe  le  Drin  et  était  alors  mieux 
entretenue,  et  par  la  Boyana,  navigable  à  cette  épo- 
que. Scutari  était,  à  ce  moment,  le  grand  port  d'im- 
portation, le  grand  marché  de  transit  vers  l'in- 
térieur. 

Les  événements  économiques  et  politiques  se  sont 
déroulés  :  les  lignes  vers  Gonstantinople  et  vers  Salo- 
nique  ont  été  construites  et  ont  attiré  à  ce  dernier 
port  toutes  les  marchandises  destinées  à  l'intérieur  ; 
l'ouverture  des  bouches  du  Danube,  l'indépendance 
de  la  Serbie  et  de  la  Bulgarie  ont  rejeté  vers  d'autres 
lieux  le  commerce  qui  passait  par  la  route  du  Drin  ; 
la  négligence  du  pouvoir  et  la  politique  d'isolement 
de  l'Albanie  ont  achevé  l'œuvre. 

Scutari  est  devenue  une  ville  du  passé  ;  sa  déca- 
dence se  fait  sentir  en  toutes  choses  :  jadis,  ses 
bazars  constituaient  un  dépôt  immense  de  mar- 
chandises d'Occident  qui  attendaient  leur  achemi- 
nement vers  l'intérieur  ;  aujourd'hui,  c'est  un  mar- 
ché, où  ne  se  font  presque  que  des  transactions 
locales  ;  chose  remarquable,  le  commerce  avec  des 
régions  éloignées  de  la  péninsule  balkanique  n'est 
presque  plus  un  commerce  d'importation  comme 
jadis,  mais  d'exportation  vers  l'Occident  ;  c'est 
ainsi  que  les  porcs  des  pays  serbes  s'embarquent 
en  partie  ici  pour  l'Italie  ou  la  France.  Par  surcroît, 

(170) 


LES  COMMUNICATIONS 


la  maladie  des  vers  à  soie  a  tué  l'industrie  locale  de 
la  soierie,  et  Scutari  tend  à  devenir  une  ville  morte. 
La  naissance  et  le  développement  d'Antivari 
auraient  bientôt  fait  le  reste,  si  le  Gouvernement 
turc,  qui  n'y  prenait  garde,  y  devait  maintenir  sa 
domination.  La  victoire  monténégrine  serait  peut- 
être  le  salut  de  Scutari. 

L'ancienne  voie  routière,  qu'indiquait  la  nature 
des  choses,  faillit  être  régénérée  par  la  voie  ferrée, 
dès  le  début  de  l'ère  des  constructions  de  chemins 
de  fer  en  Turquie.  Avant  même  l'achèvement  du 
réseau  de  Roumélie,le  Gouvernement  turc  fit  étudier 
une  grande  ligne  partant  de  Ferizovitch,  —  point 
que  j'ai  signalé  comme  la  porte  des  plaines  de  Kos- 
sovo  et  de  Diakovo,  —  qui  gagnait  Scutari  et  San 
Giovani  di  Medua  par  Prizrend  et  la  vallée  du  Drin. 
Un  capitaine  d'état-major,  Lecoq,  étudia  ce  projet, 
pour  une  Commission  officielle  entre  les  années 
1875-1878,  et  peut-être  ses  études  existent-elles 
encore  quelque  part  ;  la  Commission  se  déclara  favo- 
rable à  ce  projet  ;  mais  la  guerre  russo-turque  inter- 
rompit longtemps  toute  nouvelle  initiative.  Le 
projet  ancien  était  d'autant  plus  indiqué  que,  aucune 
construction  de  voie  ferrée  n'étant  alors  effectuée, 
la  route  la  plus  courte  pouvait  être  choisie.  Or,  à 
Ferizovitch,  on  se  trouve  à  298  kilomètres  de  Salo- 
nique  et  par  le  Drin  seulement  à  200  de  San  Giovani 
di  Medua  ;  si  l'on  compare  la  distance  des  grands 
ports  de  Bari,  Trieste  et  Marseille  à  Medua  et  à 


(171) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


Salonique,  on  voit  qu'ils  sont  situés  à  120,  250  et 
800  milles  du  premier,  alors  qu'ils  ne  sont  pas  à 
moins  de  760,  1000  et  1  200  milles  du  second. 

Les  anciennes  voies  commerciales  ayant  été  dé- 
tournées, est-il  possible  de  les  faire  revivre?  Il  im- 
porte d'abord  de  savoir  si,  sans  des  frais  de  construc- 
tion trop  élevés,  on  pourrait  construire  une  plate- 
forme large  qui  pourrait  de  suite  supporter  une  voie 
ferrée  ou  servir  temporairement  de  route,  selon  les 
conceptions  que  l'on  adopterait.  Cette  reconnais- 
sance d'ingénieurs  a  été  accomplie  par  l'ingénieur 
du  vilayet,  et  de  ses  notes,  que  j'ai  étudiées  sur 
place  avec  lui,  voici  ce  qu'il  résulte  :  de  Scutari, 
la  voie  pourrait  gagner  la  rive  droite  du  Drin  direc- 
tement par  Renci  et  Mazreka  (1)  ;  elle  la  suivrait 
jusqu'à  Komana,  passerait  en  cet  endroit  sur  la 
rive  gauche  jusqu'à  Fierza,  Spach  et  le  pont  des 
Vizirs,  c'est-à-dire  le  long  du  coude  du  Drin.  Le 
coude  du  Drin  est  encore  inconnu,  et  on  ne  peut 
se  fier  aux  renseignements  des  cartes  ;  le  pont  des 
Vizirs,  où  j'ai  passé  et  où  commence  le  coude,  est 
coté  par  la  carte  autrichienne,  comme  situé  à 
229  mètres  ;  calculé  barométriquement,  il  serait  en 
réalité  à  246  mètres  (2)  ;  dans  cette  partie  de  la 


(1)  Mskala  sur  la  carte  autrichienne. 

(2)  Autre  exemple  :  sur  la  carte  autrichienne,  la  rivière 
Sala  ou  Ghala  tombe  droit  dans  le  Drin,  dont  le  cours  est 
nord-sud,  Skvina  étant  à  quelques  kilomètres  au  sud  ;  en 
réalité,  le  Drin  fait  en  cet  endroit  un  coude  marqué;  la  rivière 
Chala  s'incurve  aussi  vers  le  Sud  et  vient  tomber  en  face  de 


(172) 


LES  COMMUNICATIONS 


vallée,  de  Komana  à  Skvina, d'une  part,  et  du  pont 
des  Vizirs  à  Fierza  d'autre  part,  on  ne  rencontre 
aucune  difficulté  sérieuse.  Entre  Skvina  et  Fierza, 
l'angle  aigu  du  Drin  creuse  une  gorge  profonde, 
plus  ou  moins  étroite  selon  les  endroits  ;  on  ne 
peut  l'éviter  en  coupant  par  la  voie  que  suit  la  piste 
actuelle  de  Komana  à  Puka  et  de  Puka  à  Spac  ; 
il  faudrait  passer  de  300  à  900  mètres,  redescendre 
à  550,  puis  regagner  900  pour  rejoindre  le  Drin  à 
300  mètres.  Il  faut  donc  suivre  la  vallée,  quoique 
très  encaissée  ;  il  n'y  a  pas  d'obstacle  important 
de  Fierza  à  Apripa,  à  la  pointe  du  coude  ;  mais 
entre  Apripa  et  Merturi,  à  l'endroit  où  le  Drin  fait 
dévier  brusquement  ses  eaux  vers  le  sud,  le  fleuve 
coupe  une  falaise  à  pic  de  1  200  mètres  ;  M.  Briat, 
pour  l'examiner,   dut  se  faire  descendre  par  des 
cordes  ;  personne  n'y  a  jamais  passé,  et  la  piste  tra- 
verse la  montagne  loin  du  cours  du  fleuve;  les 
observations  de  cet  ingénieur  montrent  que,  sur  les 
cartes,  le  coude  est  exagéré  et  qu'il  n'y  a  vraiment 
que  12  kilomètres  très  difficiles  et  8  autres  assez 
malaisés.  Le  Drin  passe  en  pleine  roche,  et  partout 
on  peut  élever  un  mur  de  soutènement  sur  le  fond 
rocheux  du  lit;  en  quelques  endroits,  on  devra 
peut-être  construire  un  tunnel  ;  mais  la  longueur 
totale  des  tunnels  ne  dépassera  pas  1  ou  2  kilo- 
mètres. 

Skvina,  située  sur  la  rive  droite  ;  sur  la  rive  gauche,  plus 
au  nord,  est  placée  Brignela. 

(173) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


De  ces  observations,  il  résulte  que  le  passage  pré- 
sente des  difficultés,  mais  qu'elles  seraient  loin 
d'être  insurmontables  et  qu'à  l'exception  d'une 
vingtaine  de  kilomètres  le  coût  de  construction 
serait  normal. 

Le  coude  du  Drin  passé,  on  peut  rejoindre  la 
plaine  de  Diakovo  par  deux  voies  :  si  à  Fierza  la 
route  traverse  le  Drin  et  s'engage  dans  la  vallée  de 
la  Valbona,  on  gagne  aisément  Diakovo  ;  actuelle- 
ment, les  voitures  à  bœufs  passent  facilement  de 
Diakovo  à  Fierza,  et  les  montagnes  de  Bistris, 
marquées  sui  les  cartes,  n'existent  pas  ;  la  grande 
chaîne  passe  au  coude  du  Drin,  qui  la  coupe  en  son 
point  le  plus  élevé  ;  la  piste  ne  traverse  à  Bistris 
qu'un  simple  seuil  de  500  mètres  d'altitude,  qu'un 
chemin  de  fer  franchirait  en  lacets  ou  par  un  tunnel 
de  1  kilomètre  et  demi  environ. 

L'autre  route  longerait  le  Drin  et  gagnerait  Priz- 
rend  sans  la  moindre  difficulté,  comme  je  l'ai  mon- 
tré, en  décrivant  cette  piste  ;  de  là,  le  tracé  est  in- 
diqué par  le  chemin  existant  vers  Ferizovitch,  la 
vallée  de  la  Morava  et  Zibetché  ;  à  la  première  ville, 
on  coupe  la  ligne  actuelle  d'Uskub  à  Mitrovitza  ; 
à  la  seconde,  la  ligne  d'Uskub  en  Serbie  ;  par  cette 
dernière  et  les  raccords  nécessaires,  la  plaine  de 
Diakovo  serait  reliée  à  l'Europe  orientale. 

Si  la  conception  maîtresse  est  de  relier  l'Orient 
de  l'Europe  à  l'Adriatique  par  la  route  la  plus  courte, 
le  tracé  naturel  est  celui  de  la  vallée  de  la  Morava, 


(174) 


LES  COMMUNICATIONS 


Ferizovitch,  Prizrend,  Kuksa.  Celui  passant  par 
la  vallée  de  la  Valbona  et  Diakovo  ne  serait  indi- 
qué qu'au  cas  où  Ton  voudrait  gagner  Mitro- 
vitza  (1)  ;  le  défaut  de  ce  projet  serait  l'allongement 
assez  marqué  du  trajet  entre  Scutari  et  toutes  les 
régions  situées  au  nord  et  à  l'est  du  défilé  de 
Kachanik  ;  d'autre  part,  la  ligne  par  Prizrend  et 
Kuksa  offre  cet  autre  avantage  qu'elle  se  confon- 
drait jusqu'en  ce  dernier  point  avec  une  grande 
artère  nord-sud, qu'il  faut  prévoir,  gagnant  directe- 
ment, par  Kuksa  et  la  vallée  du  Drin  noir,  Dibra, 
Okrida,  Koriça,  Janina,  Preveza  ou  Arta.  Si  cette 
vue  est  exacte,  Prizrend  deviendrait  la  tête  de  ligne 
vers  l'intérieur,  et  c'est  de  là  que  pourraient  partir 
des  voies  de  raccordement  vers  Diakovo,  Ipek  et 


(1)  Ce  projet  de  faire  passer  par  Diakovo  et  Mitrovitza 
la  ligne  de  communication  est  né  des  préoccupations  causées 
par  le  contrat  passé  entre  le  Gouvernement  turc  et  la  Com- 
pagnie des  chemins  de  fer  orientaux  ;  la  Compagnie  a 
obtenu  un  droit  de  préférence  pour  toute  ligne  construite 
dans  un  certain  périmètre  autour  de  sa  concession  ;  si  donc  un 
chemin  de  fer  devait  couper  à  Ferizovitch  la  ligne  actuelle, 
il  faudrait  préalablement  racheter  le  doit  consacré  par  le 
firman  de  concession.  De  là  est  venue  la  pensée  de  tourner 
la  difficulté  en  poussant  la  ligne  nouvelle  vers  Mitrovitza 
par  Diakovo  et  Ipek  ;  par  la  vallée  de  l'Ibar  et  de  la  Morava 
ou  par  l'Ibar  et  Kragujevac,  la  liaison  serait  assurée  avec 
les  voies  existantes  de  Serbie  et  d'Europe  ;  on  fait  remar- 
quer que  Mitrovitza  serait,  par  cette  route,  à  230  kilomètres 
de  Scutari,  alors  qu'il  est  à  360  kilomètres  de  Salonique  ;  de 
Diakovo  un  embranchement  pourrait  rejoindre  Prizrend  et 
la  région  de  Ferizovitch.  Mais  il  paraît  vraisemblable  qu'un 
arrangement  sera  conclu  avec  la  Compagnie  des  Chemins 
de  fer  orientaux. 


(175) 


V ALBANIE  INCONNUE 


Mitrovitza,  en  empruntant  exactement  le  tracé  que 
j'ai  suivi  et  décrit  dans  la  première  partie  de  ce 
récit. 

Un  projet  un  peu  différent  a  aussi  été  envisagé  (1): 
le  chemin  de  fer  emprunterait  les  voies  dont  je 
viens  de  parler  de  Ferizovitch  à  Prizrend  et  Kuksa  ; 
mais  au  lieu  de  suivre  le  Drin  à  partir  de  Kuksa 
après  le  confluent  des  deux  Drins,  il  remonterait 
le  Drin  noir,  comme  le  chemin  de  fer  allant  au  sud 
vers  Okrida  et  Janina  ;  puis,  en  un  point  donné, 
probablement  à  Dibra,  il  gagnerait  Scutari  en  des- 
cendant la  vallée  du  Mati. 

Sous  cette  forme,  le  projet  paraît  peu  satisfai- 
sant. La  critique  que  j'en  fais  est  fondée  sur  une 
vue  d'ensemble  du  futur  réseau  en  Europe  et, 
notamment,  en  Albanie  ;  il  me  paraît  devoir  être 
ainsi  conçu  :  une  ligne  doit  être  considérée  comme 
l'artère  centrale  du  réseau,  traversant  la  péninsule 
balkanique  du  sud  au  nord  ;  ce  serait  l'arête  princi- 
pale du  système  avec  des  voies  latérales  rejoignant 
les  deux  mers  ;  cette  ligne  maîtresse  peut  être  soit 
Zibetché  -  Ferizovitch  -  Prizrend  -  Kuksa  -  Okrida  - 
Janina-Preveza  ou  Arta  (2),  soit  Uskub-Monastir- 

(1)  D'après  des  informations  datant  de  1911,  c'est  celui  qui 
aurait  été  envisagé  dans  la  concession  accordée  à  la  Régie 
générale  de  chemins  de  fer  et  de  travaux  publics. 

(2)  De  Kuksa,  la  ligne  rejoindrait  Dibra  sans  difficulté 
après  avoir  franchi  un  petit  resserrement  de  suite  après 
Kuksa,  et  traversé  de  Debrova  à  Dibra  la  fertile  vallée  de 
Dibra  ;  de  Dibra  à  Struggla,  le  Drin  noir  est  encaissé  dans 
une  gorge,  mais  elle  n'est  pas  très  resserrée,  et  un  sentier  y 


(176) 


LAC   DE    SCUTARI.   ILE    DE    LESSENDER    (Voir   page    159). 


DE  SCUTARI  A  CETTIGNÉ. BARQUE  SUR  LE  FLEUVE  RIEKA. 


L'Albanie  inconnue. 


PI.  28,  Page  176. 


LES  COMMUNICATIONS 


frontière  grecque-Athènes  ;  ces  deux  routes  paral- 
lèles ne  s'excluent  d'ailleurs  pas  forcément; mais, 
si  l'on  fait  l'une,  l'autre  peut  être  reculée  pour  un 
temps  indéterminé.  Le  premier  tracé  a  paru  plus 
en  faveur  ;  il  réunissait  l'Albanie  au  reste  de  l'em- 
pire ;  il  fait  passer  par  l'ouest  de  la  Turquie  le  tran- 
sit de  l'Europe  orientale,  met  en  valeur  l'Albanie  et 
les  ports  turcs  sur  l'Adriatique,  est  appuyé  par  des 
groupes  influents  et  par  la  France  et  la  Russie  ;  le 
second  tracé  est  désiré  par  l'Autriche  et  la  Grèce, 
et,  s'il  profitait  à  la  Turquie,  sera  avantageux  surtout 
pour  Athènes  (1)  ;  Salonique  pourrait  d'ailleurs  être 
atteinte  par  la  concurrence  que  lui  ferait  désormais 
le  Pirée.  Si  la  Serbie  et  la  Grèce  étendent  leurs  terri- 
toires, la  première  plaidera  pour  le  premier  tracé,  la 

passe  ;  à  Struggla,  la  voie  contournerait  le  lac  d'Okrida  par 
Okrida  et  Pogradec,  selon  le  tracé  d'une  piste  existante, 
puis  descendrait  à  Korica  et  Janina  et  gagnerait  le  golfe 
d'Ambrazzi,  où  les  grands  bateaux  peuvent  entrer  en  tout 
temps. 

(1)  La  Grèce  est  le  seul  État  européen  où  l'on  ne  peut  se 
rendre  par  voie  ferrée  (le  Monténégro  excepté)  ;  si  la  liaison 
était  établie,  Le  Pirée  pourrait  devenir  le  port  d'embarque- 
ment des  voyageurs  vers  l'Egypte  et  l'Inde,  à  la  place  de 
Brindisi  ;  la  voie  naturelle  serait  d'Uskub  à  Athènes  par 
Perlepé,  Monastir,  Kastoria,  Velestino  et  Galambaca  ;  des 
raisons  politiques,  avant  la  guerre  des  Balkans,  avaient  fait 
proposé  par  la  Grèce  le  tracé  Larissa-Pappapouli  (voie  exis 
tante  jusqu'à  la  frontière),  Platamona  et  Ghida  (sur  la  ligne 
de  Salonique)  ;  ce  tracé  suivait  la  ligne  du  rivage.  Le  Gou- 
nement  turc,  préférant  une  voie  plus  sûre  en  cas  de  guerre, 
proposait  une  ligne  partant  de  Veria  (sur  la  ligne  Salonique- 
Monastir)  et  gagnant  Elassona  et  Larissa  par  Ibelli  et 
Serfidge  ;  d'ailleurs  il  en  aurait  retardé  le  plus  possible  la 
construction. 


(177) 

12 


L'ALBANIE  INCONNUE 


seconde  pour  l'autre,  et  il  y  a  par  suite  quelque  chance 
qu'on  les  réalise  assez  rapidement  tous  les  deux. 

Si  le  premier  tracé  est  adopté,  il  rejoint  la  Serbie 
et  l'Europe  centrale  et  orientale  par  la  voie  exis- 
tante d'Uskub  à  Nisch  et  par  de  nouvelles  voies  de 
raccordement  ;  la  Bulgarie  serait  en  communica- 
tion directe  par  la  voie  de  Kumanovo  à  Kustendil  ; 
les  jonctions  au  nord  ainsi  déterminées,  la  voie  prin- 
cipale serait  rejointe  à  l'est  et  à  l'ouest  par  les  voies 
latérales  suivantes  :  à  Ferizovitch,  par  la  ligne 
existante  vers  Mitrovitza  et  la  Bosnie  d'un  côté, 
par  celle  vers  Salonique  de  l'autre  ;  à  Prizrend,  par 
une  route  secondaire  vers  Diakovo,  Ipek  et  peut- 
être  Mitrovitza  ;  à  partir  de  Kuksa,  en  un  point  à 
déterminer  par  une  ligne  vers  Scutari  ;  à  Okrida, 
par  un  raccordement  vers  Durazzo  d'une  part,  et, 
d'autre  part,  vers  Monastir,  d'où  le  chemin  de  fer 
déjà  exploité  gagne  Salonique.  De  cette  manière, 
une  véritable  arête  dorsale  de  la  péninsule  est  cons- 
tituée ;  elle  répond  aux  divers  besoins  :  la  jonction 
de  l'orient  de  l'Europe  à  l'Adriatique  est  assurée 
par  la  ligne  de  Scutari  en  ce  qui  concerne  le  nord  de 
l'Adriatique,  par  la  ligne  de  Durazzo  au  centre,  par 
le  terminus  de  Preveza  ou  Arta  au  sud  ;  la  liaison 
des  deux  mers  est  établie  par  les  voies  latérales, 
situées  dans  le  prolongement  l'une  de  l'autre,  de 
Durazzo  à  Okrida  et  d' Okrida  à  Monastir  et  Salo- 
nique (1). 

(1)  En  juillet  1911,  ont  été  signés  entre  le  Gouvernement 


178 


LES  COMM  UN  ICA  TIONS 

Cette  vue  d'ensemble  garde  sa  valeur,  qu'il  s'agisse 
de  la  construction  de  chemin  de  fer,  du  simple 
établissement  d'une  route,  ou  enfin  de  la  pose  d'une 
solide  plate-forme  supportant  une  chaussée  pour 
service  d'automobiles,  susceptible  d'être  ultérieu- 
rement utilisée  par  une  voie  ferrée. 

C'est  en  pensant  à  ce  plan  que  je  critique  le  projet 
de  faire  partir  de  Dibra  la  voie  destinée  à  gagner 
Scutari  ;  ce  serait  un  allongement  considérable  de 
tous  les  trajets,  soit  qu'il  s'agisse  de  gagner  Scu- 
tari,  soit    que    l'on  considère    la   liaison  à   l'Eu- 

turc  et  le  représentant  de  la  Régie  générale  française  des 
chemins  de  fer  des  contrats  visant  ces  études  et  à  leur  suite 
les  concessions  de  chemins  de  fer  dans  les  directions  généra  es 
suivantes  :  lo  une  ligne  Mrdaré  (à  la  frontière  sefe    dtù 
1  on  peut  gagner  le  chemin  de  fer  existant  de  Nisch  à  Ûskub 
par  le  grand  détour  de  la  vallée  de  la  Toplica  et  de  ses 
affluents)     Prichtina,    Prizrend,    Kuksa,    Dibra,    Okrida 
Kontza    Janina  et  l'Adriatique,  en  un  point  à  choisir  en 
face  de  Corfou  probablement;  le  tracé  prévu  est  celui  que 
nous  indiquons,  sauf  de  Prizrend  à  la  frontière  serbe  où  Pa? 
sa  longueur  et  ses  détours  il  est  particulièrement  mal'choiï- 
2°  le  raccordement  de  Monastir  à  Okrida  par  Resna   £>  l' 
liaison  de  Prizrend  à  Scutari;  40  le  raccordement  de  Monast  ? 
a  la  ligne  Uskub-Salonique  et  à  la  frontière  bulgare  nar  un 
trace  Monastir-Gradsko-Ichtib-frontière  bulgare   La  Société 
allemande  de  Monastir-Salonique  (qui  réclamait  le  droTt  de 
construire  Monastir-Durazzo)  et  la  Société  autrichienne  des 
chemins  de  fer  orientaux  (qui  réclamait  le  monopole  de 
toute  voie  traversant  sa  ligne)  ont  protesté  contre  ces  conces 
sions  En  avril  1912,  sur  la  demande  du  Gouvernement  ^rî 
cinq -brigades  d'ingénieurs  français  ont  été  envoyTes  par  Ta 

di  sgie«gRé feïu  Hït^  IeS  tracés  de  ces  ^Ss^fer 
dits  «  Réseau  d  Albanie  ,,.  Les  premiers  travaux  ont  été 
nterrompus  par  les  événements.  En  même  temps  la  construc! 

a  lÏL1?*  gne  +Vere  la  Grèce  Par  Karaferi^  était  réservée  à 
la  Société  Monastir-Salonique,  mais  pour  une  date  ultérieure 

(179) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


rope  orientale  ;  de  Dibra,  d'ailleurs,  le  débouché 
naturel  serait  plutôt  Durazzo.  Ce  projet  ne  serait  à 
retenir  que  si  des  tracés  plus  courts  étaient  d'une 
extrême  difficulté,  ce  qui  n'est  pas,  ou  s'il  était 
d'une  grande  facilité  d'exécution,  ce  qui  n'est  pas 
non  plus  :  pour  rejoindre  de  Dibra  la  vallée  du  Mati, 
la  voie  devrait  franchir  une  région  fort  monta- 
gneuse. 

Toutefois,  une  suggestion  peut  être  retenue  dans 
ce  projet  :  c'est  celle  d'examiner  si  Scutari  ne  pour- 
rait être  atteint  par  une  autre  route  que  celle  du 
Drin.  A  cet  égard,  je  me  suis  demandé  si  on  ne  pour- 
rait trouver  une  voie  de  passage  à  travers  le  terri- 
toire mirdite.  Si  l'on  examine  une  carte,  on  voit 
qu'en  partant  de  Kuksa  le  tracé  suivant  le  Drin 
s'incurve  fortement  dans  le  Nord  ;  pourrait-on 
trouver  un  tracé  plus  facile  d'exécution  et  d'une 
longueur  à  peu  près  semblable  en  l'incurvant  dans 
le  Sud  ;  on  aurait  cet  avantage  d'ailleurs  de  suivre 
plus  longtemps  la  grande  artère  médiane  ;  on  se  rap- 
procherait, d'autre  part,  de  Dibra  et  de  la  plaine 
cultivée,  dont  cette  ville  est  le  centre  ;  enfin  on  tra- 
verserait le  territoire  mirdite  sensiblement  plus 
peuplé  que  le  territoire  du  Drin,  plus  fertile  et  dès 
aujourd'hui  plus  accessible. 

Malheureusement,  je  n'ai  pu  reconnaître  la  route 
dans  son  entier  ;  de  Kuksa  les  dissentiments  des 
tribus  m'ont  forcé  à  gagner  Orosch  et  la  Mirditie 
par  la  route  de  la  montagne,  au  lieu  de  remonter  le 


(180) 


LES  COMMUNICATIONS 


Drin  noir  et  de  rejoindre  ensuite  Orosch  par  une 
vallée,  un  col  ou  un  passage  utilisable.  Je  suis  donc 
réduit  à  formuler  une  suggestion,  sans  pouvoir 
donner  un  avis  en  connaissance  de  cause.  Le  tracé 
à  étudier  partirait  de  Kuksa,  remonterait  la  vallée 
du  Drin  noir  et  de  la  Mota  Lurese  et  de  cette  vallée 
rejoindrait  soit  la  vallée  du  haut  Fani,  soit  Orosch 
ou  ses  environs  ;  de  là  on  peut  parvenir  à  Scutari 
par  les  pistes  que  j'ai  suivies.  La  première  et  la 
troisième  partie  de  ce  trajet  sont  praticables  ; 
sur  la  seconde,  il  n'existe  aucun  renseignement  :  on 
peut  évaluer  entre  5  et  10  kilomètres  sa  longueur  ; 
si  petite  que  soit  cette  distance,  elle  n'en  a  pas 
moins  une  importance  capitale,  car  la  région  est 
traversée  par  une  chaîne  de  1  000  à  1  500  mètres 
de  hauteur. 

Si  cette  route,  après  examen,  est  regardée  comme 
trop  malaisée  à  construire,  j'estime  qu'il  faut  en 
revenir  résolument  au  tracé  côtoyant  le  cours  du 
Drin  noir,  puis  du  grand  Drin,  jusqu'à  Scutari. 

La  possibilité  technique  d'établir  une  voie  de  com- 
munication ainsi  définie,  en  peut-on  déterminer 
la  valeur  économique?  Cette  valeur  est  certaine, 
quoiqu'il  soit  malaisé  d'affirmer  que  le  trafic  en  se- 
rait à  lui  seul  suffisamment  rémunérateur.  Ses  prin- 
cipaux éléments  seraient  les  voyageurs  se  rendant 
de  l'Europe  orientale  et  de  Turquie  vers  l'Italie  et 
le  bassin  de  la  Méditerranée  occidentale,  ou  récipro- 
quement, les  marchandises  transitant  des  régions 


(181) 


V ALBANIE  INCONNUE 


de  Diakovo  et  de  Kossovo,  des  plaines  d'Uskub  et 
de  Macédoine,  de  Serbie  et  même  de  la  Bulgarie 
occidentale,  enfin  le  commerce  local  ;  ce  commerce 
serait  peu  important  au  début,  mais  se  développe- 
rait si  le  pays  était  pacifié  ;  les  plaines  de  Vieille- 
Serbie  produiraient  en  abondance  du  blé,  du  maïs, 
du  vin  excellent  sur  le  flanc  des  collines,  des  melons, 
des  fruits,  tous  les  légumes  d'Europe  ;  l'intérieur, 
aujourd'hui  presque  inculte,  est  particulièrement 
riche  en  forêts  ;  les  pins  et  les  chênes  sont  d'une 
superbe  venue  et  s'étendent  jusqu'au  fleuve  Mati,  à 
30  kilomètres  au  sud  d'Orosch  ;  ce  sont  d'immenses 
forêts  de  pins,  qui  couvrent  le  triangle  que  délimite 
le  coude  du  Drin  ;  plus  loin,  ce  sont  les  chênes  qui 
dominent,  notamment  dans  la  Mirditie  méridio- 
nale ;  mais  dans  toute  la  contrée,  ils  se  retrouvent  ; 
on  coupe  ses  pousses  pour  les  troupeaux  de  chèvres, 
qui  ne  peuvent  se  nourrir  des  branches  de  sapins  ; 
on  sait  qu'on  ne  peut  faire  flotter  sans  inconvénient 
que  le  bois  de  chauffage  ;  aussi,  pour  exploiter  uti- 
lement les  magnifiques  arbres  des  forêts  albanaises, 
est-il  nécessaire  de  se  servir  d'un  autre  moyen 
d'expédition  que  des  radeaux  aménagés  sur  les 
rivières  et  le  Drin. 

Une  autre  source  de  commerce  local  pourrait 
être  la  mise  en  valeur  de  certaines  parties  fertiles 
de  l'Albanie  des  montagnes  du  Nord,  notamment 
de  la  Mirditie  et  surtout  de  la  vallée  de  Dibra  : 
cette  large  vallée,  arrosée  par  le  Drin  noir,  presque 


(182) 


LES  COMMUNICATIONS 


fermée  par  deux  défilés  au  sud  vers  Okrida,  au  nord 
vers  Kuksa,  est  recouverte  d'alluvions  très  propices 
à  la  culture  ;  le  pays  est  même  aujourd'hui  assez 
habité  ;  la  race  paraît  faite  d'un  mélange  d'Albanais 
et  de  Bulgares  aujourd'hui  albanisés  et  convertis 
à  la  religion  musulmane  ;  le  «  Dibran  »  est  plus 
voyageur  que  ses  compatriotes  des  autres  tribus; 
il  va  volontiers  loin  d'Albanie  et,  à  Constantinople, 
amasse  un  petit  pécule  et  revient  dans  son  village 
vivre  tranquillement  et  cultiver  pour  lui-même  ses 
champs  fertiles.  A  la  différence  des  autres  parties  de 
l'Albanie  des  montagnes  du  nord,  le  pays  de  Dibra 
est  occupé  par  une  population  déjà  assez  dense,  qui 
se  groupe  en  villages,  au  lieu  de  demeurer  dans  des 
fermes  disséminées  ou  des  koulé  isolés.  Si  les  pro- 
duits du  pays  pouvaient  être  expédiés,  les  habi- 
tants pourraient  mettre  en  valeur  cette  vallée  et 
fourniraient  des  éléments  d'un  trafic  local. 

Ce  trafic,  pour  faible  qu'il  soit,  n'est  donc  pas 
inexistant  ;  il  se  développera,  à  mesure  que  les  pro- 
duits du  sol  seront  exploités,  que  l'aisance  des  habi- 
tants croîtra  et  que  la  richesse  engendrera  des 
besoins  aujourd'hui  absents. 

Mais,  de  même  que  la  construction  et  l'exploita- 
tion de  ces  voies  de  communication  ne  seront  pra- 
tiquement possibles  que  si  le  pays  est  pacifié,  de 
même  cette  mise  en  valeur  ne  peut  être  envisagée 
que  si  l'Albanie  est  tranquille  et  les  Albanais  rassurés. 
L'établissement  d'une  voie  ferrée  vers  l'Adriatique 


(183) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


dépend  de  l'entente  avec  l'Albanie,  et  la  valeur  éco- 
nomique de  cette  ligne  sera  proportionnée  à  la  con- 
fiance avec  laquelle  cette  race  souscrira  au  pacte 
d'alliance. 

L'exécution  de  ces  projets  aura  assurément  pour 
conséquence  de  rendre  plus  intime  les  liens  écono- 
miques et  politiques  qui  rattachent  l'Albanie  aux 
dominateurs  de  la  Macédoine,  hier  turcs  ;  la  péné- 
tration turque  en  Albanie  se  serait  infiltrée  à  la  fa- 
veur de  la  route  et  de  la  voie  ferrée  ;  la  politique  turc 
avait  donc  raison  de  considérer  ces  projets  comme 
des  moyens  d'assurer  le  loyalisme  des  habitants, 
d'affermir  la  domination  ottomane,  de  consolider 
l'empire  ;  un  intérêt  politique,  stratégique  et  im- 
périal de  premier  ordre  s'attachait  à  l'exécution  de 
ces  lignes.  Mais,  si  cette  exécution  n'est  pas  pré- 
cédée et  accompagnée  d'un  désir  véritable  d'entente 
avec  l'Albanie,  elle  ne  se  fera  qu'au  prix  des  plus 
grandes  difficultés,  en  sacrifiant  le  sang,  l'argent 
et  peut-être  l'avenir  politique  du  pays.  La  question 
des  voies  de  communication  entre  la  plaine  de  Dia- 
kovo  et  Scutari,  par  suite  entre  le  Danube  et  l'Adria- 
tique, est  en  étroite  dépendance  avec  la  politique 
qu'aurait  suivie  hier  et  les  garanties  qu'aurait  fourni 
la  Sublime-Porte  et  avec  celle  que  poursuivra  de- 
main le  maître  de  la  Macédoine. 


La  liaison  assurée  entre  l'intérieur  et  Scutari, 
(184) 


LES  COMMUNICATIONS 


un  problème  reste  à  résoudre  :  celui  des  communi- 
cations entre  Scutari  et  l'Adriatique. 

A  l'heure  présente,  Scutari  communique  directe- 
ment avec  cette  mer  par  la  rivière  la  Boyana,  dont 
les  eaux  sinueuses  parcourent  41  kilomètres  pour 
déverser  dans  l'Adriatique  le  trop-plein  du  lac  de 
Scutari.  C'est  l'ancienne  Barbana,  bien  connue  des 
Romains,  dont  la  largeur  actuelle  est  d'environ 
200  mètres  et  la  profondeur  de  4  à  5  mètres  jusqu'à 
Samric  ou  Obotti  ;  plus  en  amont,  la  profondeur 
n'est  par  endroits  que  d'un  mètre  environ,  avec 
tendance  à  diminuer  ;  ses  deux  tributaires,  le  Kiri 
et  la  Drinassa,  l'ensablent  peu  à  peu,  et  leurs  dépôts 
avancent  lentement  de  Scutari  vers  la  mer.  Aussi 
les  communications  sont-elles  difficiles  par  cette 
voie  d'eau  ;  elle  est  aujourd'hui    utilisée  par.  des 
vapeurs  monténégrins  dépendant  de  la  Puglia  et  par 
des  vapeurs  autrichiens  du  Lloyd,  qui  font  la  tra- 
versée de  Scutari  à  San  Giovanni   di  Medua  ;    les 
petits  bateaux  monténégrins  l'effectuent  directe- 
ment; les  Autrichiens  opèrent  un  transbordement 
à  Obotti  ;  de  toute  manière,  les  communications 
sont  difficiles  ;  chaque  année,  l'ensablement  s'ac- 
centue ;  on  ne  peut,  depuis  longtemps,  faire  la  tra- 
versée sur  des  navires  de  haute  mer  ;  bientôt,  elle 
ne  sera  possible  que  sur  des  barques  à  fond  plat. 
Dans  de  telles  conditions,  comment  assurer  une 
communication  facile  et  pratique  entre  Scutari  et 
l'Adriatique?  La  première  pensée  a  été  de  relier 

(185) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


Scutari  au  port  de  San  Giovanni  di  Medua  (1).  Ce 
port,  situé  à  une  quarantaine  de  kilomètres  au 
sud  de  Scutari,  est  visité  par  les  navires  faisant 
escale  sur  la  côte  albanaise  ;  il  est  formé  par  un  res- 
saut de  la  côte  et  ouvert  sans  protection  aux  vents 
du  sud  ;  dangereux  en  cas  de  gros  temps,  il  est,  de 
plus,  en  voie  de  disparition  :  le  Drin  se  jette  dans  la 
mer  à  moins  de  10  kilomètres  au  sud,  etsesalluvions 
portées  par  les  flots  et  les  vents,  viennent  peu  à  peu 
combler  le  port  ;  c'est,  comme  à  Dulcigno,  et  dans 
d'autres  baies,  l'ensablement  progressif,  qui  ne  pour- 
rait être  combattu  que  par  des  travaux  très  coûteux. 
Aujourd'hui  les  bateaux  restent  en  mer  et  si,  par 
la  construction  d'un  port,  on  pouvait  leur  permettre 
d'aborder  à  la  côte,  on  devrait  draguer  sans  cesse 
le  port  et  établir  des  digues  ruineuses  ;  Medua  ne 
mérite  pas  ces  dépenses  ;  il  faut  le  laisser  à  son  triste 
sort  de  petite  agglomération  maritime  et  adminis- 
trative sans  habitants  indigènes  et  sans  avenir, 
dont  la  crique  ne  devrait  être  utilisée  qu'à  défaut 
de  tout  autre  point  d'atterrissement. 

La  liaison  de  Scutari  à  Antivari  est  déjà  assurée 
en  partie  et  pourrait  être  perfectionnée  ;  Antivari, 
port  en  eau  profonde,  serait  un  terminus  maritime 
excellent  pour  une  voie  balkanique  ;  mais  il  est  un 
territoire  monténégrin,  et  les  Turcs  voulaient  un 

(1)  Une  mission  d'ingénieurs  a  étudié  ce  projet  pour  la 
Société  d'Entreprise  générale  de  la  Construction  des  routes 
dans  l'Empire  ottoman. 


(186) 


LES  COMMUNICATIONS 


port  national  comme  point  de  départ  d'une  grande 
ligne  ;  d'ailleurs  les  communications  directes  entre 
ces  deux  villes  si  rapprochées,  pour  n'être  pas  im- 
possibles, ne  seraient  pas  des  plus  aisées  ;  un  massif 
calcaire  tourmenté  et  dénudé  les  sépare,  dont  les 
cimes  dépassent  1  500  mètres  et  dont  le  pied  plonge 
dans  le  lac  de  Scutari  et  la  mer  Adriatique. 

Dès  lors,  on  s'est  demandé  si  on  ne  pourrait  uti- 
liser un  port  turc,  qu'on  peut  améliorer,  Durazzo. 
De  Scutari  à  Durazzo,  par  Alesio,  la  route  est  fa- 
cile ;  les  ponts  sur  le  Drin,  le  Mati,  l'Ismi  et  l'Arzeu, 
seraient  les  seuls  importants  travaux  d'art  ;  la  ligne 
drainerait  tout  le  commerce  de  la  Mirditie  et  aurait 
ainsi  un  certain  trafic  local  ;  mais,  de    Scutari  à 
Alesio,  la  distance  est  de  40  kilomètres  et  d'Alesio 
à  Durazzo,  de  60  ;  ajouter  un  parcours  de  100  kilo- 
mètres est  faire  un  détour  considérable  pour  des 
trajets  qui  pourront  compter  de  200  à  500  kilomè- 
tres, selon  que  l'on  partira  de  Prizrend  ou  du  Danube. 
Par  suite,  on  s'est  demandé  si  la  solution  ne  serait 
pas  de  faire  de  Scutari  même  un  port  de  mer  ;  l'in- 
génieur du  vilayet  de  Scutari  a  fort  étudié  cette 
question,  et  je  lui  suis  redevable  de  la  plupart  des 
indications  techniques  qui  vont  suivre.  Dans  son 
ensemble,  le  projet  embrasse  les  aspects  les  plus 
divers  (  1  ) . 


(1)  Une  Société  française,  la  Régie  générale  des  chemins 
de  fer  et  des  travaux  publics,  a  commencé  l'étude  de  ce 
projet. 

(187) 


V ALBANIE  INCONNUE 


Scutari  port  de  mer  comporte  la  régularisation 
de  la  Boyana,  le  rejet  du  Drin  et  du  Kiri  dans  leurs 
anciens  lits,  l'assèchement  partiel  du  lac  de  Scutari, 
l'abaissement  des  eaux  du  lac,  la  mise  en  culture  de 
20  à  30  000  hectares  de  terres  arables  aujourd'hui 
inondées,  l'amélioration  des  conditions  de  salubrité 
de  la  ville  et  la  suppression  des  inondations  pério- 
diques qui  la  ravagent.  C'est,  on  le  devine,  un  grand 
travail,  dont  l'estimation  se  chiffre  d'après  certains 
à  des  dizaines  de  millions,  mais  dont  les  résultats 
peuvent  être  de  permier  ordre  pour  le  développement 
de  cette  partie  de  l'Albanie  et  l'avenir  des  voies  de 
communication. 

Pour  comprendre  la  base  sur  laquelle  s'appuie  le 
projet,  il  faut  se  rappeler  le  régime  des  eaux,  à  Scu- 
tari et  dans  la  région  :  à  la  sortie  des  montagnes 
albanaises,  le  Drin  se  divise  aujourd'hui  en  deux 
branches  (1)  :  l'une  garde  le  nom  de  Drin  et  coule 
au  sud  à  travers  une  plaine  d'alluvions  jusque  vers 
Alesio,  où  il  se  jette  dans  l'Adriatique  ;  l'autre, 
appelée  la  Drinassa,  remonte  vers  Scutari,  reçoit 
sous  les  murs  de  la  ville  le  Kiri  et  non  loin  de  la  for- 
teresse apporte  les  eaux  lourdes  des  dépôts  des 
deux  rivières  à  la  Boyana,  qui  vient  de  sortir  du 
lac  et  conduit  à  la  mer  les  apports  du  Drinassa  et 


(1)  Le  Drin  blanc  a  120  kilomètres  environ  ;  le  Drin  noir, 
150  ;  le  Drin  proprement  dit  résultant  de  leur  réunion,  100; 
enfin  la  branche  allant  vers  Alesio  a  45  kilomètres,  et  celle 
allant  à  la  Boyana,  2  kilomètres. 


(188) 


LES  COMMUNICATIONS 


du  Kiri  et  le  trop-plein  du  lac  de  Scutari.  Ce  régime 
est  de  date  récente  et  ne  remonte  pas  au  delà  de 
1846  ;  avant  cette  date,  le  Drin  ne  se  divisait  pas 
en  deux  branches,  mais  s'écoulait  tout  entier  au 
sud  vers  Alesio  ;  le  Kiri  se  jetait  directement  dans 
le  lac  et  la  Boyana  rejoignait  le  Drin  un  peu  au  nord 
d'Alesio,  par  la  vallée  d'entre  les  Deux-Monts  (Kneta 
Baldrius)  ;  le  changement  de  régime  au  siècle  der- 
nier n'est  d'ailleurs  que  la  répétition  d'un  phéno- 
mène très  ancien  :  Tite-Live,  par  exemple,  ne  fait 
pas  mention  du  Drin  en  parlant  de  Scutari,  mais 
signale  que  le  Kiri  y  passe  ;  cinquante  ans  après, 
Pline  mentionne  le  Drin  à  Scutari  ;  Ptolémée  le 
fait  couler  seulement  vers  Alesio  ;  au  xve  siècle,  le 
Kiri  suit  le  cours  actuel  ;  au  xvue  siècle,  il  se  jette 
directement  dans  le  lac  ;  en  1820,  il  reprend  son  lit 
ancien  ;  en  1816,  le  Drin  coulait  encore  seulement 
vers  Alesio,  au  témoignage  du  consul  de   France, 
Fouqueville  ;  c'est  en  1846  qu'il  se  dédouble  à  nou- 
veau, en  même  temps  que  la   Boyana  est  rejetée 
vers  le  cours  qu'elle  suit  aujourd'hui.  Ces  revire- 
ments constants  prouvent  que  le  Drin  et  le  Kiri  sont 
deux  rivières  coulant  sur  un  cône  de  déjection  très 
caractérisé  formé  des  montagnes  albanaises  ;  elles 
s'échappent  toujours  par  la  plus  grande  pente; 
quand   l'abondance    de  leurs   apports    a  diminué 
cette  pente,  elles  se  précipitent  vers  l'autre  ;  quand 
celle-ci  est  en  partie  comblée,  elles  reviennent  à  la 
première,  et  ainsi  de  suite  ;  la  force  des  eaux  et 

(189) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


l'importance  de  ce  travail  de  comblement  causent 
la  fréquence  de  ces  revirements. 

A  leur  tour,  ceux-ci  exercent  une  influence  consi- 
dérable sur  le  régime  du  lac  de  Scutari  :  le  courant 
très  rapide  du  Drin  et  du  Kiri  entraîne  dans  la 
Boyana  des  galets  et  des  sables  en  abondance,  qui 
se  déposent  dans  le  fleuve  d'autant  plus  vite  que  la 
pente  diminue  et  haussent  son  lit  ;  cet  exhausse- 
ment forme  une  sorte  de  seuil  et  fait  monter,  par 
contre-coup, les  eaux  du  lac  ;  le  Drin,  en  effet,  débite 
aux  hautes  eaux  environ  1  500  mètres  cubes  à  la 
seconde,  dont  un  tiers  s'écoule  par  Alesio  et  deux 
tiers  par  la  Drinassa  ;  la  Boyana  reçoit  en  outre 
300  mètres  cubes  du  Kiri  et  300  mètres  cubes  du 
lac,  au  total  1  800  mètres  cubes  par  seconde,  aux 
hautes  eaux  ;  mais  la  Boyana,  dont  le  lit  a  été  re- 
haussé, ne  peut,  à  l'étranglement  de  Belaj,  débiter 
par  seconde  que  900  mètres  cubes  ;  par  suite,  le 
restant  des  eaux,  impuissant  à  s'écouler,  élève  le 
niveau  du  lac,  inonde  la  plaine  de  Scutari,  y  dépose 
ses  alluvions  et  en  exhausse  le  niveau.  C'est  ainsi 
que  toute  cette  côte  albanaise  s'est  formée  :  c'est 
une  plaine  d'alluvions  produites  par  les  dépôts 
fluviaux  ;  le  rivage  de  l'ancienne  mer  Adriatique 
était  au  pied  des  monts  ;  au  large,  quelques  îles 
allongeaient  leur  profil  parallèle  à  celui  de  la  côte  ; 
les  alluvions  ont  rempli  les  vides,  enserré  les  an- 
ciennes îles,  qui  forment  aujourd'hui  des  montagnes 
pointant  dans  la  plaine  actuelle  ;  les  deltas  de  la 


(190 


LES  COMMUNICATIONS 


Boyana,  du  Drin,  comme  du  Mati,  du  Scumbi,  ont 
suivi,  aux  époques  historiques,  une  évolution  ana- 
logue, qui  se  continue  sous  nos  yeux  :  Dulcigno  et 
San  Giovanni  di  Medua  s'ensablent  et  disparaîtront 
en  tant  que  port,  comme  a  disparu  Alesio  par 
exemple,  aujourd'hui  à  12  kilomètres  de  la  mer, 
qui  était,  d'après  Diodore  de  Sicile,  un  grand  port 
commerçant.    D'après   Tite-Live,   la   mer  était   à 
17  000  pas  de  Scodra  ou  Scutari,  c'est-à-dire  que 
son  rivage  passait  à  peu  près  aux  collines  de  Reci, 
aujourd'hui  à  quelques  kilomètres  dans  l'intérieur.' 
Ce  travail  de  colmatage  a  amené  la  formation  et 
l'exhaussement    du    lac    de    Scutari    (1):    celui-ci 
n'existait  pas  à  l'époque  romaine  ;  à  sa  place,  des 
marécages  s'étendaient  jusqu'à  Scutari  ;  la  mer  était 
plus  près,  le  lit  de  la  Boyana  plus  profond,  et  la  plus 
grande  partie  des  eaux  de  la  région  s'écoulaient  sans 
peine  ;  mais  les  alluvions  gagnent,  la  mer  est  re- 
poussée; le  lit  de  la  Boyana  est  ensablé  ;les  eaux  qui 
ne  peuvent  s'écouler  assez  vite  refluent  en  arrière  et 
à  la  fois  forment  le  lac  et,  aux  hautes  eaux,  inondent 
la  plaine  ;  le  lac  de  Scutari  est  constitué  par  le  trop- 
plein  des  eaux  qui  ne  peuvent  s'écouler  vers  la 
mer  ;  le  sol  du  lac  est  sujet  au  même  travail  de  com- 
blement que  la  Boyana,  mais  beaucoup  moins  ra- 

tn£?  Lt  ia°  n  auJ°urd'hui  325  kilomètres  carrés  ;  son  alti- 

2  mètrl  P  ?  m'  23;  C6lle  de  la  SUrface  de  ses  eaux  est  de 
n2  ?f*?es  en  moyenne  ;  de  sa  surface,  26000  hectares  sont 
en  terntoire  ottoman  et  24000  en  territoire  monténégrin- 
son  déversoir,  la  Boyana,  a  une  longueur  de  41  kilomètres! 

(191) 


V ALBANIE  INCONNUE 


pide,  de  telle  sorte  que  tout  à  la  fois  la  base  du  lac 
s'exhausse  et  le  niveau  de  ses  eaux  monte  ;  la  consé- 
quence est  l'extension  de  surface  que  le  lac  a  prise 
dans  les  temps  les  plus  récents  :  si  l'on  consulte  une 
carte  éditée  en  1829  à  Vienne  par  Frantz  Weiss, 
on  voit  qu'il  existait  dans  le  lac  à  cette  époque  des 
îles  et  des  villages,  dont  plus  rien  ne  subsiste  au- 
jourd'hui ;  la  profonde  baie  de  Hotti  était,  à  ce  mo- 
ment, entièrement  séparée  et  formait  un  lac  isolé  ; 
du  témoignage  des  riverains,  des  observations  lo- 
cales, des  constructions  noyées,  on  peut  évaluer  à 
12  000  hectares  environ  lès  terres  gagnées  par  les 
eaux  dans  le  dernier  demi-siècle. 

De  ces  explications,  on  peut  conclure  à  quel  pro- 
jet de  travaux  on  aboutit  :  il  faudrait  rejeter  le 
Drin  dans  son  ancien  lit  ou,  pour  mieux  dire,  rejeter 
la  totalité  de  ses  eaux  dans  le  lit  descendant  à  Alesio  ; 
rejeter,  d'autre  part,  le  Kiri  vers  son  ancien  cours 
pour  le  conduire  directement  au  lac,  puis  draguer 
la  Boyana  profondément  ;  ce  triple  travail  effectué, 
les  conséquences  se  devinent  :  la  déviation  du  Drin 
abaisserait  les  eaux  du  lac  de  2  mètres  environ, 
le  dragage  de  la  Boyana  d'un  chiffre  sans  doute 
égal  ;  par  suite,  serait  rendue  à  la  culture  une 
grande  étendue  de  terres  aujourd'hui  couvertes 
par  le  lac,  inondées  ou  marécageuses  (l);la  partie 


(1)  On  évalue  à  12  000  hectares  les  terres  couvertes  par 
le  lac  depuis  la  variation  du  Drin  en  1846,  à  15  000  hectares 
celles  noyées  par  les  inondations. 


(192) 


DE   RIEKA  A   CETTIGNÉ.  UNE   PAYSANNE  SUR  LA    ROUTE 

(Voir  page  160). 


!| 


■ 


CETTIGNÉ.   LE    PALAIS   DU   ROI   NICOLAS    (Voir   page    162). 


L'Albanie  inconnue 


PI.  29,  Page  192. 


LES  COMMUNICATIONS 


nord  du  lac,  la  plaine  de  Scutari,  la  vallée  d'entre 
les  Deux-Monts  où  passe  l'ancien  cours  de  la  Boyana 
au  Drin  fourniraient  un  sol  d'alluvions  d'une  mer- 
veilleuse fertilité  ;  Scutari  serait  mis  à  l'abri  des 
inondations  et  son  état  sanitaire  grandement  amé- 
lioré ;  enfin,  par  l'approfondissement  de  la  Boyana, 
les  navires  de  haute  mer  pourraient  gagner  Scutari, 
au  lieu  de  s'arrêter  à  Samric  ou  Obotti,  comme  au- 
jourd'hui. 

Tel  est,  dans  son  ensemble,  ce  projet,  très  sédui- 
sant d'aspect,  et  ayant  l'avantage  de  résoudre  de 
la  plus  élégante  manière  le  problème  en  apparence 
insoluble  des  relations  directes  entre  Scutari  et 
l'Adriatique. 

La  pierre  d'achoppement  sera  la  question  finan- 
cière :  que  coûteraient  ces  travaux  ?  Les  évaluations 
sont  chose  trop  douteuse  pour  que  je  m'y  risque  ; 
l'ingénieur  du  vilayet  de  Scutari  croyait  pouvoir 
estimer  à  4  millions  les  travaux  d'endiguement  du 
Drin  et  à  1  million  par  mètre  d'approfondissement 
le  dragage  de  la  Boyana  ;  il  me  paraît  certain  que 
ce  sont  là  des  minima  ;  il  ne  faut  pas  oublier  qu'il 
y  aura  tout  un  travail  d'adduction  des  eaux  au  lac 
et  à  la  Boyana  à  effectuer  ;  d'autre  part,  si  l'on  veut 
que  la  Boyana  puisse  supporter  des  navires  d'un 
certain  tirant  d'eau,  il  faudra  peut-être  draguer 
non  seulement  la  rivière,  mais  le  lac  ;  le  sol  du  lac 
s'est,  en  effet,  exhaussé  ;  si  l'on  enlève  les  sables  de 
la  Boyana  et  si  on  rejette  le  Drin,  il  n'y  aura  plus 

(193) 

13 


V ALBANIE  INCONNUE 


d'obstacle  à  ce  que  la  totalité  des  eaux  s'écoule 
vers  l'Adriatique.  Les  seuils  de  la  Boyana  n'arrête- 
raient plus  l'excédent  de  ces  eaux  et  ne  les  feraient 
plus  refluer  en  arrière  ;  il  en  résulterait  donc  un 
abaissement  du  niveau  des  eaux  dans  le  lac  et  le 
fleuve,  qui  ne  pourrait  alors  supporter  de  gros 
navires.  Enfin  le  projet  ne  prendrait  tout  son 
intérêt  que  si  les  hectares  de  terre  arable  asséchés 
et  certainement  très  fertiles  étaient  mis  en  valeur, 
et  l'on  sait  assez,  sans  que  j'y  revienne,  que  cette 
mise  en  valeur  n'est  possible  qu'avec  les  progrès  de 
la  pacification  ;  le  problème  des  rapports  avec  les 
Albanais  domine  ainsi  toutes  ces  questions  éco- 
nomiques et  c'est  de  sa  solution  qu'on  peut  espérer 
un  développement  rationnel  du  pays. 

Ce  problème  résolu,  l'ouverture  de  voies  de  com- 
munication entre  Uskub,  Scutari  et  l'Adriatique 
présenterait  un  intérêt  capital  non  seulement  pour 
l'Albanie  et  pour  Scutari,  mais  pour  l'écoulement 
ou  l'introduction  de  marchandises  d'Orient  en 
Occident  ;  et  réciproquement  ce  pourrait  être  la 
renaissance  et  le  développement  d'un  courant  com- 
mercial, disparu  depuis  la  construction  des  che- 
mins de  fer  orientaux  et  l'indépendance  des  États 
chrétiens  balkaniques  ;  l'extension  de  ceux-ci  et 
l'établissement  d'une  ligne  ferrée  pourraient  rejeter 
vers  cette  voie  le  trafic  arrêté  par  les  événements 
politiques  et  économiques  survenus  dans  les  Balkans 
pendant  le  dernier  quart  du  xixe  siècle. 


(194) 


CONCLUSION 
L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

Quoi  que  le  présent  et  l'avenir  prochain  réservent 
à  la  Turquie  musulmane  et  aux  États  chrétiens 
des  Balkans,  l'Albanie  et  les  Albanais  restent  tou- 
jours un  facteur  capital  dans  la  question  d'Orient  ; 
ce  peuple,  «  indomptable  et  rebelle  »  quand  on 
veut  le  soumettre  pleinement,  demeure  et  demeu- 
rera retranché  dans  ses  montagnes,  étranger  à 
tous  ses  voisins,  dont  il  se  sert  ou  qui  s'en  servent, 
énigme  ethnographique  qui  complique  singulière- 
ment les  problèmes  politiques  des  Balkans. 

Qu'il  existe  une  nation  albanaise,  il  est  aujour- 
d'hui impossible  de  le  nier  ;  ces  hommes  possèdent 
tout  ce  qui  caractérise  une  nation  :  une  langue 
commune,  un  sentiment  albanais  plus  ou  moins 
éveillé,  mais  cependant  partout  latent,  un  type 
physique,  un  territoire  ;  plus  d'une  nation  ne  réunit 
pas  autant  de  caractères  communs  à  tous  ses  fils  ; 
toutefois,  c'est  une  nation  qui  naît,  je  veux  dire  qui 
renaît  ;  par  suite,  ces  caractères  ne  présentent 
pas  partout  la  même  netteté  ;  selon  les  régions, 
ils  sont  ici  très  frappants,  là  quelque  peu  voilés  ; 

(195) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


tantôt  la  race  est  pure,  tantôt  les  siècles  l'ont 
métissée  ;  la  montagne  et  la  politique  ont  enfermé 
dans  des  limites  et  dans  des  visées  étroites  des 
tribus  qui,  jusqu'à  présent,  se  sont  désintéressées  de 
l'action  commune  albanaise  ;  mais  les  événements 
des  toutes  dernières  années  ont  précipité  les  choses, 
modifié  les  points  de  vue  et  avivé  les  sentiments 
communs.  En  1908,  l'Albanie  était  «  en  puissance  »  ; 
elle  n'avait  pas  pris  pleinement  conscience  d'elle- 
même  ;  en  1912,  les  Albanais  affirment  leur  force, 
leur  cohésion  et  leur  nationalité  en  rejetant  l'oppres- 
sion turque  et  en  entrant  victorieux  à  Uskub. 

Ce  que  sont  ces  hommes,  ce  qu'ils  sentent,  com- 
ment, appui  fidèle  d'Abdul-Hamid,  ils  ont  d'abord 
paru  acclamer  la  révolution  de  1908,  puis  ont  résisté 
à  la  politique  jeune-turque  et  ont  fini  par  entrer  en 
révolte  ouverte  contre  Gonstantinople,  c'est  ce 
qu'on  peut  comprendre,  si  j'ai  réussi  à  les  mon- 
trer tels  que  je  les  ai  vus. 

Les  voyageurs  et  les  géographes  divisent  habi- 
tuellement les  Albanais  en  Gegs  et  en  Toscs,  que 
séparerait  le  fleuve  le  Scumbi  ;  en  réalité,  il  y  a 
aujourd'hui,  au  point  de  vue  psychologique  et 
national,  trois  ou  quatre  milieux  albanais,  sur 
lesquels  réagissent  encore  assez  différemment  les 
événements  politiques  :  les  Albanais  des  plaines  du 
nord  de  Kossovo  et  de  Diakovo,  habitants  des 
villes  et  des  campagnes,  en  conflit  avec  les  Serbes  ; 
les  Albanais  des  montagnes  de  Prizrendà  Scutari, 


(196) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 


isolés  de  tout  contact,  indépendants  de  fait,  sur 
lesquels  pour  la  première  fois  depuis  longtemps  les 
Turcs  ont  essayé  depuis  trois  ans  d'étendre  leur 
domination  effective  et  pas  seulement  nominale  ; 
les  Albanais  du  centre,  dont  El  Bassam  serait  la 
capitale  et  qui  poussent  leurs  tribus  vers  les  Bul- 
gares à  l'est  et  les  Grecs  au  sud  ;  enfin  les  Albanais 
du  sud,  orthodoxes  de  l'Épire,  issus  des  fils  de  la 
Grèce  et  des  fils  de  l'Albanie  et  qui  paraissent 
plus  Grecs  qu'Albanais  (1).  Aussi  bien  ce  sont  les 
Albanais  du  nord  renforcés  par  ceux  du  centre  qui 
nous  intéressent  ;  c'est  là  que  la  race  est  restée 
elle-même,  que  la  nation   fait   front  à  toutes  ses 
voisines,  que  catholique,  musulman  ou  orthodoxe 
surtout  musulman  ou  catholique,  l'Albanais  ne  se 
confond  jamais  avec  le  catholique  d'Occident  le 
musulman  turc  ou  l'orthodoxe  slave  ;  c'est  là  aussi 
que  le  conflit  est  à  l'état  aigu  et  se  prolonge  dans 
la  politique  internationale  ;  c'est  là  enfin  que  la 

nni1^'^?1"?  Purement  albanaise  s'arrête  à  peu  près  à 
une  ligne  allant  de  la  baie  de  Valona  à  la  frnntXt  J? 
par  le  cours  de  la  Vopussa  ;  au  sud  le  ceneX^  .IZIT 
lation  métissée  se  divise  en  orthodoxes  parlant  grec^ans 
la  famille  et  en  musulmans  parlant  albanais  Tdans  la  vîe 
publique,    es  habitants  parlent  les  deux  langues     a  dU  r 

C'est&St^PreVeZa'  IaIangUe  g-cquefuïsisteL^ 
C  est  1  Epire,  où  s  exerce  une  très  vive  propagande  grecoup 
Dans  quelques    îlots  montagneux  du  pays,  le f  Albanais ont' 
conserve  leur  religion  musulmane,  leur pureté  de  rP! 

ronté,den  T*'  T  6Xemple  dans  les  -as'fs  dlrgyrocas 
tron,  de  Delvmo,  de  Prenietti  et  même  dans  le  masïïf  X 
Paramythie,  au  sud  de  Janina.  de 

(197) 


V ALBANIE  INCONNUE 


guerre  des  Balkans  a  fait  apparaître  clairement 
les  manières  de  sentir  différentes  des  Albanais  ; 
ceux  des  plaines  et  des  montagnes  du  nord  et  du 
centre  ont  affirmé  leur  volonté  de  n'être  pas  sou- 
mis à  un  joug  étranger,  slave  ou  grec  ;  ceux  du  sud 
de  l'Êpire  paraissent  avoir  accueilli  les  armées 
grecques  comme  des  libératrices,  et  seuls  les  musul- 
mans de  ces  régions  ont  gardé  le  sentiment  national 
albanais. 


I 


Les  Albanais  des  plaines  du  nord  habitent,  dans 
le  vilayet  de  Kossovo,  la  partie  nord  et  est  ;  les  deux 
plaines  de  Kossovo  et  de  Diakovo,  séparées  du  reste 
du  vilayet  et  de  la  Turquie  par  des  chaînes  de  mon- 
tagnes et  reliées  aux  autres  territoires  seulement 
par  le  petit  défilé  de  Katchanik  et  les  longues  et  dif- 
ficiles gorges  du  Drin,  forment  une  unité  géogra- 
phique caractérisée. 

Ce  centre  de  dispersion  des  eaux  vers  trois  bas- 
sins différents,  celui  du  Danube,  celui  de  l'Adria- 
tique et  celui  du  Vardar,  cet  échelon  intermédiaire 
entre  les  hautes  terres  montagneuses  de  Bosnie  et 
du  Sandjak  et  les  plaines  d'Uskub  et  de  Macédoine, 
pourrait  être  le  noyau  d'un  empire  dont  les  massifs 
d'Albanie,  du  Monténégro,  de  Bosnie  et  de  Serbie 
seraient  les  défenses  ;  il  l'a  été  jadis  au  temps  de 
l'empire  serbe  ;  mais  les  turcs,  en  mettant  la  main 

(198) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

sur  ces  territoires,  ont  ruiné  par  là  même  le  fonde» 
ment  matériel  de  l'unité  serbe,  qui,  depuis  lors 
n'a  pu  être  reconstituée  ;  c'est  ici  son  centre  néces- 
saire et,  à  ce  titre,  le  nom  de  Vieille-Serbie  est 
justement  conservé  ;  mais,  à  la  veille  de  la  guerre 
des  Balkans,  l'espoir  d'un  retour  vers  les  âges 
passés  décroissait  d'année  en  année  ;  je  ne  parle 
point  ici  de  la  domination  politique,  mais  de  la 
question  nationale  ;  il  est  visible  que  le  phénomène 
le  plus  marquant  des  trois  ou  quatre  dernières 
décades  a  été,  dans  cette  région,  l'éviction  graduelle 
de  l'élément  serbe  sous  la  poussée  albanaise. 

Que  ce  soit  par  force  ou  par  infiltration  pacifique, 
que  la  conquête  des  terres  s'accomplisse  par  le  droit 
du  plus  fort,  par  achat  ou  simplement  par  affer- 
mage, le  fait  s'observe  partout:  les  Albanais  s'essai- 
ment peu  à  peu,  composent  des  villages,  entourent 
les  centres  serbes,  les  expulsent  au  delà,  jettent 
une  avant-garde  de  paysans  plus  loin  encore, 
appellent  les  hommes  des  montagnes  à  leur  secours 
et,  comme  des  tentacules,  les  villages  poussent 
leurs  cabanes  toujours  plus  avant,  jusqu'à  attein- 
dre aujourd'hui  la  frontière  serbe  autour  de  Prich- 
tina,  au  cœur  de  la  Vieille-Serbie.  Diakovo  et 
ses  maisons  sont  entièrement  albanais  ;  à  Ipek, 
siège  de  l'ancien  patriarchat  serbe,  à  Prizrend, 
lieu  nominal  de  la  métropolie  serbe  actuelle  et  dans 
la  région,  les  Albanais  sont  déjà  en  immense  majo- 
rité ;  le  long  de  la  voie  ferrée,  de  Ferizovitch  à  Mitro- 

(199) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


vitza,  leur  nombre  est  considérable  ;  de  l'autre 
côté  de  la  voie  ferrée,  les  Serbes  gardent  l'avan- 
tage, mais  chaque  jour  marque  un  nouveau  pro- 
grès, une  nouvelle  incursion,  une  nouvelle  con- 
quête. Même  dans  la  Vieille-Serbie  proprement  dite, 
dans  la  plaine  de  Kossovo,  l'Albanais,  depuis  déjà 
de  nombreuses  années,  a  conquis  l'absolue  prédo- 
minance dans  les  villes  :  Mitrovitza,  Prichtina  sont 
en  grande  majorité  habitées  par  des  Albanais  ;  Prich- 
tina et  ses  environs,  par  exemple,  comptent  peut- 
être  25  000  habitants  ;  les  trois  quarts  au  moins 
sont  musulmans,  presque  tous  Albanais,  et  le  reste 
orthodoxe,  c'est-à-dire  serbe,  à  l'exception  de 
quelques  centaines  de  juifs  ;  ces  villes,  il  est  vrai, 
ne  sont  pas,  comme  Uskub,  Ipekou  Prizrend,de 
date  ancienne  ;  elles  sont  de  construction  récente 
et  les  riches  Albanais,  beys  ou  agas,  qui  ont  leur 
«  tchiflick  »  ou  domaine  dans  la  plaine  les  habitent 
volontiers,  Prichtina  de  préférence.  Mais,  même 
dans  la  campagne,  le  paysan  chrétien  est  mis  en 
minorité  par  le  paysan  musulman  ;  il  ne  restait 
guère  au  Serbe  qu'une  certaine  prépondérance 
dans  le  petit  commerce  des  villes  ;  la  paix,  c'était 
donc  pourle  Serbe  l'éviction  graduelle,  mais  assurée, 
hors  de  la  Vieille-Serbie.  La  guerre  et  la  victoire 
vont  changer  le  cours  des  événements  (1). 

(1)  En  Vieille-Serbie,  ce  mouvement  d'expansion  albanaise 
a  déjà  été  noté  par  René  Pinon  (Bévue  des  Deux  Mondes, 
15  déc.  1909)  et  G.  Gravier  (Revue  de  Paris,  15  nov.  1911). 


(200) 


cattaro.  ■ —  les  fortifications  (Voir  page  163). 


CATTARO.  LES   MONTAGNES  DU   MONTÉNÉGRO. 


L'Albanie  inconnui 


PI.  30,  Page  200. 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

En  résumé,  à  la  veille  de  la  guerre  des  Balkans, 
les  Albanais  tendaient  à  établir  leur  domination 
de  fait  dans  les  plaines  de  Diakovo,  déjà  conquises; 
de  Kossovo,  déjà  entamée;  d'Uskub,  déjà  atta- 
quée :  prolifiques  et  hardis,  prompts  au  coup  d'au- 
dace et  sûrs  d'être  soutenus,  forts  d'une  solidarité 
ethnique  puissante  et  assez  pauvres  pour  être 
tentés  par  les  terres  de  la  plaine,  les  Albanais  des- 
cendaient de  leurs  montagnes,  et  chaque  flot  dépas- 
sait peu  à  peu  le  précédent  ;  la  marée  albanaise 
débordait  sur  tout  le  pays. 

Cette  conquête  a  été  singulièrement  facilitée  par 
l'attitude  du  pouvoir  ;  l'Albanais  pouvait  tout  se 
permettre,  presque  assuré  de  l'impunité  ;  armé 
devant  un  adversaire  sans  armes,  profitant  de  la 
tutelle  du  Gouvernement  contre  un  adversaire 
souvent  persécuté  par  celui-ci,  jouissant  de  la  plus 
large  tolérance  pour  l'impôt  en  face  d'un  adversaire 
d'ordinaire  pressuré,  il  jouait  contre  le  Serbe  une 
partie,  en  ayant  en  main  de  bonnes  cartes  et  en 
recevant  par  surcroît  tous  les  atouts. 

Ce  conflit  serbo-albanais  servait  trop  bien  les 
intérêts  du  Sultan  pour  que  celui-ci  ne  s'efforçât 
pas  de  l'exaspérer,  et  il  voyait  en  ses  fidèles  Albanais 
la  plus  sûre  garantie  de  son  pouvoir  dans  l'ouest  de 
l'Empire. 

Depuis  le  nouveau  régime,  la  colonisation  alba- 
naise est  demeurée  stationnaire  ;  mais  la  situation, 
par  ailleurs,  s'est  modifiée  ;  la  Jeune-Turquie  a  refusé 

(201) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


de  reconnaître  les  privilèges  de  fait  de  l'Albanie  ; 
elle  a  voulu  établir  l'unité  dans  la  loi,  l'égalité 
devant  celle-ci  et  la  centralisation  ;  de  privilèges 
locaux,  elle  a  prétendu  ne  plus  entendre  parler  ; 
et  pour  créer  une  grandepatrie  ottomane,  elle  a  abattu 
les  obstacles  que  dressent  les  autonomies  nationales. 
Dès  lors,  quelle  a  été  la  politique  suivie  à  l'égard 
des  Albanais  de  la  plaine,  telle  que  je  l'ai  vue  pra- 
tiquée? Elle  mariait  la  douceur  aux  manifestations 
de  force  ;  elle  a  commencé  par  la  persuasion  :  on 
sait  que  les  Albanais  ont  envoyé  à  Abdul-Hamid 
une  dépêche  réclamant  la  Constitution  et  que  cette 
dépêche  a  été  le  dernier  coup  porté  à  la  confiance 
du  Sultan  ;  cette  manifestation  fut  due  à  une 
habile  manœuvre  des  Jeunes-Turcs  ;  grâce  à  leurs 
affiliés  albanais,  aux  yeux  desquels  ils  avaient  fait 
miroiter  la  liberté  absolue  à  l'intérieur,  ils  persua- 
dèrent aux  beys  et  aux  tribus  que  la  Constitution, 
c'était  le  «  chériat  »,  c'est-à-dire  la  loi  musulmane 
dans  toute  sa  pureté  ;  ainsi  serait  écartée  la  menace 
d'un  démembrement  de  l'Empire  que  la  mauvaise 
administration  hamidienne  faisait  peser  sur  la 
Turquie  et  qui,  après  l'entrevue  de  Reval,  paraissait 
plus  redoutable  que  jamais  aux  yeux  des  patriotes 
musulmans.  Grâce  à  cet  habile  procédé,  10  000  Alba- 
nais de  la  plaine  et  des  montagnes  du  Nord,  réunis 
le  15  juillet  1908  à  Ferizovitch  (1),  au  débouché 

(1)  Ferizovitch  est  un  des  lieux  favoris  de  réunions  des 
tribus  albanaises  du  Nord.  C'est  là  qu'elles  se  réunirent  le 

(202) 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

du  défilé  de  Katchanik,  acclamèrent  la  Constitution 
et  portèrent  à  l'ancien  régime  le  coup  final,  celui  du 
dernier  soutien  en  qui  on  a  placé  sa  confiance. 

En  réalité,  la  possession  d'une  Constitution  tou- 
chait et  touche  très  peu  les  Albanais  ;  une  seule 
chose  les  intéresse,  le  maintien  de  leurs  droits  ou 
privilèges,  qui  leur  assure  une  sorte  d'autonomie  ; 
cette  autonomie  se  caractérise  par  les  faits  sui- 
vants :  tout  Albanais  a  le  droit  d'être  armé,  de 
porter  le  fusil  en  tout  temps  et  partout  ;  c'est  une 
manière  de  titre  de  noblesse  ;  l'usage  de  la  langue 
albanaise  est  général  dans  l'administration,  et 
celle-ci  est  à  peu  près  exclusivement  composée 
d'Albanais  ou  de  gens  d'origine  albanaise  ;  à  Ipek, 
Diakovo,  Prizrend,  depuis  le  gouverneur  jusqu'au 
simple  gendarme,  tous  les  fonctionnaires  sont  Alba- 
nais ;  à  Diakovo,  le  premier  employé  après  le  sous- 
préfet  écrit  le  turc  pour  pouvoir  correspondre  avec 
Constantinople,  mais  ne  sait  pas  le  parler.  Enfin, 

15  juillet  1908  à  l'aurore  du  nouveau  régime  ;  c'est  là  qu'après 
les  premières  expéditions  du  printemps  1909  de  Djavid  Pacha 
contre  les  Liumiotes  elles  se  réunirent  à  nouveau,  mena- 
çantes, en  septembre  1909,  et  furent  dispersées  par  la  force  ; 
c'est  là  qu'après  la  longue  révolte  de  1910  et  de  1911,  quand 
en  juillet  1911  la  Jeune-Turquie  comprit  qu'elle  ne  réduirait 
pas  les  Albanais  sans  les  plus  graves  embarras,  quand  elle 
entrevit  la  possibilité  d'une  intervention  étrangère  et  se 
décida  à  traiter  avec  ses  adversaires,  c'est  là,  dis-je,  que  tous 
les  députés  albanais  se  réunirent  sous  la  présidence  d'Hassan 
bey,  député  d'Uskub,le  26  juin  1911,  écoutèrent  les  doléances 
des  chefs  de  bandes  albanaises,  Issa  Boletinatz,  Suleyman 
Betoucha,  etc.,  et  confièrent  au  député  Negib  Draga  bey  le 
soin  de  rédiger  un  mémorandum  au  Gouvernement. 

(203) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


dans  les  régions  albanaises,  l'impôt  direct  est  à 
peine  prélevé,  et  il  n'en  parvient  presque  rien  au 
gouvernement  central  ;  l'impôt  indirect,  comme 
celui  sur  le  tabac,  n'est  pas  payé  ;  la  contrebande 
s'exerce  ouvertement  dans  les  bazars  et  marchés  ; 
enfin  l'impôt  du  sang  est  irrégulièrement  acquitté  : 
les  Albanais  consentent  à  accomplir  le  service  mili- 
taire en  temps  de  paix,  quand  cela  leur  convient  et 
soit  dans  leur  pays,  soit  à  Constantinople. 

Voilà  donc  un  peuple  en  armes,  ne  parlant  que 
sa  langue,  payant  l'impôt  au  suzerain  irrégulière- 
ment, gouverné  par  des  gens  de  sa  nationalité, 
sûr  que  ses  caprices  seront  obéis  en  haut  lieu, 
s'ils  ne  sont  pas  excessifs.  Cet  état  des  Albanais  sous 
l'ancien  régime  est  leur  idéal  de  gouvernement,  et 
la  Constitution  n'est  pour  eux  qu'un  mot  vide. 

Telle  est  la  situation  que  la  Jeune-Turquie  arri- 
vant au  pouvoir  prétendait  modifier  :  elle  réclamait 
la  dîme,  l'impôt  du  sang,  le  désarmement,  et  elle 
voulait  exercer  dans  les  villes  albanaises  le  pouvoir 
par  des  agents  affiliés  et  fidèles  et  non  plus  parles 
beys  héréditaires.  Ces  deux  derniers  points  sont  les 
plus  importants  :  c'est  pour  obtenir  la  reddition  des 
armes  et  c'est  pour  installer  un  gouverneur  indé- 
pendant à  Ipek  que  Djavid  Pacha  a  fait  son  expé- 
dition du  printemps  1909;  par  là  on  entend  assurer 
l'ordre  et  la  tranquillité  matériels  dans  le  pays. 
Le  plan  a  réussi  partiellement  de  1908  à  1910  ; 
les  attentats  devenaient  plus  rares,  la  région  assez 


(204) 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

sûre,  puisque  j'ai  pu  la  traverser  sans  incident 
notable  ;  de  Mitrovitza  à  Ipek,  la  plupart  des  Alba- 
nais ne  portaient  plus  le  fusil  ;  à  Ipek  même,  en 
1909,  on  n'en  apercevait  plus  un  seul  ;  à  Diakovo, 
il  en  était  de  même  ;  à  Prizrend,  le  changement 
était  moins  notable  :  les  gens  des  environs  ne  péné- 
traient plus  en  ville  avec  leurs  armes  ;  mais  dans 
la  campagne,  la  plupart  les  ont  conservées  et,  sur  la 
route,  un  quart  des  hommes  que  je  croisais  avaient 
le  fusil  sur  l'épaule.  Le  désarmement  paraissait 
donc  être  complet  dans  les  villes  et  faire  des  pro- 
grès dans  la  campagne  ;  mais  le  lendemain,  c'est-à- 
dire  depuis  1910,  gens  des  villes  et  gens  des  cam- 
pagnes ont  vite  retrouvé  les  armes  cachées  dans 
un  coin  de  leur  demeure. 

La  rivalité  entre  gouverneurs  et  beys  héréditaires 
avait  provisoirement  tourné  à  l'avantage  du  gou- 
verneur ;  ce  n'est  pas  en  vain  qu'une  cinquantaine 
de  «koulé  »  avaient  été  détruits.  Mais  la  soumis- 
sion des  beys  partait  des  lèvres,  non  du  cœur  ;  ils 
attendaient  l'occasion,  la  première  faute,  la  pre- 
mière minute  de  faiblesse. 

En  résumé,  les  Albanais  des  plaines  de  Kossovo 
et  de  Diakovo  se  sont  laissés  prendre  en  1908  aux 
promesses  des  Jeunes-Turcs  ;  depuis  l'arrivée  de  ces 
derniers  au  pouvoir,  ils  se  sont  aperçus  qu'on  voulait 
détruire  leurs  privilèges  nationaux  ;  devant  les 
manifestations  de  la  force,  ils  ont  courbé  la  tête.... 
Mais  attendons  la  fin. 

(205) 


V ALBANIE  INCONNUE 


La  fin,  c'est  depuis  1910  la  guerre  de  guérillas, 
le  pays  soulevé,  l'ultimatum  de  Ferizovitch  en 
juillet  1911  et  une  première  capitulation  de  la  Jeune- 
Turquie  (1)  ;  c'est  en  1912,  quand  la  Turquie  parut 

(1)  La  révolte  albanaise,  depuis  l'été  de  1908  jusqu'au 
printemps  de  1912,  a  suivi  l'évolution  suivante  :  à  l'automne 
de  1909,  Djavid  Pacha  a  poursuivi  à  Prizrend  et  dans  le  pays 
de  Liuma  les  beys  révoltés  et,  notamment,  Issa  Boletinatz, 
qui  se  réfugia  au  Monténégro.  L'hiver  fit  cesser  les  opérations. 
Au  printemps  de  1910,  les  Albanais  des  montagnes  du  vilayet 
de  Kossovo  se  soulevèrent  ;  la  révolte  générale  fut  réprimée 
avec  vigueur  par  Chevket  Tourgout  Pacha,  qui,  en  juillet, 
parut  avoir  raison  de  l'insurrection.  Mais,  pendant  l'hiver 
de  1910  à  1911,  les  Albanais,  notamment  de  la  Malicia 
passèrent  en  nombre  au  Monténégro,  s'organisèrent  et  s'ar- 
mèrent ;  une  première  négociation  avec  eux  arriva  à  bonne 
fin,  mais  ne  fut  pas  suivie  d'exécution  ;  la  révolte  redevint 
générale   au   printemps  ;   au   commencement   de   l'été,   les 
Mirdites  se  joignirent  aux  Malissores  et  aux  Albanais  de 
Diakovo  ;    Chevket    Tourgout    Pacha    disposait   à    Scutari 
de  troupes  considérables,   mais  ses  victoires  étaient  sans 
lendemain,  et  la  Jeune-Turquie  commençait  à  comprendre 
l'énormité  de  la  tâche  ;  en  juin,  le  sultan  effectua  un  voyage 
en  Vieille- Serbie  en  vue  d'amener  une  pacification  ;  le  23  juin, 
à  Gertché,  sous  l'inspiration  d'Ismaïl  Kernel  bey,  et  le  26  juin, 
à  Ferizovitch,  les  chefs  albanais  rédigèrent  leurs  doléances. 
Le  mémorandum  de  Gertché  les  résume  en  douze  articles.  Les 
négociations  continuèrent  ;  finalement,  l'entente  se  fit,  le 
2  août  1911,  sur  la  base  suivante  :  les  Albanais  acceptent  de 
faire  le  service  militaire  soit  dans  le  vilayet  de  Scutari,  soit 
à  Constantinople.  Par  contre,  la  Turquie  leur  accorde  leur 
autonomie   administrative   (les   porte-bannières   seront   re- 
connus comme  chefs  locaux  par  le  pouvoir),  l'exemption 
temporaire  d'impôt  (que  l'on  cherchera  à  rendre  définitive), 
l'autorisation  de  porter  les  armes  sauf  dans  les  villes,  l'ad- 
mission de  l'Albanais  comme  langue  d'instruction  dans  les 
écoles  ;  les  Albanais,  en  consentant  au  service  militaire  (sur 
place,  il  est  vrai),  faisaient  une  importante  concession,  car, 
jusqu'à  présent,  ils  n'avaient  fourni  comme  soldats  réguliers 
que  la  garde  du  Sultan,  et  ils  ne  faisaient  partie  de  l'armée 
que  comme  volontaires  en  cas  de  guerre. 


(206) 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

reprendre  d'une  main  ce  qu'elle  avait  cédé  de  l'au- 
tre l'année  d'avant,  la  révolte  générale,  la  victoire 
albanaise,  l'entrée  à  Uskub.  De  Scutari  à  Prichtina, 
la  Jeune-Turquie  avait  réussi  à  faire  l'union  contre 
elle  des  tribus  albanaises  exigeant  leur  autonomie 
et,  comme  les  événements  extérieurs  ne  lui  permet- 
taient pas  de  disposer  librement  de  son  armée, 
la  Sublime-Porte  put  assister  à  l'effondrement  de 
son  organisation  administrative  dans  une  moitié  de 
son  empire  européen.  Les  14  et  15  août  1912,  les 
chefs  des  tribus  albanaises,  Issa  Boletinatz,  Baïram- 
Sour,  Idris  Sefer,  Ali  Riza,  Prenk  Pacha,  débouchant 
avec  leurs  troupes  du  défilé  de  Katchanik,  entourent 
Uskub  ;  ils  y  font  leur  entrée  tranquillement,  sans 
rencontrer  aucune  résistance  ;  dans  cette  grande 
métropole,  capitale  du  vilayet,  la  force  armée  et 
les  autorités  administratives  s'éclipsent  ;  vingt 
mille  Albanais,  fusils  de  guerre  sur  l'épaule,  revol- 
ver et  poignard  à  la  ceinture,  la  cartouchière  garnie 

Le  changement  de  la  politique  jeune- turque,  qui,  notam- 
ment en  mai,  juin,  juillet  et  août  1911,  s'efforça  d'amener 
une  entente,  est  dû,  autant  qu'à  la  résistance  albanaise,  à 
des  inquiétudes  internationales  :  en  mai,  la  Russie  fait  à 
Constantinople  une  démarche  en  faveur  du  Monténégro,  qui 
redoutait  les  50  000  hommes  rassemblés  par  la  Turquie  à  ses 
frontières  contre  les  Malissores  ;  l'Autriche  intervient  bien- 
tôt en  faveur  des  Albanais  catholiques  ;  l'Italie  recommande 
les  intérêts  albanais  ;  l'Angleterre  suggère  une  manifestation 
collective  ;  si  l'Allemagne  la  déconseilla,  la  menace  n'en 
restait  pas  moins  dans  l'air  et  fit  réfléchir  la  Jeune-Turquie 
sur  tous  les  dangers  de  la  situation.  Mais,  dès  1912,  cette  leçon 
est  comme  oubliée,  et  la  révolte  albanaise  se  rallume,  pour 
s'achever  par  le  désastre  de  la  Jeune-Turquie. 

(207) 


V ALBANIE  INCONNUE 


s'établissent  dans  la  ville  ou  aux  abords  ;  Baïranv 
Sour  s'y  installe  comme  le  >roi  du  pays  ;  rencon- 
trant le  gouverneur  général  du  vilayet,  il  le  force  à 
s'arrêter  avec  son  escorte  pour  passer  une  revue 
improvisée  de  ses  troupes  ;  d'ailleurs  l'ordre  est  par- 
faitement maintenu  ;  les  Albanais  disciplinés  font 
la  police,  réglementent,  ordonnent  et  gouvernent  ;  ils 
taxent  les  communautés  religieuses,  réquisitionnent 
les  mosquées,  écoles  et  maisons  pour  le  logement  des 
troupes,  et  dirigent  l'administration  ;  maîtres  de 
la  ville  et  de  la  région,  ils  envoient  à  Constantinople 
leur  ultimatum,  qui  se  résume  au  fond  dans  la  recon- 
naissance et  la  garantie  de  leur  autonomie.  Ils 
exigent  que  la  commission  turque  viennent  siéger 
à  Uskub,  où  ils  dicteront  leurs  conditions  de  paix. 
Tel  était  l'aboutissant  de  la  politique  Jeune-Turque 
à  la  veille  de  la  guerre  balkanique. 

Les  Jeunes-Turcs  ont  commis,  je  crois,  l'erreur 
de  ne  voir  dans  les  Albanais  qu'une  population 
musulmane  qui  voudrait  bien  continuer  à  ne  pas 
payer  l'impôt,  mais  qui  n'a  aucune  autre  pensée  ; 
en  ménageant  la  transition  et  en  exerçant  en  même 
temps  une  forte  pression,  on  en  fera,  croient-ils, 
d'excellents  Ottomans.  Ils  sont  induits  en  erreur 
par  le  contact  avec  des  Albanais  de  Constanti- 
nople ou  de  Salonique,  anciens  serviteurs  d'Abdul- 
Hamid  ou  jeunes  officiers,  enrichis  ou  ambitieux  ; 
ces  éléments  albanais  de  l'est  sont  des  «  déracinés», 
et  la   plupart  ne  représentent  pas  les  véritables 


(208) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

aspirations  de  leur  pays  d'origine  ;  absorbés  dans  le 
milieu  turc,  ils  en  ont  adopté  la  langue,  les  opinions, 
les  goûts,  la  politique,  et  c'est  ainsi  qu'on  rencontre 
de  riches  beys  albanais,  des  représentants  d'illus- 
tres familles,  qui  ont  été  «  turcisés  »  ;  c'est  ainsi 
que  les  agents  de  la  politique  jeune-turque  en  Alba- 
nie sont  presque  tous  des  Albanais  alliés  aux  Turcs  ; 
ce  phénomène  est  normal,  si  l'on  songe  que  non  seu- 
lement les  intérêts  matériels  peuvent  commander 
de  telles  conversions,  mais  que  la  politique  avisée 
et  prévoyante  d'Abdul-Hamid  a  décidé  des  convic- 
tions, entraîné  des  reconnaissances  et  assimilé 
de  nombreux  éléments,  qui  avaient  été  attirés  à 
Constantinople  dans  les  conseils  du  gouvernement 
et  les  fonctions  militaires  et  civiles.  C'est  par  l'action 
de  ces  précieux  intermédiaires  que  la  politique 
jeune-turque  a  infiltré  la  persuasion  ;  c'est  par  eux 
qu'elle  a  calmé  les  premières  colères  ;  c'est  par  eux 
qu'elle  a  voulu  donner  le  change  à  l'Europe  et  aux 
Albanais  eux-mêmes  en  faisant  tenir  le  Congrès  de 
Dibra,  en  juillet-août  1909  ;  pour  la  préparation 
de  ce  congrès,  tous  les  moyens  et  toutes  les  habi- 
letés ont  été  mis  en  jeu  ;  les  délégués  choisis  par 
la  population  étaient  désignés  parles  Jeunes-Turcs; 
ce  premier  congrès  a  été  conçu  et  aménagé  par 
ceux-ci  ;  on  lui  a  fait  conseiller  le  paiement  de  la 
dîme,  le  service  militaire  et  l'écriture  de  l'albanais 
en  caractères  turcs  au  lieu  de  caractères  latins;  or» 
ce  faisant,  les  Jeunes-Turcs  ont  provoqué  le  Congrès 

(209) 

14 


L'ALBANIE  INCONNUE 


d'El-Bassan,  congrès  purement  albanais,  auquel 
j'ai  assisté  et  qui  est  une  réplique  au  premier.  Ils 
ont  pensé  que  peu  à  peu  ils  pourraient  entraîner 
les  Albanais  à  l'assimilation,  comme  l'ancien 
sultan  y  avait  amené  une  petite  minorité,  com- 
posée d'ailleurs  d'hommes  souvent  remarquables. 

La  tentative  des  Jeunes-Turcs  est  des  plus  natu- 
relle ;  mais  elle  prouve  qu'ils  n'ont  pas  vu  le  fossé 
qui  sépare  la  masse  albanaise  de  quelques  hommes 
vivant  en  dehors  d'elle  et  oubliant  ses  aspirations. 
D'ailleurs,  il  est  exact  d'ajouter  que  celles-ci  étaient 
fort  endormies  à  la  fin  du  dernier  régime,  précisé- 
ment parce  qu'elles  étaient  satisfaites  et  les  Alba- 
nais comblés  d'avantages  matériels  ;  au  contraire, 
la  politique  jeune-turque  a  été  le  levain  qui  peu  à 
peu  a  fait  renaître,  revivre,  grandir  et  éclater  le 
sentiment  national  albanais.  C'est  dire  que  l'erreur 
fondamentale  des  Jeunes-Turcs  en  Albanie  a  été  une 
erreur  psychologique  :  ils  n'ont  pas  vu  et  l'on 
ne  voit  pas  encore  assez  que  les  Albanais  sont 
autre  chose  que  des  musulmans  et  que  cette  race 
dément  avec  la  dernière  énergie  l'axiome  d'après 
lequel  «  en  Orient  les  religions  sont  des  nationa- 
lités et  les  nationalités  des  religions  ». 

L'Albanais  est  l'exemple  le  plus  caractéristique 
de  la  fausseté  de  ce  dicton,  par  ailleurs  générale- 
ment exact  :  l'Albanais  des  plaines  du  Nord  que  j'ai 
visitées  est  presque  toujours  un  musulman,  jamais 
un    orthodoxe,    rarement    un    catholique  ;    il    est 


(210) 


L'Albanie  inconnu 


PI.  31,  Page  210. 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

musulman  souvent  ardent  et  rigoriste  ;  il  a  ses  monas- 
tères, qu'il  vénère  et  dont  l'influence  est  grande 
dans  tout  le  pays  :  les  Bechtachi,  dont  les  «  tekië», 
grandes  ou  petites,  sont  répandues  dans  la  région, 
sont  une  manière  d'ordre  monastique  national 
albanais  ;  mais  aucune  division,  ni  doctrinale,  ni 
hiérarchique,  ni  coutumière,  ne  les  sépare  des  Turcs, 
leurs  voisins  ;  or,  pas  un  Albanais  ne  confondra 
Turc  et  Albanais  et,  signe  caractéristique,  il  ne 
parlera  jamais  le  turc  que  comme  une  langue 
étrangère,  que  souvent  il  ne  sait  pas,  et  il  n'em- 
ploiera dans  le  pays  que  la  langue  albanaise.  Dans 
ces  plaines,  les  Albanais  comprennent  souvent 
mieux  le  slave  que  le  turc,  et  les  transactions  com- 
merciales locales  n'ont  à  peu  près  jamais  lieu  dans 
cette  dernière  langue.  C'est  là  une  preuve  nouvelle 
de  la  vitalité  des  langues,  car  cette  langue  albanaise 
est  restée  jusqu'en  ces  temps  derniers  une  langue 
parlée,  non  imprimée,  à  peine  écrite,  avec  une 
orthographe  et  des  sons  imprécis  et  variant  d'une 
tribu  à  l'autre  ;  sans  école,  sans  livre,  la  plupart  ne 
sachant  ni  lire  ni  écrire,  ces  Albanais  ont,  cepen- 
dant, conservé  leur  langue  ;  par  ce  moyen,  leur 
individualité  ethnique  s'est  maintenue,  et  elle  a  été 
animée,  vivifiée  par  l'instinct  national. 

Le  mahométisme,  le  plus  puissant  instrument 
d'assimilation  des  races,  doit  aujourd'hui  se  décla- 
rer impuissant  devant  l'Albanais  ;  par  la  force  et 
l'argent,  on  pourra  le  soumettre  ;  on  n'en  fera  ni 

(211) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


un  Turc,  ni  un  simple  musulman  n'ayant  d'autre 
sentiment  national  que  celui  des  successeurs  du 
prophète.  Dans  le  monde  de  l'Islam,  l'Albanais 
conserve  la  distinction  souvent  oubliée  de  la  reli- 
gion et  de  la  nationalité. 


II 


Une  population  belliqueuse,  indépendante  et 
arriérée,  des  montagnards  énergiques,  agiles  et 
audacieux,  des  hommes  tous  armés  de  fusils,  qui  ne 
les  quittent  jamais,  bons  tireurs,  quoique  pourvus 
de  poudre  parfois  mauvaise  et  rare,  des  musulmans 
et  des  catholiques  qui  veulent  avant  tout  rester 
libres,  vivre  sous  leurs  lois  traditionnelles,  s'opposer 
à  toute  autorité  extérieure,  qui  ne  sont  pas  forcé- 
ment hostiles  aux  étrangers,  mais  pleins  de  méfiance 
à  l'égard  de  leurs  entreprises,  des  particularistes 
décidés  qui  parlent  un  dialecte  albanais  assez  diffé- 
rent de  celui  du  sud  et  ne  s'étaient  pas,  jusqu'en 
1912,  entendus  avec  les  organisations  du  reste  de 
l'Albanie,  tels  apparaissent  au  voyageur  les  habi- 
tants des  montagnes  de  l'Albanie  du  Nord. 

Ces  divers  traits  que  l'on  peut  observer  ne  tien- 
nent pas  tous  au  caractère  fondamental  de  la  race. 
Le  plus  frappant,  par  exemple,  est  l'anarchie  dans 
laquelle  se  maintient  le  pays.  Il  n'existe  actuelle- 
ment  d'organisation   générale   que   chez   les    Mir- 


(212) 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 


dites  ;  l'ensemble  des  tribus  mirdites,  comme  je 
l'ai  exposé,  obéit  à  l'autorité  civile  du  prince,  des 
chefs  de  bannière  et  du  conseil  de  vieillards  et  à 
l'autorité  religieuse  de  l'abbé  d'Orosch  et  des  curés  ; 
mais  les  autres  confédérations  sont,  au  sens  originel 
du  mot,  anarchiques  :  aucun  pouvoir  central  n'y 
subsiste,  ou  du  moins  il  est  d'une  faiblesse  extrême  ; 
voici,  en  effet,  en  quoi  il  consiste  ;  chaque  confédé- 
ration   occupe    traditionnellement    un    territoire 
dont  les  limites  n'ont  guère  varié  depuis  plusieurs 
siècles  ;  les  principales  confédérations  qui  habitent 
les  montagnes  du  nord  sont  celles  des  Liumiotes 
(pays  de  Liuma),  des  Mirdites  (Mirditia),  des  Hasi 
et  des  Malissores  (Malaisia)  ;  chacune  de  ces  confé- 
dérations comprend  un  certain  nombre  de  tribus, 
qui  habitent  un  district    déterminé  ;    la   Malaisia 
se  divise,  par  exemple,  en  tribus  des  Hoti,   Kas- 
trati,Chala,etc...  C'est  dans  chacune  de  ces  tribus 
que   se   maintient   une   organisation   locale;   elles 
sont  gouvernées  par  un  chef   de  bannière  hérédi- 
taire, chef  de  village  et  chef  militaire,  assisté  d'un 
conseil  des  vieillards,  qui,  en  temps  de  paix  seule- 
ment, délibèrent  sur  les  affaires  locales.  Mais  ces 
chefs  de  tribus,  comme  leur  tribu,  ne  dépendent 
d'aucune  autorité  supérieure  ;  ils  ont  les  uns  avec 
les   autres  des   relations  d'égalité   et  sont  tantôt 
amis,  tantôt  en  lutte  à  la  suite  de  vendetta  ou  de 
brigandages  sur  le  bétail  et  les  récoltes.  Toutefois, 
les  différents  chefs  de  bannières  d'une  confédéra- 

(213) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


tion  et  les  vieillards  peuvent  se  réunir  et  se  réunissent 
dans  les  cas  graves  ;  mais  ces  délibérations  sont 
soumises  à  la  bonne  volonté  de  chacun,  et  les  tribus 
ne  sont  pas  placées  sous  une  autorité  commune. 
Les  confédérations  reconnaissent  bien  certaines 
coutumes  traditionnelles  ;  en  cas  de  guerre,  par 
exemple,  un  des  chefs  de  tribus  a  un  certain  pouvoir 
de  décision,  auquel  les  autres  doivent  obéir  ;  mais 
ces  règles  coutumières  n'ont  qu'une  valeur  pratique 
relative,  dépendant  des  circonstances  locales,  de 
l'autorité  personnelle  de  chaque  porte-bannière, 
des  rapports  entre  les  tribus.  C'est  donc  bien  expri- 
mer la  réalité  que  d'affirmer  l'absence  d'autorité 
centrale  dans  ce  pays. 

Sans  doute,  ce  n'est  pas  la  race  seule  qui  a- créé 
cette  situation.  Le  peuple  albanais,  en  effet,  a  reconnu 
des  chefs  et  les  vénère  encore  :  je  ne  veux  point 
parler  ni  des  Arianites,  de  la  famille  Commène,  qui 
gouvernait  au  xve  siècle  le  sud  de  l'Albanie,  ni 
d'Ali-Pacha  de  Tepelem,  que  cette  même  partie 
du  pays  regarde  comme  son  héros  national  pour 
avoir  résisté  à  l'envahisseur  turc  ;  nous  avons  dit 
en  effet  que  les  Albanais  orthodoxes  du  Sud  sont 
mélangés  de  sang  grec,  que  par  leur  dialecte  spé- 
cial, plein  de  mots  helléniques,  par  leur  religion 
reçue  delà  Grèce,  par  l'influence  de  la  culture  attique, 
ils  constituent  un  milieu  national  différent  de  celui 
des  Albanais  du  Nord  et  du  Centre.  De  tout  temps, 
en    effet,  ces    Toscs    de    l'Extrême-Sud  ont  réagi 


(214) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

différemment  des  Gegs  du  Nord  ;  du  golfe  de 
Corinthe  à  Berat,  les  modes  de  pensée  et  la  civili- 
sation ont  un  autre  caractère  qu'au  nord  de  Scumbi 
ou  que  dans  la  région  d'El-Bassan. 

Mais  les  plus  purs  des  Gegs  ont  reconnu  des  auto- 
rités s'étendant  à  tout  le  pays  :  au  xve  siècle,  à  la 
veille  de  la  prise  de  Constantinople,  Leca  Ducagin 
gouvernait  l'Albanie  du  Nord  et  Scanderberg 
toutes  les  tribus  depuis  celles  des  Mirdites  jusques 
et  y  compris  celles  de  Berat  ;  dans  la  guerre,  ce  der- 
nier fut  reconnu  comme  un  généralissime  et,  tout 
en  respectant  l'autonomie  des  diverses  parties  ou 
cantons  de  l'Albanie,  il  en  fut  vraiment  à  un  moment 
le  chef  unique. 

Si  ancienne  que  soit  cette  histoire,  elle  porte 
encore  aujourd'hui  ses  fruits  :  les  Gegs  depuis  la 
plaine  de  Kossovo  jusqu'à  la  ville  de  Berat  ont 
conservé  le  culte  de  Scanderberg,  dans  lequel 
communie  leur  nationalisme  albanais  toujours 
latent  ;  ce  grand  souvenir  de  leur  histoire  reste 
présent  à  leur  esprit,  et  si  demain  une  lutte  natio- 
nale éclatait,  c'est  sous  cette  hégide  et  avec  le  chant 
de  Scanderberg  que  les  Albanais  marcheraient  à 
l'ennemi. 

Quant  à  l'action  du  chef  Leca  Ducagin,  elle  n'est 
pas  moins  puissante  :  ce  sont  les  règles  qu'il  a  éta- 
blies, le  code  en  quelque  sorte  qu'il  a  édicté,  qui 
continue  à  servir  de  lois  rudimentaires  aux  confé- 
dérations de  l'Albanie  du  Nord  ;  la    Lex  Ducagin 

(215) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


peut  être  délicate  d'interprétation  ;  elle  peut  être 
violée,  sans  qu'une  autorité  supérieure  l'impose, 
mais  elle  reste  vivante  dans  les  esprits,  et  c'est  elle 
seule  que  les  tribus  reconnaissent  et  qu'elles  invo- 
quent dans  leurs  différents  ;  ses  prescriptions  sont 
indiscutées,  comme,  inscrites  sur  la  table  de  la  loi, 
et  c'est  grâce  à  elle  que,  s'il  n'y  a  pas  dans  l'Alba- 
nie du  Nord  une  autorité  centrale,  il  y  a  cependant 
une  loi  commune  (1). 

L'histoire  montre  donc  que  les  Albanais  des  mon- 
tagnes du  nord,  si  individualistes  qu'ils  soient, 
ont  reconnu  des  chefs,  les  entourent,  après  leur  mort, 
de  vénération  et  regardent  leur  œuvre  comme 
intangible.  Mais  la  situation  géographique  de  leur 
pays  a  accusé  à  l'extrême  leurs  penchants  natu- 
rels :  le  massif  qui.  couvre  l'ouest  de  la  Turquie 
d'Europe  et  toute  la  côte  adriatique  trouve  dans 
une  partie  du  Monténégro  et  dans  l'Albanie  du  Nord 
son  extension  géographique  la  plus  grande  :  chaos 
formidable  de  montagnes,  bourrelets  de  chaînes 
aux  sommets  élevés  et  aux  pentes  abruptes,  sol 
aride  et  sans  végétation,  vallées  étroites  et  tour- 
mentées dont  le  fond  est  entièrement  couvert  aux 


(1)  La  loi  de  Ducagin  voit  soti  domaine  d'application  se 
restreindre  peu  à  peu  ;  ce  sont  les  tribus  de  la  grande 
montagne  ou  de  la  Malaisia,  celles  de  Diakovo  et  celles  de 
Liuma  qui  la  conservent  le  mieux  ;  elle  commence  à  être 
ignorée  dans  la  région  de  Dibra  et  de  Durazzo  ;  les  tribus 
monténégrines  la  reconnaissaient  aussi  avant  le  règne 
actuel. 


(216) 


LE   PRINCE    DES    ALBANAIS    MIRDITES  :    BIBDODA,    PRENK     PACHA. 

CI.  Michel  Codelli. 


L'Albanie  inconnue. 


PI.  32,  Page  216. 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

hautes  eaux,  absence  complète  de  voies  de  com- 
munication naturelles  aisément  praticables,  tous 
ces  éléments  s'ajoutent  les  uns  aux  autres  pour  faire 
obstacle  à  une  vie  commune  ;  ils  forcent  les  mon- 
tagnards à  construire  des  habitations  disséminées 
aux  flancs  des  collines,  près  des  sources,  et  à  ne 
connaître  qu'une  vie  locale  très  étroite,  celle  de  leur 
cirque  de  montagnes,  de  leur  vallée  ou  de  leur 
plateau  où  la  longueur  des  trajets,  la  difficulté 
des  voies  et  la  rudesse  des  caractères  obligent  à  ne 
connaître  que  les  hommes  de  son  village,  c'est-à- 
dire  de  sa  tribu.  Fait  remarquable,  la  confédéra- 
tion qui  a  conservé  une  certaine  vie  nationale, 
celle  des  Mirdites,  est  précisément  installée  en  no- 
table partie  sur  les  avant-chaînes  du  massif,  près 
de  l'Adriatique,  et  est  reliée  tant  avec  la  mer  qu'avec 
Scutari  par  des  voies  de  communication  et  des 
\  allées  plus  faciles,  coupées  de  collines  moins  hautes 
eb  moins  abruptes. 

Cette  situation  géographique  a  conduit  le  gou- 
vernement turc  à  une  politique  de  réserve  et  de 
tolérance  très  différente  de  celle  qu'il  a  poursuivie 
chez  les  Toscs.  Sans  doute,  le  caractère  plus  musul- 
man du  Nord,  plus  orthodoxe  du  Sud,  l'absence 
d'affinité  avec  l'étranger  au  Nord,  le  rapproche- 
ir  nt  vers  la  culture  grecque  au  sud  ont  contri- 
bué à  accentuer  la  politique  des  sultans  ;  mais  se 
rendant  compte  que  les  Albanais  du  Nord  sont 
retranchés  dans  une  forteresse  naturelle  presque 

(217) 


VALBANIE  INCONNUE 


inexpugnable,  ils  ont  préféré  leur  en  abandonner 
le  commandement  et  se  les  attacher  comme  alliés 
dans  leurs  différents  avec  les  chrétiens  des  plaines 
de  Macédoine.  Ils  ont  ainsi  abandonné  toute  pré- 
tention à  recouvrer  des  impôts,  à  exiger  le  service 
militaire,  et  ils  ont  laissé  aux  seuls  Albanais  le  droit 
de  porter  les  armes  en  tout  temps  ;  ils  ont  attiré 
près  d'eux  à  Gonstantinople  ceux  qui  voudraient 
bien  s'expatrier  ;  ils  ont  recruté  parmi  eux  leur 
garde  et  les  orit  comblés  de  faveurs;  en  même  temps, 
ils  préservaient  soigneusement  de  tout  contact  les 
Albanais  du  Nord  ;  ils  ne  laissaient  entrer  ni  étran- 
gers, ni  journaux,  ni  nouvelles  ;  ils  refusaient  de 
créer  des  écoles  ou  des  voies  de  communication  et 
laissaient  tomber  en  ruine  celles  qui  existaient. 

Le  résultat  de  cette  politique  est  visible  ;  on  dit 
communément  :  les  Gegs  sont  assimilés,  ne  se  sen- 
tent plus  Albanais  et  ne  cherchent  pas  à  assu- 
rer à  l'Albanie  une  autonomie  nationale.  Seuls  les 
Toscs  ont  gardé  leur  sentiment  de  race  et  luttent 
pour  leurs  revendications.  Le  contact  avec  ces  tri- 
bus du  Nord  révèle  très  rapidement  la  vérité  :  les 
Albanais  du  Nord  se  sont,  jusqu'à  présent,  désin- 
téressés des  luttes  du  Sud,  parce  qu'ils  étaient 
traités  selon  leur  désir  ;  leurs  prérogatives  tradi- 
tionnelles étant  respectées,  ils  n'avaient  rien  à 
réclamer,  et  leur  ignorance,  leur  éloignement  et  leur 
propre  satisfaction  les  empêchaient  de  se  sentir 
solidaires  des  Toscs  opprimés.  Mais  cet  effet  de  leur 


(218) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

particularisme  et,  si  l'on  veut,  de  leur  égoïsme, 
n'était  pas  le  moins  du  monde  un  résultat  d'une 
prétendue  assimilation.  Assimilés  pouvaient  être 
quelques  Albanais  attachés  à  Constantinople  ;  mais 
lesGegs,  dans  leur  ensemble,  étaient  non  des  Alba- 
nais assimilés,  mais  seulement  des  Albanais  satis- 
faits, parce  que  tous  leurs  désirs  et  leurs  revendi- 
cations nationales  étaient  contentés. 

Très  habilement,  d'ailleurs,  le  Gouvernement 
de  Constantinople  travaillait  lentement  et  par- 
dessous  à  attirer  près  de  lui  les  chefs  des  plus  grandes 
familles,  à  diviser  les  tribus,  notamment  les  musul- 
mans et  les  catholiques,  à  attirer  les  haines,  à  abat- 
tre toute  organisation  d'ensemble,  à  effriter  les 
autorités  traditionnelles,  pour  ne  laisser  subsister 
que  des  chefs  de  village,  à  qui  on  donnait  pleins 
pouvoirs  et  qu'on  s'efforçait  de  tenir  en  main. 
Les  plus  illustres  familles  étaient  amenées  à  habi- 
ter dans  les  villes  albanaises,  où  le  Gouverne- 
ment leur  confiait,  d'ailleurs,  l'autorité.  C'est  ainsi 
que  peu  à  peu  l'anarchie  la  plus  complète  fut  éta- 
blie parmi  les  tribus,  les  principaux  chefs  attirés 
dans  les  villes,  et  les  villages  des  montagnes  con- 
finés dans  leur  isolement,  leur  ignorance  et  leur 
incapacité. 

Le  Gouvernement  jeune-turc  paraît  avoir  accepté 
un  peu  légèrement  l'idée  communément  émise  sur 
l'assimilation  des  Gegs.  Sa  première  tentative 
semble  l'avoir  trompé  sur  son  pouvoir  réel  :  dans 

(219) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


une  des  villes  de  l'intérieur,  à  Dibra,  il  a,  pendant 
l'été  de  1909,  convoqué  le  premier  Congrès  alba- 
nais. Son  idée  était  de  donner  par  là  une  preuve 
décisive  de  l'accord  des  Jeunes-Turcs  et  des  Alba- 
nais, de  montrer  à  l'Europe  et  aux  États  chrétiens 
des  Balkans  cette  entente,  enfin  de  faire  pression 
sur  les  Toscs  grâce  à  l'appui  des  Gegs.  Il  mit  à 
l'ordre  du  jour  du  Congrès  la  question  de  la  dîme, 
celle  des  écoles  et  celle  de  l'alphabet.  Sous  la  pres- 
sion du  Gouvernement,  le  Congrès  admit  la  dîme, 
décida  que  les  écoles  supérieures  n'emploieraient 
que  la  langue  turque,  accepta  enfin  que  la  langue 
albanaise  serait  écrite  et  imprimée  avec  des  carac- 
tères turcs  et  non  avec  des  caractères  latins.  Les 
Toscs,  soutenant  les  prétentions  contraires,  furent 
mis  en  minorité,  et  le  gouvernement  triompha. 
Mais  ce  triomphe  fut  sans  portée  :  partout  où  j'ai 
demandé  ce  que  l'on  pensait  du  Congrès,  quelle 
personne  y  représentait  la  ville  ou  le  village,  uni- 
formément, la  réponse  a  été  la  même  :  le  Gouver- 
nement a  fait  nommer  ses  amis  ;  la  population 
ne  s'en  est  pas  occupée  et  ne  s'y  intéressait  pas; 
c'est  un  Congrès  de  paravent. 

Ce  n'aurait  été  que  demi-mal,  si  le  Gouvernement 
jeune-turc  n'avait  conclu  de  cette  insouciance  à 
une  absence  de  sentiment  national  albanais.  Il  sem- 
blait croire  qu'avec  un  peu  d'énergie  on  réduirait 
quelques  chefs  de  révoltés,  et  que  la  masse  n'est 
point  différente  des  autres  musulmans  de  l'Empire. 


(220) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 


C'est  la  pire  erreur.  Tous  ces  montagnards  de  l'in- 
térieur ne  laisseront  toucher   à   leurs    prérogatives 
traditionnelles,  à  leur  indépendance  de  fait    et  à 
leurs     revendications    nationales    albanaises    que 
contraints  et  forcés.  C'est  par  la  force  qu'il  faudrait 
les  réduire  ;  il  serait  nécessaire  de  les  poursuivre 
jusqu'au  fond  de  leurs  montagnes,  d'y  maintenir 
des  forces  militaires,  de  résister  à  une  guerre  d'em- 
buscades et  de  guérillas  sans  merci.  Si  une  puis- 
sance   quelconque    veut    soumettre    effectivement 
l'Albanie    du    Nord,    Mirdites,    Malissores,    Hasi, 
Liumiotes,    elle   doit   s'attendre   à   une   résistance 
acharnée  ;  la  guerre  est  un  plaisir  pour  ces  tribus, 
leur  adresse  au  tir  et  leur  mobilité  remarquables  ; 
tout  garçon  de  quinze  ans  est  accoutumé  au  manie- 
ment du  fusil  et  tous  sont  armés  ;  la  poudre  leur 
manque  parfois,  mais  il  y  aura  toujours  des  gens 
intéressés  à  leur  en  procurer.  Les  montagnes  aux 
pistes  si  rudes  et  aux  pentes  si  difficiles  leur  sont 
un  repaire  d'où  une  troupe  ne  pourrait  les  déloger 
qu'en  courant  des  dangers  extrêmes.  Qu'un  pays 
veuille  un  jour  jouer  cette  partie,  il  peut  la  gagner 
à  la  longue,  si  ses  forces  militaires  et  diploma- 
tiques sont  à  la  hauteur  de  sa  persévérance  et  de 
son  ambition,  mais  au  prix  de  sacrifices  tels  qu'on 
peut  légitimement  se  demander  à  l'avance  si  l'en- 
jeu vaut  la  partie. 


(221) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


III 


.  Si,  des  mains  de  la  Turquie  défaillante,  une  des 
puissances  adriatiques  veut  recueillir  l'Albanie, 
elle  rencontrera  dans  les  montagnes  du  Nord  des 
difficultés  plus  grandes  encore  que  celles  auxquelles 
fut  en  proie  le  Gouvernement  de  Gonstantinople. 
En  une  région  cependant,  elle  espérerait  trouver 
quelque  concours  :  les  catholiques  de  Mirditie  et  de 
Scutari  (Mirdites)  et  ceux  de  Malaisie  (Malissores) 
feraient-ils  passer  leurs  sentiments  de  chrétiens 
libérés  du  joug  ottoman  avant  leurs  sentiments 
d'Albanais  épris  d'indépendance?  Il  est  à  présu- 
mer, en  tout  cas,  que,  si  l'une  des  puissances  voi- 
sines prétendait  établir  en  ce  pays  plus  qu'un  pro- 
tectorat nominal,  elle  se  heurterait  aux  mêmes 
résistances  et  au  même  nationalisme  albanais  que 
la  Turquie  :  certaines  tribus  pourraient  chercher 
au  dehors  un  sauveur  ;  mais  aucune  n'est  prête  à 
accueillir  un  maître  ;  en  une  heure  de  détresse,  elle 
ferait  appel  à  un  protecteur,  non  à  un  domina- 
teur. 

Tandis  que,  dans  la  plaine  de  Kossovo  et  de  Dia- 
kovo  se  surveillaient  traditionnellement  les  Russes 
et  les  Autrichiens,  sur  le  versant  adriatique  de 
l'Albanie  on  assiste  à  la  rivalité  de  l'Autriche  et 
de  l'Italie.  Leur  respect  diplomatique  du  statu  quo 
est  fait  d'un  souci   d'équilibre   et  des   difficultés 


(222) 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

d'un  règlement  entre  copartageants.  Mais  cha- 
cune se  prépare  à  toute  éventualité,  et  elles  estiment 
que  leur  voisinage,  créateur  d'intérêts,  ferait  dans 
une  liquidation  naître  des  droits  en  leur  faveur. 

Dans  cette  partie  de  la  Turquie,  l'action  autri- 
chienne et  italienne  se  résume  en  deux  préceptes  : 
s'assurer  des  émissaires,  développer  les  relations 
économiques.  L'Autriche  agit  par  ses  consulats 
de  Mitrovitza,  de  Prizrend  et  de  Scutari  et  le  clergé 
catholique  qu'elle  protège  ;  l'Italie,  par  son  con- 
sulat de  Scutari  appuyé  par  son  influence  écono- 
mique et  politique  en  Monténégro  et,  notamment, 
dans  la  région  d'Antivari.  La  crainte  de  l'Autriche, 
qui  l'enserre,  pousse  le  Monténégro  à  chercher  un 
appui  non  seulement  dans  la  Russie  lointaine,  mais 
dans  l'Italie  proche  ;  le  mariage  de  la  fille  du  prince 
Nicolas  avec  le  roi  d'Italie,  «  le  gendre  »,  comme 
on  l'appelle  communément  dans  la  principauté, 
a  rendu  plus  intimes  ces  relations  ;  Rome  en  a  pro- 
fité pour  recueillir  des  avantages  économiques, 
obtenir  la  concession  du  port  d'Antivari,  du  che- 
min de  fer  de  Vir-Bazar  et  de  la  navigation  sur  le 
lac  de  Scutari,  etc....  Si  l'Autriche  conserve  la  maî- 
trise de  la  route  directe  à  Gettigné,  c'est  à  l'Italie 
que  le  Monténégro  a  confié  le  soin  d'aménager  et, 
par  suite,  de  défendre  la  seule  voie  d'accès  libre  de 
l'intérieur  à  la  mer  par  le  port  d'Antivari. 

Les    moyens    d'action    qu'emploient,    dans    la 
Haute-Albanie,  l'Autriche  et  l'Italie  sont  les  mêmes: 

£223) 


V ALBANIE  INCONNUE 


l'Autriche  protège  toutefois  tout  spécialement  le 
clergé  catholique  albanais  et  s'est  fait  son  défenseur 
officieux  auprès  de  la  Turquie  (1)  ;  elle  tient  sous 
son  influence  les  trois  principales  autorités  catho- 
liques de  l'Albanie,  les  archevêques,  les  francis- 
cains, l'abbé  mitre  des  Mirdites  ;  tous  ont  leur 
siège  à  Scutari  d'Albanie  :  là  voisine  la  métropole 
catholique,  la  maison  mère  des  franciscains  et  le 
modeste  palais  de  Monseigneur  Primo  Dochi  ;  à 
chacun,  l'Autriche  verse  d'importantes  subventions, 
qui  par  cette  voie  parviennent  à  une  vingtaine  de 
pauvres  monastères  franciscains  et  aux  cures  catho- 
liques, dont  chacune  recevrait  de  ce  chef,  dit-on,  six 
cents  couronnes  annuellement  ;  sur  le  bas  clergé, 
l'Autriche  s'efforce  de  conserver  une  influence 
directe  parie  moyen  du  séminaire;  les  réguliers, 
tous  franciscains,  se  forment  à  Scutari  à  la  maison 
mère,  où  l'Autriche  est  chez  elle  ;  les  séculiers  sont 
instruits  par  le  séminaire  des  Jésuites  autrichiens 
de  Scutari,  qui  parfois  les  envoient  compléter  leur 
éducation  à  Innsbruck,  Salzbourg,  Villach  ou 
Klagenfurth  ;  l'Autriche  maintient  ainsi  sous  son 
hégide  les  écoles  catholiques  de  la  région  et  se 
procure  d'utiles  émissaires.  A  Scutari  même  ses 
agents  sont  légion  ;  un  hôpital  y  est  dirigé  par  un 


(l)Lors  des  graves  difficultés  qu'a  causées  à  la  Turquie  la 
révolte  de  l'été  1911,  l'Autriche  a  donné  en  juin  1911  des 
conseils  à  la  Turquie  en  faveur  des  Albanais  ;  l'entente  du 
2  avril  1911  s'est  conclue  sous  ses  auspices. 


(224) 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 


docteur  de  nationalité  autrichienne;  Banque  autri- 
chienne,  Lloyd  autrichien,  qui  touche  à  Antivari. 
San  Giovanni  di  Medua,  Durazzo,  Vallona,  etc., 
et  dont  une  agence  est  établie  à  Scutari,  non  loin 
du  principal  hôtel  de  la  ville,  acquis  aux  mêmes 
influences,  toutes  ces  institutions  travaillent  len- 
tement et  sans  fracas  à  la  même  œuvre;  pour 
s'assurer  l'appui  et  les   renseignements   d'affiliés, 
on  distribue  annuellement  quelques  bakkhisch  à 
des  beys,  quelques  subventions  à  des  porte-ban- 
nières qui  deviennent  dès  lors,  directement  ou  non, 
les   correspondants  ou  les  émissaires  des  consulats. 
L'Italie   dresse   maison   contre   maison,   Puglia 
contre  Lloyd,  Sociela  commerciale  d'Orient  contre 
Banque  autrichienne;   à   Scutari,   à   l'hôpital,   elle 
oppose  un  dispensaire  italien;  la  Dante  Alighieri 
soutient  un  réseau  d'écoles  primaires  pour  les  gar- 
çons et  les  filles  et  d'écoles  techniques  où  les  jeunes 
gens  viennent  apprendre  un  métier  ;  c'est  ce  qu'on 
appelle  ici    «les   écoles  royales  ».   A  côté  de  ces 
écoles  laïques,  les  Italiens  possèdent  des  hospices 
que  tiennent  des  religieuses  subventionnées  par  les 
fonds    destinés    à    aider   les    missions    catholiques 
italiennes.  Ce  travail  est  facilité  par  une  tradition 
qui  fait  de  l'italien  la  langue  commerciale  de  l'Adria- 
tique ;  même  en  Autriche,  de  Trieste  à  Cattaro, 
dans  les  villes  à  majorité  italienne,  et  dans  celles 
où  les  Slaves  dominent,  partout  la  langue  italienne 
est   parlée   couramment   dans   les   ports,    par   les 


(225) 

15 


L'ALBANIE  INCONNUE 


équipages,  par  ceux  de  la  marine  militaire  et  mar- 
chande de  l'empire  austro-hongrois,  par  les  mar- 
chands slaves  des  escales  dalmates,  par  le  commerce 
international  ;  la  diffusion  de  la  langue  est  encore 
une  suite  de  la  domination  vénitienne  et  de  l'em- 
preinte profonde  laissée  sur  toute  cette  côte  par 
la  civilisation  de  la  Renaissance  italienne  ;  la  nou- 
velle Italie  a  trouvé  ici  ce  dépôt  de  son  passé  et 
veut  lui  faire  porter  de  nouveaux  fruits  ;  elle  greffe 
sur  le  tronc  antique  de  sa  culture  une  branche  nou- 
velle et  en  veut  cueillir  une  récolte  d'avantages 
économiques  et  politiques. 

Mais  cette  rivalité  est,  si  j'ose  dire,  à  fleur  de  peau; 
elle  n'entame  pas  la  Haute-Albanie  ;  elle  l'entoure 
de  postes  de  surveillance,  d'observateurs  patentés 
ou  non  ;  elle  ne  pénètre  pas  encore  ;  cette  lutte  se 
passe  à  la  porte  et  non  dans  la  maison  ;  la  maison 
reste  close,  et  ce  n'est  que  par  des  émissaires  qu'on 
est  informé  ;  par  cette  entremise,  l'un  ou  l'autre 
des  pays  s'assure-t-il  une  véritable  influence  à 
l'intérieur?  Ne  parlant  ici  que  de  la  Haute-Albanie 
et  non  de  celle  du  Sud  ou  du  Centre,  je  crois  pou- 
voir assurer  que  cette  influence  est  très  superfi- 
cielle ;  les  agents  sont  souvent  suspects,  mangent 
parfois  aux  deux  râteliers  et  racontent  à  chacun 
ce  que  l'autre  a  fait  ;  ces  indigènes  ont  besoin  d'ar- 
gent et  vous  disent  qu'ils  en  prennent  où  il  y  en  a, 
mais  restent  bons  Albanais  et  prétendent  n'être 
soumis  à  aucune  autorité,  pas  plus  à  celle  de  l'Au- 


(226) 


V ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

triche  ou  de  l'Italie  qu'à  celle  de  la  Turquie.  Même 
l'influence  que  donne  à  l'Autriche  son  protectorat 
catholique  ne  doit  pas  être  exagérée  ;  les  couvents 
franciscains  portent  l'estampille  autrichienne  assez 
ouvertement,  mais  sont  de  ce  chef  suspects  ;  leur 
influence  est  restreinte  ;  ils  sont  fort  pauvres  ;  un 
deux  ou  trois  moines  dans  chaque  monastère 
ne  peuvent  guère  servir  que  d'agence  d'informa- 
tion, plutôt  que  d'action  ;  dans  le  clergé  séculier, 
comme  d'ailleurs  chez  les  franciscains,  aucun 
étranger  ne  se  glisse  plus  ;  seuls  des  Albanais  y  ont 
accès  et  participent  à  tous  les  sentiments  de  leur 
peuple  ;  l'Autriche  ne  peut  donc  agir  à  leur  égard, 
malgré  ses  subventions  qu'avec  infiniment  de  pru- 
dence, en  mettant  en  avant  une  amitié  désin- 
téressée, une  affection  paternelle  de  l'empereur  ; 
elle  manœuvre  d'ailleurs  fort  habilement,  mais 
ses  moyens  d'action  sont  plus  agissants  sur  les  chefs 
que  sur  la  masse,  et  les  chefs,  même  s'ils  sont  gagnés 
complètement,  —  ce  qui  est  toujours  difficile  à 
affirmer,  —  doivent  tenir  compte  des  sentiments 
très  vifs  et  très  nets  de  leur  peuple. 

Ce  travail  prévoyant  ne  portera  ses  fruits  que  si 
la  Turquie  ou  ses  successeurs  sont  assez  malavisés 
pour  jeter  de  désespoir  les  Albanais  dans  les  bras 
de  ceux  qui  les  guettent.  Une  telle  politique,  — 
qu'on  y  pense,  a  déjà  sonné  le  glas  de  son  Empire 
d'Europe.  Celui-ci  ne  pouvait  subsister  que  si  la 
Macédoine  chrétienne  était  contenue  par  les  musul- 

(227) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


mans  de  Constantinople  et  d'Andrinople  et  par  les 
Albanais  ;  si  ceux-ci  se  révoltaient  et  faisaient 
cause  commune  avec  les  Macédoniens,  la  puissance 
turque  ne  demeurait  que  comme  une  armée  campée 
en  pays  ennemi,  sans  attache  ni  appui  ;  c'est  une 
situation  qui  ne  pouvait  se  prolonger  ;  l'Albanie 
révoltée  a  réveillé  aussitôt  les  désirs  des  co-parta- 
geants,  des  grands  et  des  petits,  Russes,  Autrichiens 
et  Italiens,  Bulgares,  Serbes,  Monténégrins  et  Grecs. 
Une  Turquie  forte  exigeait  une  Albanie  satisfaite. 
Leurs  intérêts  concordaient  ;  la  Turquie  affaiblie  et 
morcelée,  c'est  l'Albanie  menacée  d'une  conquête 
étrangère  ;  on  ne  fera  pas  aux  partageants  leur 
part,  et  si  l'une  sert  de  marché,  l'autre  servira  de 
proie  ;  la  puissance  turque  et  l'autonomie  alba- 
naise ont  les  mêmes  adversaires,  courent  le  même 
péril  ;  leur  avenir  dépendait  de  leur  accord.  Leur 
désaccord  a  déjà  ruiné  la  domination  de  l'une  en 
Europe  ;  elle  menace  aujourd'hui  l'indépendance 
de  l'autre. 

Dans  ce  jeu  des  rivalités,  des  ambitions  et  des 
revendications,  la  France  a  son  rôle  marqué  d'avance, 
facile  à  suivre  et  tout  à  la  fois  honorable  et  profi- 
table. Elle  ne  peut  être  suspectée  d'ambitions  ter- 
ritoriales ;  son  intérêt  actuel  comme  ses  traditions 
séculaires  l'éloignent  de  toute  politique  d'accrois- 
sement des  grandes  puissances  en  Orient  ;  elle  a 
toujours  défendu  le  slalu  quo  contre  les  grandes 


(228) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 


puissances,  mais  non  contre  les  petites  nationalités 
opprimées  ;  toute  atteinte  que  les  grandes  puissances 
y  apporteraient  aurait  pour  conséquence  un  affai- 
b  issement  de  son  influence  ;  l'Egypte  en  est  le 
plus  notable  exemple;  amie  de  la  puissance  domi- 
nant les  Balkans,  jadis  turque,  aujourd'hui  slave, 
la  France  doit  l'être  des  Albanais  autant  que  des 
chrétiens  opprimés  ;  protectrice,  -  et  protectrice 
désintéressée, -des  nationalités  de  l'Empire,  elle  a 
justifié  ce  titre  à  nouveau  au  Congrès  de  Berlin  en 
faisant  assurer  aux  Mirdites,  par  un  article  spécial 
le  mamtien  de  leurs  privilèges  et  de  leurs  immu- 
nités. Conservation  de  la   force  des  alliés  balka- 
niques,  conservation   des    libertés   albanaises,  tel 
doit  être  le  double  objectif  delà  politique  française. 
Les  deux  termes,  bien  loin  de  s'exclure,  se  condi- 
tionnent presque  ;  contre  les  esprits  passionnés  des 
deux  camps,  qui  distinguent  mal  l'intérêt  perma- 
nent   des    alliés    et    de    l'Albanie,   nous   pouvons 
servir  de  conciliateur  ;  notre  tradition,  notre  rôle 
en   Orient,   notre   intervention   en   1878,   nous   le 
permettent  ;  notre  autorité  est  faite  de  notre  désin- 
téressement et  de  notre  impartial  désir  de  faire 
comprendre  aux  uns  qu'ils  ne  doivent  pas  pousser 
la   sn.uat.ion    à   l'extrême,    aux   autres  qu'ils   ne 
doivent  pas  méconnaître  des  immunités  anciennes  • 
une  communauté  d'intérêt  entre  alliés  et  Albanais' 
pourrait  être  créée  et  développée,  et  cette  situation 
devra.t  nous  inciter  à  sortir  du  rôle  passif  où  nous 

(229) 


V ALBANIE  INCONNUE 


nous  sommes  longtemps  complu;  en  Albanie,  les 
initiatives,  les  interventions,  les  rapprochements 
se  sont  faits  sans  nous,  parfois  en  dehors  de 
nous,  toujours  contre  nous,  je  veux  dire,  contre 
notre  influence  morale,  que  nous  laissions  périmer. 
Les  intérêts  de  la  France  en  cette  région  ne  sont 
pas  seulement  d'ordre  moral  ;  nous  pouvons  y  trou- 
ver de  sérieux  profits  économiques  ;  du  côté  gou- 
vernemental, des  travaux  publics  seraient  peut- 
être  entrepris,  dont  la  concession  devrait  nous 
revenir  :  la  canalisation  de  la  Boyana  et  le  dessè- 
chement du  lac  (1);  l'établissement  d'uneroute  entre 
Scutari  et  le  port  turc  de^San  Giovanni di  Medua  (2)  ; 
enfin  la  construction,  à  travers  la  Haute-Albanie, 
d'un  tronçon  du  chemin  de  fer  «  Danube-Adria- 
tique »  ;  du  côté  albanais,  la  mise  en  valeur  du  ter- 
ritoire exige  des  capitaux  et  des  compétences 
étrangères  ;  peu  à  peu  les  Albanais  sentiront  le 
besoin  de  cette  intervention  économique  ;  c'est  en 
traitant  avec  les  plus  influents  d'entre  eux  et  en 
prenant  garde  de  ne  pas  éveiller  leur  susceptibi- 
lité qu'on  peut  espérer  tirer  profit  du  pays,  tout  en 
contribuant  à  son  développement  ;  l'exploitation 
des  forêts  donnerait  un  gain  sûr  et,  même  si  le 
sous-sol    albanais    n'a    pas   la   richesse    qu'on    lui 

(1)  Ce  projet  a  été  étudié  pour  le  compte  d'une  société 
française  :  la  Régie  générale  des  chemins  de  fer. 

(2)  Ce  projet  a  été  étudié  par  une  société  française  :  l'Entre- 
prise générale  de  la  construction  des  routes  dans  l'Empire 
Ottoman. 


(230) 


L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS 

prête  peut-être  gratuitement,  le  sol  peut  permettre 
une  mise  en  valeur  fructueuse  ;  le  prince  des  Mirdites 
était,  à  cet  égard,  on  ne  peut  mieux  disposé  en 
notre  faveur  et  voulait  naguère  venir  à  Paris  traiter 
des  questions  économiques  et  politiques  intéres- 
sant son  pays,  si  la  Turquie  le  lui  avait  permis. 
Quoi  qu'il  en  soit,  nous  avons  en  Albanie  un  rôle 
actif  et  profitable  à  jouer  ;  de  spectateur  négligent, 
nous  pouvons  devenir  acteur  intéressé  ;  nous 
ne  devons  pas  laisser  péricliter  nos  traditions  sé- 
culaires et  nos  droits  acquis  ;  Alliés  balkaniques 
et  Albanais  verraient  en  nous  le  conciliateur  discret 
de  leurs  intérêts,  le  garant  de  la  liberté  des  uns  et 
de  la  souveraineté  territoriale  des  autres.  Partout  en 
Albanie,  on  baptise  du  nom  de  «Franque  «les  choses 
d'Occident  qu'on  respecte  ;  restons  pour  eux  les 
continuateurs  et  les  héritiers  des  «  Francs  »  d'au- 
trefois. 


>"8  » 


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TABLE  DES   GRAVURES 


Pages* 
Planche  1.  —  Ipek.  —  Le  jeune  fils  du  riche  chef  alba- 
nais Zenel  bey,  un  parent  et  un  servi- 
teur   Frontispice. 

—  2.  —  Gradtchanitza. — L'Archimandrite.  —  La 

vieille  église 24 

—  3.  —  Prichtina.    — ■    Femmes   serbes     devant 

leur  maison.  — ■  Femmes  musulmanes 
dans  la  rue 28 

—  4.  —  Prichtina.  —  Le  marché  aux  fruits.  —  Un       . 

carrefour 32 

—  5.  —  Kossovo-Pole.  —  Le  tombeau  du  sultan 

Mourad  et  la  tombe  du  grand-vizir 
Rifaat  Pacha.  —  Mitrovitza.  Bataille 
d'indigènes 40 

—  6.  —  De  Mitrovitza  à  Ipek.  —    Albanais  bat- 

tant le  blé.  —  Mon  escorte  d'arrière 44 

—  7.  —  De  Mitrovitza  à  Ipek.  —  Une  maison  villa- 

geoise albanaise.  —  Une  halte 48 

—  8.  —  Entrée  d'Ipek.  —  Ipek.  —  La  femme  et 

la  mère  du  Serbe  Mikael  Vassilievitch 52 

—  9. —  Ipek.  —  Une  rue  d'Ipek.  —  Le  marché....       60 

—  10.  —  D'Ipek  à  Detchani.  —  Une  halte  àStrltza. 

—  Detchani.  —  Les  environs 64 

—  11.  —  Monastère  de  Detchani. —  Detchani.  L'Ar- 

chimandrite, un  officier  turc  et  un  moine .       66 

—  12. —  De  Detchani  à  Diakovo.  —  Rencontre  d'un 

Albanais  dans  la  broussaille. —  Diakovo. 

Le  curé  catholique  albanais 70 


(233) 


V ALBANIE  INCONNUE 


Planche  13.  —  Diakovo.  — ■  Pont  sur  le  Prna.  —  De 
Diakovo  à  Prizrend.  Le  pont  sur  le 
Evenik 72 

—  14.  —  Prizrend.  —  Vue  de  la  ville.  —  Les  mai- 

sons grimpant  vers  la  caserne 80 

—  15.  —  Prizrend.  —  Le  cheik  Adem  dans  son  jar- 

din. —  Le  poste  de  police  dans  le 
marché 84 

—  16.  —  De  Prizrend  à  Kuksa.  —  L'arrêt  à  la  hutte 

d'un  Albanais 92 

—  17.  —  Kuksa.  —  Les  envoyés  de   Soul-élès  bey. 

—  La  tribu  de  Soul-élès  bey 100 

—  18.  —  De  Kuksa  à  Orosch.  —  Le  fameux  pont 

des  Vizirs  sur  le  Drin.  —  Une  escorte 
turque  et  mon  escorte  albanaise  au  pont 
des  Vizirs 108 

—  19.  —  De  Kuksa  à  Orosch.  —  Dans  le  large  lit  de 

cailloux  d'une  rivière  desséchée.  — 
Un  passage  de  montagne  ;  mon  cheval 
et  mon  guide 116 

—  20.   —  De    Kuksa   à   Orosch.   —   La   première 

famille  d'Albanais  Mirdites  dans  la  forêt.     124 

—  21.  —  De  Kuksa  à  Orosch.  —  Le  curé  de  Bissac 

et  les  gens  du  presbytère.  —  Orosch. 
L'église,  le  capitaine,  le  vicaire  et  les 
serviteurs 132 

—  22.    —  Orosch.   —   Le    «  koulé  »    du    capitaine 

d'Orosch.  —  D 'Orosch  à  Scutari.  Le 
pont  de  Vaumat 136 

—  23.  —  D'Orosch  à  Scutari.  —  Le  gué  au  pont  de 

Vaumat.  —  Scutari.  La  forteresse  vue 

de  la  terre 144 

—  24.  —  Scutari.  —  Le  port,  la  douane  et  la  forte- 

resse. —  Lac  de  Scutari.  —  Skja  sur  le 
lacetlemalikrajs 148 

-—  25.  —  Lac  de  Scutari.  —  Barque  à  fond  plat  et 
costumes  monténégrins.  —  Au  large  de 
Vir-Bazar 152 


(234) 


TABLE   DES    GRAVURES 


Pages. 
Planche  26.  —  Lac  de  Scutari.  —  Le  bateau  le  Danitza. 

—  Embarquement  en  plein  lac 156 

—  27.  —  Lac  de  Scutari. —  Barque  amenant  de  Vir- 

Bazar  un  officier  monténégrin.  —  Barque 
à  fond  plat  faisant  le  service  des  passa- 
gers      160 

—  28.    —  Lac    de    Scutari.    —  Ile    de    Lessender. 

—  De    Scutari     à    Gettigné.      Barque 

sur  le  fleuve  Riéka 176 

—  29.  —  De  Riéka  à  Gettigné.  —  Une  paysanne  sur 

la  route.    —  Cettigné.  —  Le  palais  du 

roi  Nicolas 192 

—  30.  —  Gattaro.  —  Les    fortifications.    —    Les 

montagnes  du  Monténégro 200 

31.  —  Gattaro.  —  Les  forts  et  l'entrée  des  bou- 
ches. —  Les  fortifications,  la  montagne 
et  l'église  serbe 210 

—  32.  —    Le       prince     des     Albanais      Mirdites, 

Bibdoda  Prenk  Pacha 216 


x34 


X 


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TABLE   DES   MATIERES 


Préface  par  M.  Gabriel    Hanotaux v 

Introduction xiii 


PREMIÈRE   PARTIE 

LES  ALBANAIS   DE  LA  PLAINE 
(d'uskub  a  prizrend) 

Pages. 
Chapitre  I.  —  USKUB. 

Uskub  de  1907  à  1912.  —  L'administration  provin- 
ciale ;  chez  le  vali.  —  A  travers  Uskub  ;  les  races  ; 
une  fête  de  famille  serbe.  —  L'importance  historique 
et  présente  d'Uskub  ;  Uskub  centre  des  voies  de 
communication,  centre  agricole 1 

Chapitre  II.  —  D'USKUB  A  PRICHTINA. 

La  plaine  d'Uskub  ;  la  plaine  de  Kossovo  ;  Serbes  et 
Albanais.  —  Prichtina  et  ses  environs  ;  le  monastère 
de  Gradtchanitza.  — ■  Sur  le  champ  de  bataille  de 
Kossovo  ;  le  tombeau  du  sultan  Mourad 22 

Chapitre  III.  —  MITROVITZA. 

Les  villes  de  la  plaine  de  Kossovo  et  de  Diakovo.  —  Le 
han  ;  une  visite  à  Djavid  pacha  ;  les  diverses  races  et 
la  possession  de  la  terre  ;  les  consulats  étrangers 38 


(237) 


L'ALBANIE  INCONNUE 


Pages. 
Chapitre  IV.   —   DE   MITROVITZA   A    IPEK. 

La  route  de  Mitrovitza  à  Ipek  ;  une  alerte  ;  le  han  de 
Rudnik  ;  les  premières  tours.  —  Ipek  ;  le  mutessa- 
riff  ;  le  gouvernement  et  les  Serbes.  —  Le  monastère 
de  Saint-Sava.  —  Les  beys.  —  Chez  Zenel  bey.  — 
Les  notables  Albanais 44 

Chapitre  V.  —  D'IPEK  A  PRIZREND. 

D'Ipek  à  Detchani  ;  le  monastère  de  Detchani.  — 
Diakovo  ;  chez  le  kaimakan  ;  les  catholiques  alba- 
nais ;  les  beys  de  Diakovo  ;  le  commerce.  —  Départ 
pour  Prizrend  ;  les  paysans  sur  la  route 63 

Chapitre  VI.  —  PRIZREND. 

Vue  d'ensemble  de  Prizrend  ;  industries  locales.  —  Pré- 
paratifs d'un  voyage  pour  l'intérieur.  —  Une  visite 
au  cheik  Adem  ;  la  vie  d'un  saint  et  d'un  solitaire. .       75 


DEUXIÈME  PARTIE 

LES  ALBANAIS  DES   MONTAGNES 
DU  NORD 

(de  prizrend  a  scutari) 

Chapitre  VII.  —  DANS  LA  VALLÉE  DU  DRIN  ET  AU 
PAYS  DE  LIUMA. 

Au  Drin  :  la  vallée  du  Drin  ;  le  pont  sur  la  Liuma.  — 
Une  tribu  de  Liuma  ;  Kuksa  et  son  chef  Soul-élès 
bey  ;  la  bessa  ;  l'organisation  des  tribus.  —  Un 
grand  repas  albanais  à  l'hôte  de  passage  ;  la  nuit 
dans  le  koulé    87 

Chapitre  VIII.    —  DU  PAYS  DE  LIUMA  AU  PAYS 
DES    MIRDITES. 

A  travers  le  pays  Liuma  ;  l'escorte  albanaise  ;  le  pont 
des  Vizirs  ;  l'ascension  des  montagnes  ;  à  la  frontière 
de  Mirditie.  —  De  la  frontière  mirdite  à  Orosch  ; 
l'hospitalité  mirdite  ;  chez  le  bey  de  Bissac  ;  l'église 
de  Bissac.  —  De  Bissac  à  Orosch  ;  un  passage  diffi- 
cile ;  la  mort  de  mon  cheval 108 


(238) 


TABLE  DES    MATIÈRES 


Pages. 
Chapitre  IX.  —  OROSGH  ET  LES  MIRDITES. 

La  situation  d'Orosch  ;  l'organisation  des  Mirdites.  — 
Le  prince  des  Mirdites  ;  Mirdites  et  Jeunes-Turcs.  — 
Le  pouvoir  religieux  ;  l'abbé  mitre  d'Orosch  et  l'or- 
ganisation de  l'Albanie 129 

Chapitre  X.  —  SCUTARI  ET  SES  ENVIRONS. 

D'Orosch  à  Scutari  :  les  forêts  ;  les  rivières  ;  les  villages, 
la  plaine  de  Scutari.  —  Scutari  d'Albanie  :  les  races 
et  les  costumes  ;  sur  le  lac.  —  Les  voies  d'accès  à 
Scutari  par  le  lac  et  An tivari  ;  par  le  lac  et  Cettigné...     141 

Chapitre  XI.  —  LES  COMMUNICATIONS  ENTRE 
LA  PLAINE  DE  DIAKOVO,  SCUTARI  et  L'ADRIA- 
TIQUE. 

Les  communications  entre  la  plaine  de  Diakovo  et 
Scutari  :  le  Drin  ;  la  route  de  Prizrend  à  Scutari  ;  le 
projet  d'ensemble  des  voies  de  communication.  — 
Les  communications  entre  Scutari  et  l'Adriatique  : 
le  projet  de  Scutari,  port  de  mer 165 

Conclusion.  -  L'ALBANIE  ET  LES  ALBANAIS....      195 

Table  des  gravures 233 

Table  des    matières 237 


3*1  . 


0 


4196-13.  CORBEIL.  IMPRIMERIE  CRÉTÉ. 


PROJETS  DE  VOIES  FERRÉES  DANS  LES  BALKANS 

MM0  Chemins  de  fer  exploités       ■  idem  projetés . 


ALBANIE  DU  NORD 

immi    Itinéraire  dressé  par  M.  Gabriel  Louis  JARAY 

Echelle    de  Inoooooo 

So  60  km 


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